Arbeitstexte de travail

L’Europe – un mythe politique ?
Identité européenne et citoyennetés nationales

Jacques Demorgon, enseignant aux Universités de Bordeaux et de Reims

 

Sommaire

Conclusion

L’Europe entre gouvernances et citoyennetés processuelles

6 Entre cohérence et complexité : gouvernances et citoyennetés processuelles

La contribution de Rifkin est d’abord précieuse comme mise en évidence d’un « rêve européen » sans doute mieux visible depuis l’Amérique. Au contraire, il est possible, en effet, que nous le percevions mal en tant qu’Européens bien plus impressionnés par toutes les difficultés de la construction européene.

Toutefois, cette contribution de Rifkin ne doit pas, dans le résumé qu’on en donne, faire croire qu’elle est une naïveté. Bien au contraire, sa contribution est fortement élaborée sur des bases très proches de celles qui ont ici guidé les quatre chercheurs. Ils sont, en effet, eux-mêmes partis de la difficulté à mettre en évidence les faits de transformation et d’invention de nouvelles citoyennetés en Europe, dans la mesure où ces évolutions se déroulent sur une multiplicité de plans, dans une multiplicité de pays. Ils ont aussi été sensibles à une seconde difficulté. D’une part, il fallait poursuivre les analyses en termes de détection de dimensions citoyennes déjà produites. Telles que le droit de libre circulation pour tous les ressortissants de l’espace Schengen, le droit de s’y installer professionnellement, le droit de voter lors des élections municipales dans la ville européenne où l’on vit quelle que soit par ailleurs son identité nationale. Tout cela est nécessaire et utile mais peut aussi être trompeur. C’est pourquoi, d’autre part, nous avons tous ici traité le champ étudié également en termes de processus d’action, de connaissance, de communication. D’où cette étude de processus instituant : mémoriels, narratifs, discursifs, conflictuels ou coopératifs.

Il fallait, dès lors, situer les élaborations politiques entre les moments processuels dans lesquels elles s’engendrent et les moments de leur aboutissement, de leur achèvement. Reste le problème difficile à résoudre de l’écartèlement entre l’emprise du privilège, hier accordé au produit et l’emprise du privilège qu’aujourd’hui la mondialisation accorde au processus. Rifkin souligne fortement l’actuel primat du processus. Il rappelle l’émergence de la notion dès les travaux de Whitehead. (20) Il souligne que le primat du processus peut être observé tant au plan des individus qu’à celui des sociétés. C’est ainsi que, comme D.-R. Dufour d’ailleurs (21), K. J. Gergen met en évidence les difficultés actuelles de la genèse personnelle, conduisant à la « désintégration du moi ». (22) Mais, si le primat du processus peut entraîner la désorganisation, il n’exclut pas toujours la réorganisation. Robert J. Lifton le souligne : « La formation de personae multiples peut aussi constituer un mécanisme de défense permettant à la psyché de s’adapter à la densité croissante d’une société mondialisée ». (23)

Rifkin place aussi le problème au plan macrosociologique. Il pose, avec Michel Foucault, que « dans le monde postmoderne, où la complexité, la densité et l’interdépendance vont croissantes, la moindre action de n’importe quel acteur affecte la nature, la qualité et la répartition du pouvoir à travers l’intégralité du système. » Il précise encore : « Les grands métarécits – de ceux qui motivaient la loyauté citoyenne à l’époque de l’État-nation – sont révolus dans l’ère nouvelle. Ils cèdent la place à un grand nombre d’histoires plus modestes dont chacune reflète les perspectives et les objectifs des différents électorats ». (24) C’est ici que l’Europe paraît à Rifkin exemplaire. Il cite ainsi la création, en 1994, d’un Comité des régions. Celles-ci « soucieuses de leurs intérêts propres n’hésitent pas à contourner les institutions gouvernementales nationales aussi bien qu’européennes, pour créer des réseaux entre elles et avec des institutions transnationales globales ». Il le souligne : « Désormais, les réseaux de gouvernance sont de plus en plus composés d’acteurs locaux, régionaux, nationaux, transnationaux et globaux liés dans une multitude d’alliances changeantes, chacun cherchant à peser sur la direction du jeu politique... »

Enfin Rifkin conclut sur le constat des transformations, selon lui, advenues : « Nous sommes tellement habitués à rattacher la citoyenneté à un territoire et à une nation que nous avons peine à imaginer pouvoir être membre en même temps, d’une société qui dépend d’un organisme gouvernemental transterritorial… Les réseaux de politique publique permettent de s’assurer que les forces du marché débridé n’acquièrent pas une emprise démesurée… La politique devient une affaire qui se mène vingt quatre heures sur vingt quatre et sept jours sur sept, exactement comme le commerce… La politique, dans le nouveau sens européen du terme, finit par représenter toutes les activités délibérées dans lesquelles s’investissent des gens et des organisations par le biais de réseaux formels ou informels, pour réaliser leurs intérêts et atteindre leurs objectifs. La démocratie participative migre jusqu’aux confins de l’espace et enveloppe la durée… Dans la société, tout se politise et quiconque se tient à l’écart des réseaux publics risque de rester à la traîne du processus politique ». (25)

Robert Picht fut directeur de l’Institut franco-allemand de Ludwigsburg puis du Collège européen de Bruges. En 2003, lors d’un colloque sur la compétence interculturelle (26) qui se tenait à Ludwigsburg, il fut interrogé sur les formations données au Collège. Sans la moindre hésitation, il répondit : « Nous formons des lobbyistes. »

Il y a donc encore à s’interroger sur l’invention des nouvelles citoyennetés en Europe prises entre l’imaginaire citoyen d’hier d’ordre représentatif – et les réalités d’aujourd’hui qui pourraient relever d’un exercice direct et constant. Dans ce contexte, nous n’avons pas non plus abordé le rôle que pourrait y tenir l’utilisation des NTIC, lieu régulièrement investi pour des échanges immédiats à différentes échelles (27).

Rappelons que le 6ème Forum mondial e-Démocratie s’est tenu à Issy, les 28 et 29 septembre 2005. Il a réuni 1.800 congressistes venus de 43 pays. Parmi les associations présentes : ADMINET (le web administratif et citoyen), APRONET (Association des professionnels Internet des collectivités publiques locales) et l’Association des Sociétés de Services en logiciels libres (28).

Cet ensemble d’observations indique des perspectives complémentaires pour la poursuite du travail ici entrepris. Elles chercheraient à définir comment se mettent en place ces gouvernances et ces citoyennetés processuelles au bénéfice ou au détriment d’un fonctionnement démocratique dans une Europe qui demeure plurinationale et profondément multiculturelle.

retour

Sommaire

suite...