EVALUATION DES RENCONTRES INTERNATIONALES |
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I. De la rencontre "plus fermée" à la rencontre "plus ouverte" ou, de l'autre côté du miroir. II. Une base pour une évaluation de la communication initiale. Les deux axes de l'émetteur ou destinateur.
III. Le "prisme" de la communication franco-allemande initiale. En rencontre ouverte dans un contexte de construction européenne.
IV. L'évaluation de la communication initiale franco-allemande peut-elle être d'emblée universelle ou d'abord franco-allemande ?
I. De la rencontre "plus fermée" à la rencontre "plus ouverte" ou de l'autre côté du miroir Il convient d'abord d'opposer les rencontres d'avance plus fermées et les rencontres d'avance plus ouvertes. Les premières sont instituées dans le détail de leur programme et de leur parcours. Sauf improbable perturbation externe et peu probable mise en cause interne, elles sont en principe sans surprise. Il s'agit, le plus souvent, d'une rencontre à thème - que celui-ci soit géographique, politique, scientifique, artistique, professionnel, syndical, etc. - ou autour d'une pratique spécialisée : entraînements et jeux sportifs, expression musicale, réalisation technique, etc. Et les propos échangés le sont dans un cadre limité. Assez souvent, un dispositif spécialisé de traduction (en consécutif ou parfois en simultané) est choisi pour accompagner de tels échanges. Les processus de communication qui en résultent font apparaître un certain nombre de problèmes. Le plus important porte sur le fait que les personnes comme telles ne se rencontrent pas vraiment. La médiation du thème est très fortement prioritaire. Même en ce qui concerne le thème, une réduction de l'échange est inévitable en raison d'une importance plus grande accordée aux échanges formels plutôt qu'aux échanges informels. Si l'inconvénient des rencontres plutôt fermées résulte de cette double réduction existentielle et thématique, leur avantage est par contre celui d'un parcours ordonné où chacun peut assez facilement se situer en prenant la parole à son tour. La personnalisation et la spontanéité peuvent tenter de se rattraper dans les creux de la rencontre, dans ses moments informels. La sécurité qui résulte de l'organisation est rassurante pour beaucoup y compris pour ceux qui s'autorisent en plus à la critiquer. Même dans ce cadre, une question reste posée : la quantité et la qualité d'informations échangées sont-elles satisfaisantes ? Il faudrait se mettre d'accord, avant toute évaluation, sur le type d'information qui doit être échangé ainsi que sur le type de participation à cet échange que l'on s'est proposé d'obtenir. Est-ce que l'information échangée concerne seulement le thème, en tant que tel ? Ou est-ce qu'elle inclut la connaissance des raisons pour lesquelles ce thème ne donne pas lieu à la même saisie et au même traitement dans chacune des cultures nationales ? Est-ce que le type de participation à l'échange est évalué à partir des contenus thématiques fournis oralement et par écrit ? A ce simple niveau déjà, il n'est pas si facile d'évaluer la qualité de l'information, par exemple, sous l'angle de son originalité ou sous celui de ses dimensions de synthèse. Mais c'est encore plus difficile si l'on veut évaluer, non seulement l'information comme objet, mais sa prise en charge subjective par les participants. Sans doute, ce ne sont pas les méthodes comme telles qui manquent. Mais elles sont lourdes et contraignantes. Elles appartiennent plus aux domaines des contrôles scolaires, universitaires, professionnels qu'aux domaines de rencontres qui font l'objet d'adhésions libres et volontaires des participants. Sans récuser l'intérêt de ces rencontres plus ou moins fermées, il nous paraît indispensable, s'il s'agit d'évaluation de la rencontre internationale et interculturelle, de distinguer l'objectif d'information et l'objectif de compréhension. Si ce second objectif est le plus important, il faut concevoir la rencontre de telle façon qu'elle puisse offrir les espaces et les temps nécessaires aux processus de compréhension. Pour le dire d'un mot, il faut que la rencontre soit plus ouverte. De telles rencontres vont manifester des avantages et des inconvénients inversés par rapport aux rencontres plutôt fermées. Le fait de retirer un plus ou moins grand nombre de cadres structurants va conduire les participants à faire état de toutes sortes de critiques et à proposer, spontanément, d'autres manières qui leur paraissent meilleures pour organiser la rencontre. Ce faisant, ils vont se référer à des types d'organisation qui résultent aussi de leurs cultures nationales, professionnelles, d'âge, de sexe, etc. Divers chocs vont en résulter. Ils seront d'abord presque toujours pris comme significatifs d'erreurs pédagogiques générales que les autres commettent plutôt que comme caractéristiques pouvant aussi, plus ou moins fréquemment, être rattachées à des particularités culturelles. Chacun pense ses propres choix comme valorisés dans un absolu pédagogique. La rencontre ouverte risque alors de prendre le chemin d'une mise en oeuvre d'oppositions diversement renouvelées. La communication peut s'y ramener à des joutes démonstratives, d'autant plus laborieuses que la traduction est consécutive et laissée au bon vouloir des bilingues non spécialisés. La description comparative que nous donnons des rencontres plutôt fermées et des rencontres plutôt ouvertes ne doit pas cacher que ces dernières peuvent être l'occasion d'apprentissages interculturels plus importants et plus profonds. Il est donc nécessaire d'y recourir. L'ouverture, toutefois, ne doit pas se transformer en désordre qui serait encore moins propice à l'émergence de compréhensions interculturelles que ne l'est la communication formellement organisée. Dans ces rencontres ouvertes, l'évaluation ne peut pas être ici en extériorité par rapport aux participants. Ou alors ce serait au détriment du but justement recherché. Il faut donc que les participants se saisissent d'une double difficulté : d'une part, agir et penser selon leurs cultures ; d'autre part, en prendre conscience. C'est leur demander un exercice difficile puisqu'ils doivent s'y trouver à la fois acteur et observateur d'eux-mêmes et des autres. C'est-à-dire des deux côtés du miroir.
II. Une base pour une évaluation de la communication initiale. Les deux axes de l'émetteur ou destinateur. 1. La complexité de la communication dans une rencontre internationale ouverte. Au cours d'une rencontre, surtout si elle appartient à un cycle de rencontres dont la continuité a été l'occasion de connaissances personnelles plus approfondies, les échanges sont nombreux, diversifiés, souvent rapides, profonds, complexes. Les communications peuvent y porter sur de nombreux thèmes. Elles ne sont d'ailleurs pas seulement des échanges de paroles, elles se manifestent à travers des flux multiples d'actions, de pratiques, d'attitudes. La communication non verbale y joue un très grand rôle pour exprimer les émotions brusquement surgies. Ces échanges et ces communications se réfèrent en plus à toute une hiérarchie d'univers de représentations et d'actions. Les arrière-plans culturels - nationaux, régionaux, familiaux, confessionnels, idéologiques, politiques, professionnels - sont constamment sollicités mais pas nécessairement au même moment chez les mêmes personnes. Il est évident que de nombreuses analyses, de nombreuses évaluations pourraient être mises en oeuvre. Parmi toutes celles-ci, nous n'en proposons qu'une ici : l'évaluation de la communication initiale, exclusivement envisagée du point de vue de l'émetteur ou destinateur. Nous l'avons choisie parce qu'elle concerne les bases sans lesquelles les communications plus raffinées ne pourraient avoir lieu ensuite. Elle s'appuie sur le schéma classique des six fonctions de la communication, proposé par le grand linguiste Roman Jakobson de réputation internationale . Ce schéma est à la fois suffisamment simplifié et reste cependant profond. Jakobson nous explicite la communication du point de vue de l'émetteur qu'il préfère nommer "destinateur".
2. L'axe plus subjectif de la pratique communicationnelle initiale. Ce premier axe met en jeu trois fonctions à orientation plus subjective comme nous allons le constater. 1) Au premier pôle, le destinateur s'occupe de lui-même, en ce sens qu'il veut communiquer ce qui le meut, l'émeut, l'agite. C'est la fonction expressive ou émotive de la communication, selon Jakobson. 2) Au deuxième pôle, il se réfère à son propre contexte de réalité, ce qui va de soi, puisque c'est celui qu'il connaît et qui l'intéresse. Mais en plus, par simplification naïve, il préfère penser que le récepteur auquel il s'adresse dispose à peu près du même contexte de réalité et s'intéresse aux mêmes choses. Cette supposition lui permet, selon lui, de s'exprimer plus facilement, de façon rapide et brève par des allusions à cette commune réalité. C'est la fonction référentielle ou contextuelle de la communication, selon Jakobson. 3) Au troisième pôle, le destinateur compose, maintenant, à sa façon, le message afin de le rendre plus fidèle aux nuances de sa pensée personnelle. Et de le rendre ainsi plus susceptible de montrer l'originalité qui lui est propre et vers laquelle il pense pouvoir entraîner l'autre à une meilleure compréhension. C'est la fonction poétique ou esthétique de la communication, selon Jakobson. On remarquera donc que, même si nous sommes dans le contexte d'une communication avec l'autre, ces trois fonctions définissent un axe plus "subjectif" de la communication initiale, en tant que plus assimilateur à soi-même, pour l'émetteur. Non pas que toute objectivité soit d'avance exclue par ces trois fonctions. Mais elle y est incontestablement sans cesse remodelée et recouverte par cette triple subjectivité de "l'émetteur" : - émotive (ses émotions propres), - référentielle (sa réalité à lui); - créatrice (sa manière à lui de produire son message).
3. L'axe plus "objectif" de la pratique communicationnelle initiale. Le second axe de la communication initiale est, lui aussi, toujours envisagé du point de vue de l'émetteur ou destinateur. Mais il met, alors en jeu les trois autres fonctions qui vont correspondre chez l'émetteur à un plus grand souci des pôles de la réception. Ces trois fonctions sont orientées vers l'autre en tant qu'il a ses particularités, ses exigences. Et c'est en ce sens qu'elles vont obliger l'émetteur ou destinateur à plus d'orientations objectives. 1) Au premier pôle, se manifeste le souci de l'établissement du contact : c'est la fonction phatique de la communication initiale, selon les termes de Jakobson. 2) Au deuxième pôle, le destinateur a le souci de s'assurer que le code qu'il va utiliser convient bien au destinataire. Au cas contraire, il lui faudrait, au moins, l'améliorer en donnant les définitions nécessaires. Il constituerait ainsi la part commune, manquante dans le code antérieur : c'est la fonction métalinguistique, selon Jakobson. 3) Au troisième pôle, l'émetteur doit pouvoir faire le constat suivant. L'autre, ayant compris ce qui lui était dit, agit en conséquence. C'est la fonction injonctive, selon Jakobson. Ces trois fonctions définissent pour l'émetteur ou le destinateur, un axe plus "objectif" de la communication, dans la mesure où il doit y produire, nécessairement, au moins un minimum d'accommo-dation à l'autre. Même si son point de vue reste celui de ses besoins, il lui faut cependant vérifier :
On le voit bien les pôles, plus orientés vers le destinataire, obligent à plus de prise en compte, de considération de l'autre et, de ce fait, à plus d'objectivité.
4. Le cas, dans les rencontres, d'une pratique communicationnelle excessivement marquée par une orientation subjective. Dans les rencontres les plus ouvertes, nous l'avons vu, les participants ont pu acquérir une meilleure connaissance interpersonnelle. Cette donnée, en elle-même positive, peut, dans certains cas, donner lieu à la conduite négative d'un émetteur entièrement centré sur lui-même et qui tient, avant tout, à délivrer son expression. En oubliant pour le faire toute adaptation à la situation. - Il se soucie peu de vérifier auparavant que le contact est bien établi avec les participants présents. Si ceux auxquels il s'adresse sont soudain pris ailleurs, le premier récepteur disponible fera l'affaire. - Il ne se soucie pas davantage d'adapter son message. Ainsi, il ne tient pas compte des contextes différents qui sont propres à ceux qui l'écoutent, ni de leurs codes souvent aussi fort différents. De ce fait, il fabrique un message qui ne peut être saisi que par certains, voire même par personne. - Il ne se soucie pas des conditions dans lesquelles on pourra ou non traduire son message. Il n'est même pas conscient des caractéristiques de son message : sa durée, sa complexité, l'incertitude voire la confusion des pensées et des expressions. Il ne les rapporte pas aux difficultés de ceux qui devront traduire. Encore moins de ceux qui devront écouter cette traduction et parvenir à l'entendre pour y réagir. C'est là une subjectivité extrême que nous décrivons. Mais dans bien des rencontres, le cas décrit n'est pas si rare.
5. Sous peine d'échec, la pratique communicationnelle doit sans cesse équilibrer les deux axes plus subjectif et plus objectif. Les deux axes de la pratique communicationnelle initiale sont cependant liés. Ils ne peuvent pas s'écarter excessivement sans mettre en péril le processus de la communication, dès son début. On a cependant des cas où l'axe subjectif peut l'emporter au point de supprimer toute considération de l'autre. C'est le cas du soliloque qui, ponctuellement, n'est pas encore pathologique mais qui peut le devenir quand il est chronique. Pour éviter cette chronicité, toutes les cultures instituent, plus ou moins, des moments d'expression individuelle séparée. Ainsi le chasseur Guayaki, s'isole dans la forêt à la tombée de la nuit et commence sa mélopée dont seul parfois l'écho parvient aux autres. Les prières, instituées par toutes les grandes religions, peuvent aussi jouer ce rôle. A l'opposé, un souci exclusif de s'accommoder aux particularités de contact, de code, des conditions d'action propres à l'autre, opérerait comme frein à la nécessaire spontanéité de l'expression personnelle. On entrerait ici dans une pathologie de la timidité ou de l'empressement quasi-servile. Certes, la première pathologie, par excès d'assimilation à soi-même, est plus fréquente que la seconde, par excès d'accommodation à l'autre. La nécessité de conjuguer l'orientation plus subjective et l'orientation plus objective, pour parvenir à un véritable échange dans la communication, ne signifie pas que chacun de nous sera en mesure de réussir, à chaque fois, le bon équilibre communicationnel. Celui-ci, en effet, ne peut manquer de changer en fonction des personnes et des situations. Il est ainsi à inventer à chaque fois. La difficulté de cette réinvention permanente fait que nous chercherons à réutiliser, aussi souvent que possible les équilibres les plus régulièrement utilisés jusqu'ici par nous. Nous sommes dès lors en présence d'habitudes. Celles-ci sont les fruits de notre éducation familiale et sociale. Les cultures peuvent être considérées comme nous fournissant des réponses souvent fondées, pour la plupart des situations de la vie quotidienne. Elles nous évitent l'anxiété qui résulterait de la nécessité où nous serions de devoir inventer, à chaque fois, nos réponses sans être assurés d'y parvenir. C'est là un grand avantage mais l'inconvénient qui en résulte est que, dans des circonstances nouvelles, différentes, nos réponses habituelles ne seront pas adaptées. La pratique communicationnelle initiale n'échappe pas à cette loi. Certes, l'équilibre des deux axes, plus subjectif et plus objectif, est un idéal universel de toute communication. Mais les pratiques communicationnelles se sont engendrées au cours des siècles. Et cela à partir de situations différentes, selon les moments et les pays. Ce fut ainsi le cas pour l'Allemagne et pour la France. De nombreuses études interdisciplinaires et internationales l'ont montré. Citons ici des travaux allemands, américains et français. Ceux, par exemple, de Norbert Elias , E. T. Hall , Emmanuel Todd . Sur la base de ces données, la situation interculturelle franco-allemande dans la rencontre internationale sort, au moins en ce qui concerne la communication initiale, d'une zone de perception confuse. Cette situation interculturelle franco-allemande peut être observée à travers les possibilités de coopération entre personnes ayant des systèmes variables de gestion de la communication. Mais, ces systèmes personnels sont, par ailleurs influencés par les systèmes caractéristiques des cultures nationales. Dès lors, une évaluation intéressante pourra porter sur la gestion interculturelle de ces systèmes de communication nationaux plus ou moins présents dans la pratique communicationnelle.
III. Le "prisme" de la communication franco-allemande initiale. En rencontre ouverte dans un contexte de construction européenne 1. Des hypothèses, à vérifier, sur les cultures allemande et française de la pratique communicationnelle initiale. L'observation et l'évaluation de la situation interculturelle de communication initiale franco-allemande peuvent être en partie opérationalisées à partir du système des fonctions de la communication de Jakobson. Les critiques, dont certaines justifiées, qui ont pu lui être faites n'entrent pas en jeu dans l'usage que nous en faisons ici. Comme nous l'avons ci-dessus montré, ce système, pris dans ses limites, conserve une valeur de description d'un fonctionnement humain général. A partir de la généralité ouverte de ce fonctionnement humain, de nombreuses adaptations demeurent possibles. Les circonstances historiques des personnes, des nations, ont pu conduire à privilégier certains fonctionnements plus que d'autres. Nous pouvons dès lors poser des hypothèses et les infirmer ou les confirmer à travers des observations qui en l'occurrence ne sont en rien perturbatrices. Nous avons décrit les deux orientations plus assimilatrices et plus accommodatrices des fonctions de la communication. Nous pourrons, par exemple, poser l'hypothèse d'un fonctionnement plus assimilateur, et donc plus "subjectif", caractéristique des conduites de communication de nombreux Français. Et l'hypothèse d'un fonctionnement faisant primer l'accommodation, et donc plus "objectif" (au sens précisé), du côté de nombreux Allemands. Comme nous l'avons vu, chaque primat s'exprime à travers l'usage plus prégnant de trois fonctions. Qu'en est-il de la gestion de ces usages différentiels dans une situation interculturelle, par exemple franco-allemande ? Telle pourrait être notre question opérationnalisée, assez du moins pour que la formulation d'hypothèses précises, l'observation, l'analyse, l'évaluation des conduites et de leurs évolutions puissent devenir possibles. La rencontre ouverte agit dans le sens d'un renforcement du pôle personnel sur le pôle de la tâche. Elle contribue à favoriser d'abord les pratiques communicationnelles subjectives. Mais aussitôt, celles-ci viennent buter sur les contraintes objectives qui résultent du second axe. La rencontre ouverte franco-allemande met rapidement en vedette le conflit entre les deux axes (ou orientations) de communication et les difficultés qui en résultent. Sans doute, s'agit-il d'abord de difficultés que l'on peut dire universelles, dans la mesure où elles accompagnent toute tentative de régulation de la communication. Cette régulation doit, par définition, parvenir à ce que, dans la communication, "l'émetteur" et le "récepteur" soient tous deux satisfaits. On sait que, très souvent, ils ne le sont pas ensemble. "L'émetteur" est plus souvent satisfait de ce qu'il dit que de ce qu'il entend. Et chacun, à son tour, s'efforce d'être l'émetteur, voire plus souvent qu'à son tour. Cependant, nous l'avons posé par hypothèse, la communication franco-allemande, lors d'une rencontre ouverte, opère fréquemment une répartition différentielle des fonctions de la communication sur deux axes : l'axe des pôles plus assimilateurs et l'axe des pôles plus orientés vers le primat de l'accommodation. On pourra le constater en maintes circonstances. Le premier axe sera plus souvent dominant chez un nombre plus grand de Français. Le second axe sera plus souvent dominant chez un nombre plus grand d'Allemands. Mais bien entendu, nous soulignons que l'hypothèse de cette répartition n'est qu'une hypothèse statistique.
2. Allemands et Français au "contact" dans la conversation : la fonction phatique. Les Français revendiquent une sorte de droit à l'expression spontanée. Ils étendent volontiers ce droit jusqu'à celui de se greffer, au moment qui leur paraît bon, sur la parole de l'autre, voire même de l'interrompre. Même s'ils attendent que celui qui parle ait terminé, les Français, comme y ont insisté L. Wylie et R. Caroll , démarrent souvent si vite sur la fin de leurs discours que nombre d'étrangers, et par exemple, des Américains qui s'en plaignent beaucoup, risquent de ne jamais pouvoir intervenir dans une conversation où dominent les Français. On voit donc sur cet exemple que la conversation française opère une gestion bien particulière de la fonction phatique. Nombre d'Allemands et d'Allemandes sont obligés de préciser qu'ils ne veulent pas être interrompus car cela les perturbe dans la logique de leur exposé. Quand les Français le font quand même, certains Allemands s'irritent, s'insurgent, voire se fâchent fermement contre ce qu'ils jugent une goujaterie au plan personnel, un manque évident de démocratie au plan public.
3. Allemands et Français entre le code et le réel : les fonctions métalinguistique, référentielle et "poétique". L'importance particulière attachée à la fonction phatique par les Allemands n'est pas une dimension isolée, dans leur système culturel. Elle est à conjoindre avec l'importance de la fonction métalinguistique. Il importe, pour eux, avant de poursuivre tout échange d'être assuré de bien s'entendre sur le sens des mots que l'on emploie. Le besoin de définitions, l'exigence d'y recourir sont souvent manifestes. Bien entendu, tout cela est variable selon le secteur dont on traite. Encore une fois, ce n'est pas la nécessité de définitions qui est en cause, mais seulement le fait de préférer les rappeler, les préciser, les rechercher, opposé au fait de préférer les passer sous silence, les supposer acquises, ou résultant par surcroît du discours lui-même, comme c'est assez souvent le cas avec bien des Français. La fonction métalinguistique est ainsi la fonction du code. Et le code est, sur la base de la situation commune le moyen fondamental de la communication. Si l'on veut, le code est le premier consensus de base. Le code représente donc ainsi la première allégeance au système linguistique, culturel, national qui s'y réfère et nous y réfère. Il y a donc comme un civisme à l'accepter, à le respecter, à le perfectionner. Comme une sorte d'incivisme à le prendre à la légère, à s'en jouer. Or, nombre de Français aiment autant à communiquer contre le code qu'avec le code. C'est manifeste avec le code de la route, quand ils s'avertissent entre eux de la présence de la police chargée de le faire respecter. Cela on le sait les place en fâcheuse position pour les conséquences néfastes de ces inconduites. Sur un plan plus intellectuel on a vu d'éminents philosophes français s'en prendre à la thèse habermasienne posant l'inévitabilité d'un consensus au fondement de l'agir communicationnel . Faute sans doute d'avoir su en trouver les racines dans la culture nationale allemande. Faute d'avoir su, en même temps, trouver les racines de leur position dans la culture nationale française. Quoi qu'il en soit, pour ces philosophes français, un consensus inévitable ne peut être qu'une malédiction. En ce qui les concerne, ils situeraient plutôt le fondement de la communication dans le "différend" dans le "dissensus" . Leur point de vue peut s'illustrer facilement. Ainsi, la litote (dire le moins pour dire le plus), le procédé par antiphrase (dire le contraire de ce que l'on devrait dire), l'oxymore (obliger des opposés à tenir ensemble : "une sérénité crispée", "un affreux soleil noir") et d'une façon générale les figures de style font partie du trésor commun de l'expression humaine. Mais c'est en France que, celles citées ci-dessus, ont été plus souvent utilisées. Et c'est encore en France que l'ensemble des figures de style (jeux de transgression à l'intérieur du code stylistique) ont été répertoriées pour la première fois . Mais les Français ne se rendent pas toujours compte que, du point de vue de l'étranger, même quand celui-ci connaît leur langue, il lui faut encore s'adapter aux jeux de ces doubles allusions contradictoires qui se placent souvent à la fois dans et contre le code. Cela alimente le stéréotype du Français au mieux fantaisiste au pire prétentieux et superficiel, du Français qui manque de sérieux. Ce qui s'oppose ici au code, chez les Français, c'est le primat de la réalité. Mais à condition de bien entendre par réalité ce qui vous mobilise, ce qui vous intéresse. C'est cette perception subjective du réel qui est la base de référence du texte. Celui-ci est construit pour être compris, à partir d'une telle perception subjective partagée par la plupart des Français. Il y a primat de la situation commune, connue des uns et des autres. Dès lors, toute représentation allusive peut librement l'évoquer. Le texte joue à faire de nombreux détours. Qu'importe, puisque le but, chacun le connaît. On utilisera la communication non verbale, gestuelle, par l'image ou la mobilisation poétique du langage. S'il s'agit d'exprimer la même référence à un contexte commun, tous les moyens peuvent être bons, même, voire surtout, les plus "farfelus" puisque l'essentiel de la communication est, ici, non l'information objective d'un contenu mais la connivence dans une relation. Et la connivence est justement ce qui signe l'appartenance à un ensemble et nous distingue des autres, exclus, eux, de cette appartenance et qui ne peuvent pas comprendre. Evidemment, l'étranger tiers qui se trouve là peut légitimement avoir l'impression qu'il est de trop. On a peut-être juste besoin de lui pour afficher cette connivence. Nombre d'Allemands voient dans l'échange conversationnel, un problème qui relève d'une vertu pédagogique, d'une adaptation à l'autre, d'un respect de lui comme différent ; et cela en raison de la forte diversité allemande. Un grand nombre de Français seront ici en désaccord total. Ce qui est en question pour eux, c'est l'importance du contexte français - l'autre, c'est moins le différent que le semblable - et la nécessité où ils sont, en raison de cette importance, contraignante aussi, de prendre certaines libertés à l'égard de ce contexte national. D'où cette attitude assez fréquemment oppositionnelle, frondeuse, qui caractérise maintes conduites des Français, de quelque obédience politique qu'ils soient. Cette référence à... et cette référence contre... mêlées, donnent sans cesse l'impression que les Français jouent un double jeu. Cela constitue une part importance des irritations qu'ils produisent chez les autres. Il va sans dire que, poussées ainsi à leurs extrêmes, les identités nationales, française et allemande, ne sont guère en mesure de pouvoir être aisément comprises en commun.
4. Variations françaises et allemandes sur la relation des personnes aux tâches : la fonction injonctive. La troisième fonction de l'axe plus "objectif" de la communication est la fonction conative ou injonctive. Son but adaptatif le plus évident est d'obtenir la possibilité d'effectuer une tâche commune en se communiquant des messages d'action. Ici aussi, la rencontre plus ouverte montre que les Français abandonnent beaucoup plus facilement que les Allemands jusqu'à la communication du cadre de référence dans lequel se déroulent les actions communes. D'où, pour nombre d'Allemands, le sentiment d'une négligence continuelle, d'un laisser-aller, d'une insouciance d'une action et d'un individualisme excessif. Pour mieux comprendre cette attitude, il faut se référer à la fois au contexte large commun à la majorité des Français. Ce contexte large est le produit d'une quadruple unification historique : romaine, catholique, royale, républicaine. Il faut se référer au polychronisme des Français. Le polychronisme est l'art de s'occuper de plusieurs personnes à la fois. Et donc de plusieurs tâches dans des perspectives d'interdépendance entre personnes co-présentes : grande famille, cour seigneuriale, royale, clientélisme, etc. Dans cette perspective, les tâches sont accomplies à travers la mise en jeu des personnes qui se débrouillent pour s'adapter les unes aux autres. A l'inverse, on aura, côté allemand, une prédominance du contexte strict, produit de la nécessité (pour les non-héritiers de la famille souche qui circulent dans les nombreux Etats d'une Allemagne fort diversifiée) de recourir à une expression qui devra être bien perçue et bien reçue, en plusieurs lieux. Et une prédominance du monochronisme allemand qui constitue les tâches de façon centrée comme des confluences ordonnées d'actions des personnes (ce qui était une impérieuse nécessité dans les sociétés communautaires d'autrefois qui sont restées plus longtemps présentes en Allemagne). De ce fait, la fonction conative ou injonctive se donne comme but de relier des personnes de façon à ce qu'elles puissent du fait de leur ensemble harmonisé, mener à bien une tâche difficile et surtout impossible à réaliser sans cet accord. C'est là une racine culturelle supplémentaire du consensus dont nous avons déjà souligné ci-dessus l'importance comme caractéristique culturelle plus présente et prégnante dans la culture allemande. Nous avions déjà vu précédemment pour la conversation le sérieux de la tâche conversationnelle pratiquée "à l'allemande".
IV. L'évaluation de la communication initiale franco-allemande peut-elle être d'emblée universelle ou d'abord franco-allemande ? Les remarques qui précèdent avaient pour but d'indiquer que l'évaluation d'une rencontre franco-allemande est dans l'obligation d'être elle-même franco-allemande. Mais dans ce cas, elle est obligée de constater que des objectifs différents sont posés du côté allemand et du côté français en raison des systèmes culturels nationaux eux-mêmes différents. Comment, dans ces conditions, pourrait-il y avoir une seule évaluation ? Peut-être faut-il comprendre qu'une telle évaluation ne peut être elle-même que construite et inventée dans l'échange franco-allemand. Cela suppose que l'évaluation puisse être faite de façon contradictoire, entre les Français et les Allemands mais aussi, toujours de façon contradictoire, entre les Français eux-mêmes et entre les Allemands eux-mêmes. Il s'agit par ces phases de dépasser l'enfermement dans des évaluations qui visent à prétendre à l'universalité pédagogique alors qu'elles reflètent très souvent des points de vue culturels particuliers y compris nationaux. Il est alors possible de mettre en acte ces références particulières pour en permettre la découverte réciproque. Les divergences dans chaque groupe national montrent bien qu'une caractéristique culturelle n'est nullement un marquage généralisé. Il ne s'agit que d'une orientation statistique dont les racines historiques sont elles-mêmes assez complexes en fonction des époques et des régions pour n'avoir pas plié à la même norme la totalité des personnes. A travers ces références historiques, dont nous avons traité par ailleurs, comme à travers les références linguistiques universelles que nous avons rappelées ici, il est possible de faire accéder l'évaluation à des niveaux supérieurs. Le fonctionnement de la communication a, incontestablement, un caractère d'universalité mais les fonctionnements effectifs de la communication sont des construits sociaux historiques. Ils représentent des points fixes, ou plus ou moins fixés, à partir de multiples oscillations. Ce sont ces orientations tendancielles plus ou moins structurées qui constituent les différences entre les systèmes culturels nationaux. Les premiers niveaux de l'évaluation concernant la communication initiale, dans la rencontre franco-allemande, doivent :
A partir de là, l'échange franco-allemand sera un peu plus libéré des illusions d'un savoir que l'on croit d'avance suffisant comme des craintes que toute interrogation puisse tourner dans le mauvais sens. La rencontre apparaîtra comme un temps privilégié permettant davantage de réouvrir pour chacun sa propre problématique de communication tout en produisant une autre communication franco-allemande (approche dynamique, organisatrice). Dès lors les problématiques linguistiques de l'apprentissage de l'autre langue n'apparaîtront plus que pour ce qu'elles sont : un des moyens (approche sectorielle) au service de cette ouverture existentielle et communicationnelle. Et non le centre principal de référence et de coagulation de tous les problèmes de la rencontre. Sans doute dans ce domaine linguistique les évaluations apparaissent comme bien plus faciles à mettre en oeuvre et bien plus rigoureuses. Mais les niveaux de langue s'ils ont une grande importance ne sont pas pour autant les niveaux de communication et de compréhension interculturelles. A chaque domaine de complexité différente on doit pouvoir mettre en oeuvre des évaluations qui sont elles-mêmes de complexité différente. Nous avons voulu indiquer ici un chemin qui soit à la fois rigoureux et fécond pour observer, analyser, évaluer des opérations interculturelles complexes telles que celles qui sont en jeu dans les phénomènes communicationnels initiaux franco-allemands. L'opérationalisation indiquée ici est susceptible d'une formalisation et d'une mise en pratique dans les rencontres. On aura ainsi vu que d'autres évaluations, plus profondes, sont possibles. Souhaitons qu'elles deviennent bientôt nécessaires. |