Arbeitstexte de travail

POUR LE DEVELOPPEMENT D'UNE COMPETENCE INTERCULTURELLE EN EUROPE.
QUELLES FORMAT
IONS ?
QUELLES SANCTIONS QU
ALIFIANTES ?

Sommaire

IV. ORIENTATION NATIONALE OU ORIENTATION EUROPÉENNE : Les dilemmes de la problématique identitaire
Otto Lüdemann

En déclarant que le cadre de référence européen ne doit pas se "substituer" à la citoyenneté nationale, mais qu'il la "complète et l'enrichit", le "Livre Vert sur la dimension européenne du système éducatif" fait apparaître à quel point, dans la conception de Bruxelles, la problématique identitaire se trouve abusivement simplifiée. En effet, on peut avoir l'impression qu'il s'agit simplement de savoir, comment justifier de façon rationnelle le choix pour ou contre une appartenance, pour ou contre une référence supplémentaire !

La notion "d'identité", sous sa forme la plus courante et la plus familière, comprend, certes, l'idée d'appartenance à un groupe, à une communauté, à une institution ou également, de manière plus vaste, à un Etat ou à une religion. Les termes "carte d'identité", en français, et "identity-card", en anglais, par exemple, montrent à l'évidence que l'idée d'appartenance est perçue comme étant à l'origine de l'identité nationale. On ne peut pas non plus nier le fait que, dans la vie des personnes, des groupes et des institutions, de telles "appartenances" assurent une fonction essentielle de stabilisation, facteur de continuité et de sens.

Toutefois, à ce propos, le risque de simplification abusive apparaît, lorsque l'on se demande si la somme de toutes les appartenances empiriquement repérables d'une personne définit "l'iden-tité" de celle-ci. Une telle idée pourrait, certes, conforter des bureaucrates qui prennent leurs souhaits pour la réalité ; elle est, toutefois, contredite par l'expérience vécue réelle des êtres humains, par leur besoin de vivre leur identité à part entière, en tant que personnes. De fait, l'identité personnelle, et à plus forte raison l'identité culturelle, échappent à l'emprise des décisions administratives, ne peuvent se fabriquer, ni s'anéantir à volonté.

L'appartenance à un groupe ou à une institution constituent l'aspect objectif, extérieurement repérable de l'identité d'une personne, mais celle-ci comporte toujours aussi une expérience subjective, inclut des visées identificatoires.

Sous cet angle, l'idée d'une "double appartenance", et à sa propre nation et à l'Europe, apparaît à son tour comme une hypothèse quelque peu artificielle ; comme un éventuel sujet de discussion intéressant entre intellectuels, certes ; mais il reste à savoir si la grande majorité des Européens peut s'y reconnaître. Pour cette majorité, faute de fondement historique réellement ressenti, la notion d'identité européenne aurait seulement un sens à condition de la percevoir en tant que "problème" ou en tant que "tâche", reliés aux relations sociales et aux intérêts économiques de la vie de tous les jours. A partir de là, des questions nouvelles apparaîtraient : Pour tout un chacun, il s'agirait alors moins de savoir : o ù est sa place, à q u o i appartenir ? mais plutôt : comment repérer s o n problème, comment identifier s a tâche ?.

Dans cette perspective, il s'agirait donc moins, pour tout un chacun, de trancher entre ses appartenances à telle ou telle institution, à tel ou tel groupe, mais entre ce qui "m'appartient" en propre (au sens de ce qui est mon problème, ma tâche) et ce que j'ai reconnu et établi comme m'étant étranger (au sens de "ce qui ne me concerne pas", ou de "ce qui me paraît aberrant").

"Ce qui m'appartient en propre", "ce qui m'est étranger" : ces concepts (en allemand : das Eigene und das Fremde) ne relèvent de prime abord d'aucun jugement de valeur, moral ou autre. Ce que quelqu'un détermine comme lui étant "propre" peut avoir une grande valeur morale ou être moralement abject, être d'ordre constructif ou destructeur, partir d'une conviction personnelle ou avoir été imposé de l'extérieur ; on peut l'avoir repris à son compte par hasard, on peut l'avoir développé soi-même, il peut être perçu comme authentique, il peut aussi être enraciné dans une existence aliénée ou aliénante -en définitive, la seule question qui compte est d'abord de savoir si, oui ou non, le "Je" s'y identifie.

Dans un second temps, une appréciation plus différenciée s'impose :
- soit je relie mon identité, exclusivement ou principalement, à des biens matériels, à ma réussite professionnelle ou à mon statut social ;

- soit c'est surtout un engagement scientifique ou professionnel pour une cause particulière ou générale qui compte à mes yeux ;

- soit, en fin de compte, ce qui m'importe, c'est de trouver un équilibre entre mes engagements d'ordre personnel, socio-professionnel, culturel et aussi politique.

Les exemples qui suivent -approches de formation ou de formation continue- répondent à leur tour, chacun à sa manière et à son niveau, à de pareils défis et projets identitaires. Dans la mesure où ces approches comprennent une finalité de formation interculturelle, celle-ci sera à son tour différenciée selon les niveaux et les exigences spécifiques de chacun d'eux.

 

1. Approches visant la transmission de connaissances interdisciplinaires spécialisées.

Deux exemples :
le DEA "Études Européennes", à Liège - Les cycles d'Études : "Communication interculturelle", à Sarrebruck

Dans le domaine universitaire, il existe des tentatives visant à thématiser explicitement la "culture et l'identité européenne". Pour ce faire on a recours, soit aux expériences de valeurs communes et d'un passé commun, soit en s'appuyant sur des approches interdisciplinaires.

En voici un premier exemple : le cycle d'études approfondies "DEA en Etudes Européennes" de "l'Institut de Recherche sur les Sociétés Européennes (I.R.S.E.)", cycle proposé à l'Université de Liège. La présentation du programme du cycle d'études résume bien ces orientations :

"L'I.R.S.E. offre une formation au niveau d'un diplôme postgradué en se fixant pour objectif précis de faire connaître aux étudiants de toutes les disciplines l'ensemble de la culture européenne."

Un programme d'études cumulant des apports de diverses langues et disciplines doit permettre de réaliser cet objectif. Selon les compétences des enseignants, la langue de travail est tantôt l'anglais, tantôt le français.

Si judicieux et nécessaire que puisse paraître un tel projet, sa prétention de faire connaître aux étudiants "l'ensemble de la culture européenne" paraît pour le moins problématique ; à moins qu'on n'envisage, d'emblée, la culture européenne comme une "culture-patchwork". De fait, le programme d'études de l'I.R.S.E., relevant, pour sa majeure partie, d'apports des sciences économiques, sociales, juridiques et politiques, constitue une sorte de puzzle dont on cherche en vain le plan dans la brochure de présentation -en supposant qu'il y en ait un. Les différents apports se situent à un haut niveau, mais il ne semble pas qu'on ait prévu un lieu où la dynamique interculturelle, qui les soutient, puisse être thématisée et débattue. Les concepteurs semblent plutôt espérer que les étudiants, par leur propre initiative, finiront par se faire une certaine idée de la culture européenne, et cela à partir de la juxtaposition d'apports culturels différents, de pays différents et en deux langues différentes. Il n'empêche qu'en définitive, on a du mal à imaginer à quoi ressemble une telle "culture".

Il en va tout autrement quant à la manière d'aborder la thématique "Identité culturelle et rencontre interculturelle" dans le cadre du cycle d'études déjà évoqué "Communication interculturelle" à l'Université de Sarrebruck. Au premier plan figure le développement d'une "compétence linguistique et communicationnelle orientant vers une activité professionnelle", ainsi que des "connaissances d'histoire de la civilisation" (axée en l'occurrence sur la France). Le troisième axe est nommé "compétence interculturelle", qualification obtenue "dans les domaines de l'analyse comparée des mentalités, de l'histoire comparée des cultures, de la théorie de la culture et de l'analyse comparée des médias (presse, radio, média à écran). On doit ainsi acquérir la capacité de saisir et d'analyser, du point de vue du comparatiste, des phénomènes culturels et, au plan des mentalités, des modes de comportement et de perception essentiels si l'on veut comprendre l'agir économique mais aussi politique et social. Un stage pratique et un séjour d'études à l'étranger font partie intégrante des cycles d'études "Communication interculturelle."

Il semble donc bien que cette approche prenne au sérieux l'idée de rencontre interactive entre positions culturellement différentes (ou même opposées), idée contenue dans le concept même de l'inter-culturel. L'approche insiste également sur le principe d'interdisciplinarité. Il importe que les différences entre disciplines et celles entre cultures sont expérimentées et analysées dans le cadre d'une pratique professionnelle réfléchie. Il ne s'agit donc plus seulement d'une compréhension scientifique-académique de problèmes interculturels, il s'agit plutôt, de traduire cette compréhension en un savoir-faire pratique. Par ailleurs, l'expérience montre que l'exigence d'un stage pratique et d'un séjour d'études à l'étranger offrent la chance de s'interroger sur sa propre problématique identitaire.

Pour autant qu'on puisse en juger d'après la documentation, on repère les limites de cette approche dans le fait que des séjours d'études et des stages pratiques à l'étranger soient exigés des étudiants sans qu'ils soient réalisés dans le cadre d'un partenariat institutionnel avec un système d'échanges : l'initiative en est laissée aux étudiants. La formation a donc lieu surtout dans le cadre de structures institutionnelles nationales : les études théoriques principalement en Allemagne et le stage pratique en France. On peut alors se demander si l'objectif visé d'un savoir-faire interculturel peut être atteint dans ces conditions. Dans quelle mesure l'institution peut-elle garantir l'analyse critique des expériences interculturelles ? Les enseignants et les responsables de la formation, répondent-ils à leur tour aux exigences d'un savoir faire interculturel dans l'exercice de leurs fonctions ainsi que sur le plan de l'indispensable adaptation des structures institutionnelles ?

 

2. Approches sur la base d'objectifs socio-professionnels, voire d'intérêts socio-économiques,

Exemples :
- entraînement de managers européens dans des Grandes Ecoles françaises et dans des universités allemandes.

-"Coaching" privé : La Synergie Franco-Allemande"

L'Institut franco-allemand de Ludwisbourg", déjà évoqué précédemment, est depuis des années pionnier dans la formation internationale et interculturelle de futurs cadres d'entreprises. Traditionnellement, ses programmes sont élaborés grâce à une coopération étroite entre Grandes Ecoles françaises et universités allemandes.

On lit dans un document concernant ce travail :

"Jusqu'à présent, la compétence interculturelle ou la capacité d'affirmer son identité et de communiquer dans un contexte international ont été généralement acquises sur le tas ('on the job')" et plus loin : "Depuis quelques années, dans l'économie et au niveau des stratégies de formation professionnelle, on a tendance à s'intéresser moins à la question de savoir comment gérer les crises et plus à celle de savoir comment les prévenir."

Hans-Georg Arzt, coordinateur de cette documentation, souligne : "D'un côté, l'économie a commencé à préciser en quantité et en qualité ses besoins en personnel mobilisable à l'échelle européenne ou mondiale et à introduire avec force des stratégies et des concepts qui tiennent compte des fluctuations du personnel sur le plan international..."
"De l'autre côté, environ 30 programmes de la Communauté Européenne touchant aux domaines éducatifs et de la formation, la mise en place, à travers toute l'Europe, de cursus internationaux ou intégrés dans les universités, sont autant d'indices de nouvelles méthodes d'approche et du succès rencontré par les politiques de formation internationales."

La présentation succincte du programme de l'Institut de Ludwigsbourg montre clairement que les organisateurs prennent le défi interculturel au sérieux en y adaptant les structures de leurs programmes :

"L'objectif de ces séminaires d'une semaine est d'une part -dans la tradition des séminaires classiques de connaissance de la civilisation- de familiariser les participants avec les bases et avec les développements actuels de la politique, de l'économie, de la société et de la culture en Allemagne et en France. D'autre part, les participants doivent pouvoir disposer d'un forum où ils peuvent prendre conscience d'aspects souvent ignorés de leur propre culture ; on y essaie, par ailleurs, de les encourager à se confronter à la culture étrangère et à mieux l'accepter. Les séminaires sont conçus de manière à équilibrer les apports cognitifs et affectifs. Les contenus du programme, la diversité des formes de travail, la richesse du programme culturel, l'organisation souple, le suivi individuel et l'hébergement des participants dans des familles sont autant d'éléments complémentaires, constitutifs d'une conception cohérente réfléchie."

Dans une société que ses valeurs et ses modes de comportement orientent vers le marché, il n'est pas surprenant qu'on attribue une grande importance à la formation des cadres d'entreprises et des spécialistes du marketing. L'idée qu'on se fait à Ludwigsbourg du "niveau de qualification requis par la coopération internationale" confirme cette appréciation.

Par ailleurs, les initiatives et les offres de formation continue du secteur privé en matière d'entraînement "d'euromanagers" s'avèrent aussi performantes que les réalisations de Ludwigsbourg.

Dans nos sociétés occidentales -et ceci vaut de plus en plus aussi pour le reste de la planète-, la réussite appartient à celui qui est d'abord capable d'identifier un problème réel pour y apporter ensuite une solution optimale.

Dans cette optique, le besoin en formation internationale et interculturelle fait figure de créneau sur le marché ; c'est un défi qui stimule l'imagination des promoteurs de formation du secteur privé ; il s'agit de cerner ce créneau et d'y répondre par une offre de formation profitable.

C'est dans cette perspective que se situe, par exemple, le "Centre de Synergie Franco-Allemande", initiative dans le domaine du conseil en entreprises. Depuis des années il s'est spécialisé dans les difficultés auxquelles se heurtent les entreprises allemandes et françaises quand elles tissent des liens de coopération. Dans ce contexte, les différences et les contradictions culturelles s'avèrent souvent comme étant des obstacles à la bonne compréhension mutuelle, et de ce fait à la réalisation d'affaires lucratives. Rien d'étonnant à ce phénomène ! Dans la brochure qui présente le Centre de Synergie Franco-Allemande les auteurs vous expliquent que l'idée même qu'on se fait de la réussite dans la vie semble controversée par les deux cultures ; du côté français on trouve :

"Le succès fut toujours un enfant de l'audace" (Crébillon) ; du côté allemand, par contre :
"Geduld in allen Dingen führt immer zum Gelingen" ("En toutes choses la patience mène toujours au succès" / proverbe).

Les auteurs ne s'en tiennent pas à des citations littéraires ; ils énumèrent sept principes qu'Allemands et Français devraient prendre à coeur s'ils veulent réellement travailler ensemble. Il s'agit de règles de conduite ayant fait leur preuve. Les Français comme les Allemands sont invités à laisser au vestiaire leur vision des choses et leur mode de comportement ; dès lors il s'agit de se percevoir soi-même dans une perspective souvent opposée à celle qui vous est familière, manière de bien faire ressortir les différences culturelles.

Voici les principes dont doivent tenir compte

les Allemands / les Français

quand ils coopèrent :

1. Si tu veux qu'on te fasse confiance -

- ouvre-toi à autrui

- prouve d'abord que tu le mérites

2. Lorsque tu communiques -

- argumente par rapport à la personne

- utilise des arguments "objectifs"

3. Si tu veux motiver ton partenaire -

- prends-soin de lancer un défi

- démontre au lieu de séduire

4. Lorsque tu conçois un projet -

- organise le tout autour d'un "champion"

- tiens compte de l'esprit d'équipe à l'allemande

5. Lorsque tu établis un plan -

- sois aussi flexible que possible

- sois le plus exhaustif possible

6. Si tu veux vendre -

- montre-toi le plus original possible

- démontre l'utilité de l'objet à vendre

7. Avant d'exprimer ta nouvelle idée -

- risque un saut dans l'inconnu

- pense en termes de faisabilité

A leur manière, les euromanagers aimeraient souligner que, conformément à l'objectif affiché, "l'identité européenne" sera non seulement fondée sur l'appartenance à une union monétaire réellement existante, mais qu'elle demandera aussi de faire preuve de dynamisme en se tournant vers l'avenir. Pour chaque entreprise, l'argent dans le bas de laine (peu importe s'il s'agit de Marks, de Francs ou d'Ecus) est d'aussi mauvais conseil que le maintien rigide de tout schéma de pensée et de comportement étriqué (qu'il soit d'ordre régional, national, ou même européen).

Les conditions d'urgence et de compréhension rapide dans lesquelles les Euromanagers opèrent ne leur laissent que le temps d'apprendre à composer -le mieux, ou le moins mal possible- avec l'autre culture ; pas celui de la comprendre dans ses profondeurs historiques et stratégiques ; pas non plus celui d'apprendre, à partir des exigences renouvelées des situations, comment coopérer en inventant des adaptations culturelles nouvelles.

On notera que l'élément moteur de cette dynamique n'est pas tel ou tel cadre d'orientation global. Par "réalisme", on suppose dans ces milieux d'euromanagers, que jusqu'à présent personne n'a disposé de rien de tel ni n'en disposera dans un avenir proche. On vise, donc plutôt une flexibilité et une capacité d'adaptation poussées à la perfection. L'euromanager parfait -ou son équivalent planétaire- se présente donc avec nombre d'atouts voisins de ceux du "caméléon socio-culturel". Sa compétence interculturelle tient moins à quelque enracinement dans une culture inaliénable qui lui serait propre que dans ses qualités de virtuose, jouant sur le registre des relations humaines. Quant à l'étranger comme partenaire, il l'imagine toujours orienté par les besoins du marché.

La question à laquelle les "euromanagers" généralement ne répondent pas, est la suivante : à terme, l'image qu'ils se font de l'être humain et qui se reflète dans ces orientations, peut-elle être considérée comme base solide et porteuse d'avenir pour la société toute entière ? A première vue, il n'y a pas lieu de s'inquiéter, car l'image en question est précisément celle qui semble déjà dominante et opératoire dans notre société-marketing. De fait, ce sont surtout et seulement les médecins, les psychologues, les thérapeutes, les pédagogues ou les éducateurs spécialisés qui se posent ce type de questions ; eux, sont confrontés quotidiennement aux conséquences de cette idée de l'être humain sur les équilibres identitaires à long terme des personnes.

Or, aussi longtemps que la souffrance, qui en résulte, ne provoque pas de dysfonctionnements du système tout entier, il y a peu d'espoir que les mentalités changent.

 

3. Approche sur la base de contraintes objectives et d'intérêts sociaux en commun
Exemple : European Master of Environmental Management, Centre de Recherche ISPRA, Varese (avec des centres de formation en Belgique, en Grèce, en Allemagne, en Italie)

Des conséquences dysfonctionnelles, parfois dramatiques et spectaculaires pour la société toute entière, sont plus facilement repérables dans d'autres domaines ; les menaces qui pèsent sur l'environnement en sont certainement l'exemple le plus frappant et qui exige des solutions urgentes ; d'ailleurs elles ne respectent nullement les frontières nationales. Il n'est donc pas surprenant qu'il existe désormais, au niveau international, des initiatives pour préparer des personnes à une prise en charge professionnelle des problèmes de l'environnement. Le cycle d'études complémentaire "Management de l'environnement européen" (European Master Programm in Environmental Management) en est un exemple ; L'association universitaire européenne qui en assure la coordination a son secrétariat à Varèse, en Italie. Elle dispose d'un important réseau international, si bien que la formation est proposée dans quatre centres différents en Europe (à Arlon, en Belgique / à Athènes, en Grèce / à Trêves, en Allemagne et à Turin, en Italie).

Après s'être acquittés de modules de formation centrés sur les matières techniques et scientifiques spécialisées, on demande aux étudiants la réalisation d'un projet de recherche appliquée ; le succès obtenu à la soutenance de ce travail décidera de l'obtention du titre universitaire de "Master of Environmental Management".

Les conditions préalables à l'inscription sont les suivantes : outre un cursus universitaire complet, connaître au moins une autre langue de travail de l'Union Européenne et accepter de changer d'université au moins une fois au cours de ses études. De cette manière, une dimension internationale est ancrée dans la structure même du cycle. Une autre question est de savoir, dans quelle mesure cette dimension interculturelle est thématisée dans le cadre du programme d'études. De fait, elle semble présente plutôt de manière indirecte, en filigrane. Un regard critique sur le programme concluera que malgré le remarquable réseau international qui le soutient, le cycle d'études ne semble pas mettre ce potentiel à profit ; il pourrait pourtant permettre de sensibiliser les participants au problème des perceptions différentes de l'environnement en fonction de leurs cultures respectives.

On peut sans doute attribuer cette carence à l'orientation fortement technique et scientifique de l'ensemble de la démarche, mais, en tout état de cause, il y a là un problème et une lacune à combler.

En fait, à quoi bon toute une haute compétence technico-scientifique concernant les problèmes écologiques si on ne se pose pas en même temps la question de savoir comment seront accueillies les solutions proposées dans un contexte socioculturel donné.

Certes, dans ce contexte, et en raison de la priorité accordée au domaine technico-scientifique, la dimension de l'interculturel a d'emblée une autre place et signification que, par exemple, dans le domaine de l'économie et du management. Les intérêts particuliers qu'il s'agit de prendre en compte ici sont toujours surdéterminés par d'autres intérêts d'ordre social ou culturel ; ils ne coïncident donc pas avec les intérêts individuels des personnes concernées. Il n'empêche qu'il s'agit -ici aussi- de développer des programmes qui ne s'arrêtent pas aux frontières nationales. Par ailleurs, il arrive qu'on doit appliquer des stratégies de changement, le cas échéant contre des résistances politiques qui s'expliquent seulement à partir du contexte socio-culturel donné. On sait, en effet, pourtant que la considération accordée à l'écologie n'est pas la même ni quantitativement ni qualitativement dans les différents pays européens. Et cela pour des raisons qui tiennent à la culture nationale profonde de chacun d'eux. Toutefois, il faut aussi penser à des exploitations destructrices de ressources qui dépassent les cultures et les populations.

Le problème tient à ce qu'il existe souvent un intérêt à obtenir des financements européens, mais qu'on ne ressent guère la nécessité d'introduire des thèmes si spécifiques, telle la dimension interculturelle, encore moins si, ni les promoteurs des programmes, ni les décideurs des subventions ne le réclament. Comme on l'a déjà montré dans un chapitre précédent, on ne pourra être sûr que les gestionnaires des programmes européens se préoccupent de cette problématique.

 

 

4. Approche sur la base d'un développement conjoint de l'identité personnelle et professionnelle.
Exemple : Projet d'option complémentaire : "Travail Social et Interculturalité" (Fachhochschule Hamburg, Fachbereich Sozialpädagogik)

Il s'avère que la difficulté majeure pour introduire une formation interculturelle consiste à créer des conditions favorables à un équilibrage entre ce qui appartient au sujet, lui est personnel et ce qui ne lui appartient pas, lui est étranger ; mais aussi, d'un point de vue plus objectif, entre ce qui est, pour une personne donnée, de l'ordre individuel et ce qui est de l'ordre collectif (social ou culturel).

Par ailleurs, cet équilibrage devra être ancré dans les condi-tions institutionnelles de telle sorte que les objectifs de formation visés s'en trouvent réellement renforcés ; du moins, il faut qu'il n'y ait pas de contradiction involontaire entre ces objectifs et l'idée de la personne humaine que les institutions véhiculent.

Les exemples de formation interculturelle évoqués jusqu'à présent ne sont guère, ou seulement partiellement, à la hauteur de telles exigences. La raison en est qu'en général des contraintes et aussi des intérêts particuliers d'ordre disciplinaire, économique ou politique s'opposent à une visée réellement innovatrice.

Certes, l'exemple qui suit n'est pas non plus exempt de contradictions entre contraintes institutionnelles et intérêts particuliers. Nombre de raisons laissent même supposer que les institutions sociales tendent à produire des résistances particulièrement tena-ces à toute innovation en profondeur. D'un autre côté, indéniablement, un cursus de formation aux carrières sociales offre des chances privilégiées pour poursuivre conjointement des objectifs de formation professionnelle et de formation interculturelle. On peut même soutenir l'idée que ces objectifs se confondent, du moins sur le plan du développement personnel des intéressés. A ce titre on peut évoquer les objectifs suivants :

- développer une conception théoriquement fondée de la condition humaine, sous ses aspects individuels et collectifs ;

- apprendre à analyser les conditions politiques, juridiques, institutionnelles, organisationnelles et personnelles des relations sociales et culturelles ;

- développer l'empathie et les compétences communicatives appropriées aux relations à soi-même et à autrui, assumer distance et proximité dans ses relations ;

- acquérir des capacités organisationnelles et méthodologiques néces-saires à la planification et à la réalisation de mesures et d'initiatives sociales et pédagogiques.

L'expérience montre, qu'en règle générale, la sensibilisation interculturelle au cours d'un séjour à l'étranger facilite et renforce l'acquisition de ces compétences. Toutefois, l'acquisition de compétences interculturelles ne saurait être considérée comme effet "automatique" d'un séjour à l'étranger. Il importe, au contraire, d'insérer l'expérience interculturelle dans un processus de réflexion à la fois préparatoire, d'accompagnement et d'évaluation. Par ailleurs, au delà de la réflexion académique, la sensibilisation interculturelle devrait être associée à une expérience professionnelle.

Ce sont précisément ces critères qui ont servi de fil conducteur pour élaborer une option complémentaire : "Soziale Arbeit Interkulturell" ("Travail Social et Interculturalité"), projet à l'étu-de suite à une réforme des études au département "Sozialpädagogik" de la "Fachhochschule Hamburg". Le projet peut s'appuyer sur nombre d'expériences menées au cours des dernières années dans le domaine des échanges interculturels.

Le projet prévoit que tous les étudiants candidats à un stage pratique dans le cadre des partenariats Erasmus-Socrates devront choisir la nouvelle option complémentaire. La réalisation du projet exige pour le moins le maintien du statu quo quant aux conditions et ressources institutionnelles, c'est-à-dire :

- les conditions requises pour développer et approfondir la coopération internationale et interculturelle dans le cadre, et même au delà, du réseau Erasmus actuel ;

- l'amélioration des conditions de "suivi" des stages pratiques dans les institutions partenaires ;

- l'accueil et l'orientation des étudiants ainsi que la coordination des aspects pratiques et organisationnels de la coopération ;

- la proposition d'enseignements et de projets spécifiques permettant d'approfondir l'expérience interculturelle ; cette dernière proposition comprend :

a) la participation de tous les étudiants impliqués dans les échanges à un séminaire annuel commun ;

Ce stage et séminaire a pour fonction, et la préparation des candidats à un futur séjour à l'étranger, et l'approfondissement de l'expérience des "anciens". Par ailleurs, les étudiants étrangers présents à Hambourg seront invités à y participer. En plus des échanges et rencontres personnelles le séminaire offrira aux participants l'occasion d'approfondir la signification que revêt la dimension interculturelle dans leur propre biographie, que ce soit à titre de projet futur ou à titre d'expérience actuelle ou passée ; le questionnement s'inscrit donc dans une quête supposée d'identité personnelle, professionnelle et culturelle.

b) la réalisation d'un projet de pratique innovatrice incluant une dimension interculturelle par rapport à l'orientation de la pratique sociale choisie. Ce projet fournira, dans un contexte professionnel, le cadre et l'occasion pour tester et approfondir ses propres expériences et prises de conscience interculturelles.

c) l'approfondissement théorique des expériences interculturelles dans le cadre d'un mémoire de diplôme (ou, au choix, à l'aide d'un travail écrit supplémentaire). Ce travail s'appuiera sur les expériences interculturelles de l'auteur en les référant à des approches théoriques existantes.

Seuls les candidats ayant réalisé le stage pratique à l'étranger et ayant répondu à ces trois exigences obtiendront leur diplôme de "Sozialpädagoge", assorti d'un certificat complémentaire intitulé : "Etudes Interculturelles Européennes".

L'option proposée, ayant été accueillie favorablement par les partenaires, est conçue comme première étape d'un processus de coopération institutionnelle susceptible de développements ultérieurs ; par exemple sous la forme d'élaboration en commun de modules de formation faisant partie des cursus respectifs dans les différentes institutions. Toutefois, comme tout progrès dans le champ complexe de la coopération internationale et interculturelle, ces développements demandent encore du temps et ne se réaliseront que progressivement.

 

 

5. Les programmes et les initiatives de l'OFAJ en tant que champ d'expérimentation d'un apprentissage interculturel élargi et approfondi

Selon ses directives "l'Office franco-allemand pour la Jeunesse offre un champ d'expérimentation pour un travail européen de jeunesse". Cette déclaration -qui reste valable et d'actualité- demande à être précisée dans le sens que ce champ devrait permettre un apprentissage interculturel élargi et approfondi.

En effet, les programmes et les initiatives de l'Office offrent des conditions très favorables à des tentatives exemplaires pour répondre à cette exigence :

- la coopération de partenaires français et allemands dans ce cadre touche très largement tous les secteurs sociaux dans les domaines d'intervention tels que les villes jumelées, les échanges scolaires et universitaires, les relations de partenariat entre les associations, les clubs, les groupes d'initiatives et autres organisateurs réalisant des rencontres et des projets ;

- depuis de nombreuses années déjà ces programmes sont ouverts à d'autres partenaires dans le cadre européen et des autres pays du monde ;

- en dehors des problèmes et des difficultés spécifiques liés à leur organisation, le caractère de ces rencontres -souvent hors du contexte de la vie quotidienne- offre aussi un potentiel d'apprentissages ouverts et favorables à une évolution relativement indépendante des intérêts institutionnels ou corporatistes ou encore d'autres intérêts particuliers ;

- cette ouverture permet aussi de saisir -au-delà des appartenances nationales- d'autres différenciations, par exemple régionales, locales, institutionnelles ou des appartenances de classe, de milieu, d'âge, de sexe comme autant d'opportunités "d'un apprentissage interculturel" dans un sens élargi et approfondi ;

- de plus, aussi bien le cadre des rencontres que les motivations des participants permettent de traiter les problématiques identitaires, au-delà des aspects objectifs, également en regardant leurs aspects subjectifs ;

- finalement soulignons l'existence de nombre de travaux concernant les conditions de réalisation et la pédagogie de ces rencontres ;

- en particulier, cette étude est à considérer comme étroitement liée à l'autre étude, entreprise parallèlement, sur le sujet de "l'évaluation des rencontres internationales..." L'interrogation suivante, empruntée à cette étude, en exprime peut-être au mieux le centre d'intérêt : "Comment est-il possible d'évaluer si les critères d'évaluation ne peuvent être donnés d'avance, mais sont multiples, controversés, complexes, pas encore spécifiés et si, dans le meilleur des cas, ils peuvent être explicités en fin d'évaluation, mais certainement pas au départ de celle-ci ?"

Chacune de ces deux études conduit, dans leur perspective spécifique, à des interrogations qui demandent à être approfondies :

Quelles sont les visées pédagogiques et de politique éducative à développer dans un contexte d'européanisation et de mondialisation ?

Quelles sont les pratiques possibles ? Quelles sont les limites de ce travail ?

Ces questions guideront les réflexions développées dans le chapitre suivant concernant des apprentissages interculturels élargis et approfondis.

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