Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

I n t r o d u c t i o n

En 1992, il y a onze ans maintenant, naissait le projet d’appréhender sous l’angle interculturel le rôle et l’influence des armées sur la formation des jeunes et des citoyens. Créé en 1975, le secteur "recherche" de l’OFAJ avait su aborder pratiquement tous les thèmes en les soumettant à l’épreuve de l’interculturalité franco-allemande et internationale - de nombreux ouvrages et textes de travail en témoignent - mais jamais, alors que l’Europe commençait pourtant à se doter de structures communes de défense, n’avait été directement questionné le lien, subjectif et culturel, existant avec l’ordre militaire dans les sociétés allemandes et françaises. Grand regret pour Ewald Brass, responsable de ce secteur "recherche", désireux de traiter ce sujet pourtant essentiel dans l’histoire de nos deux pays.

Cette situation évolua donc dans le courant de l’année 1992 avec la rencontre d’Anne Dominique Grange qui accepta de porter le projet dans sa part française. Elle venait de publier un livre tiré de sa thèse de doctorat en psychologie clinique qui traitait de l’institution militaire ce qui, pour Ewald Brass, tomba à point nommé. Il trouva que cette analyse critique venue d’une universitaire et d’une praticienne (elle avait exercé durant dix ans la fonction de psychologue clinicienne au sein des structures hospitalières du Service de Santé des Armées) jetait sur le milieu militaire français un regard singulier autant qu’intéressant et tout à fait conforme avec ses conceptions sur la recherche à mener.

Il y eut alors des contacts avec des chercheurs britanniques (qui depuis ont quitté le projet pour des raisons financières) et avec Johannes Becker, officier de réserve allemand et professeur en sciences politiques à l’université de Marbourg en Allemagne ; il y eut ensuite les recrutements de Pascal Dubellé, psychiatre français exerçant dans un hôpital militaire et de Patrick Mignon, à l’époque membre d’un laboratoire de recherche de l’université Dauphine à Paris et ensuite chercheur à l’INSEP ; il y eut aussi l’appui institutionnel de l’ex IAFA (Interdisziplinäre Arbeitsgruppe Friedens- und Abrüstungsforschung) devenu aujourd’hui le ZFK (Zentrum für Konfliktforschung : centre pour la résolution des conflits) avec lequel Johannes Becker était en relation. Mais tout cela ne permit pas au projet de démarrer : manquait à cette recherche de l’OFAJ l’indispensable appui logistique d’une institution publique, or, de ce point de vue, il fallait bien reconnaître qu’on se trouvait face à un vide, ce thème des „cultures militaires" paraissant, notamment côté français, assez délicat à traiter.

Et il fallut donc attendre près de quatre ans avant que se présente, venant d’Allemagne, le recours susceptible de relancer le projet. Ce recours, qui allait fournir à la recherche non seulement le soutien institutionnel qui lui manquait mais aussi un terrain d’étude en lui donnant accès à la Bundeswehr, vint de l’Institut de Sociologie de la Bundeswehr où travaillaient Paul Klein, Anja Seiffert et, à l’époque, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht.

A partir de là, il devint possible d’organiser une première rencontre réunissant l’équipe pilote ainsi constituée et le groupe des participants (chaque participant étant coopté par un des membres du groupe pilote de l’étude en fonction de son lien à l’armée ou de l’intérêt particulier qu’il lui portait). Cette rencontre se déroula en 1996 à Chantilly.

Nouvelle étape avec l'arrivée de Jean Paul Kieffer, lors de notre seconde réunion à Berlin : riche des contacts qu’il avait gardés au sein de la haute hiérarchie militaire (il avait tenu d'importantes et récentes fonctions dans l'armée en tant que conseiller sur les questions militaires franco-allemandes), il fut désormais possible d’accéder au milieu militaire français après que la Bundeswehr fut présentée, par l'entremise de Paul Klein, à Berlin. Ainsi, chacun aurait désormais à l’esprit une forme de présentation de l’armée de chaque pays, et donc, un appui matériel à ses propres représentations culturelles.

Les difficultés, rencontrées lors de la mise en place du projet, suscitent un certain questionnement car, en effet, les avatars de cette phase préliminaire à la recherche ne sont, peut-être, ni tout à fait hasardeux ni totalement insignifiants comme pourrait ne pas être insignifiante la différence constatée dans l’accessibilité des deux armées : la "grande muette" paraissant devoir se protéger des regards extérieurs alors que, inversement, la Bundeswehr semblait plus disposée à se montrer au grand jour, transparence démocratique oblige.

Aussi, avec des variations d’ordre culturel et politique sur lesquelles ce travail se penche, une part des difficultés constatées dans l’abord du fait militaire pourrait bien être l’expression de réticences collectives - dont, naturellement, celles des organisations sociales -, réticences spontanées, pour ne pas dire inconscientes, qui se dressent sitôt qu’il est question d’aborder un tel thème. Transposées au plan individuel, de telles réticences se retrouvent dans le rapport complexe et ambivalent que chacun de nous entretient avec l’Armée : un rapport chargé d’histoire et, bien souvent aussi, de souffrances ; un rapport qui soulève nombre de questions au sujet de notre identité collective ; un rapport qui suscite une série de fantasmes du côté de la puissance phallique (symbole de force virile, l’armée est une institution traditionnellement réservée aux hommes) et du côté de la peur, aussi, face à un "objet" paré des vertus de la toute puissance. Si bien que, en deçà des postures et des discours, au fond des âmes, y avait-il quelque crainte obscure qu’en levant le voile on portât atteinte à "l’ordre militaire", cet ordre sacré (celui qui peut conduire les hommes au sacrifice) à l’égard duquel nous nous trouvons doublement dépendant par la protection qu’il nous apporte et par la contrainte qu’il exerce sur nous ?

Donc, même si des raisons pratiques et conjoncturelles peuvent être légitimement invoquées, la mise en place de notre étude demanda un supplément de temps nécessaire à braver les "interdits" et à surmonter les résistances de toutes sortes, conscientes ou inconscientes, individuelles et collectives.

Plusieurs étapes durent être ainsi successivement franchies, celle d’une longue phase préparatoire (1992-1996) et celle des premières rencontres de présentation : présentation du projet à Chantilly (automne 1996), suivie de la présentation de la Bundes-wehr à Berlin (printemps 1997) et de l’armée française à Sèvres (automne 1997).

Notre programme de recherche devait s’étaler sur une durée initiale de trois ans (il en fit quatre) et comprenait deux sessions d'une semaine par an où se retrouvaient le groupe pilote et celui des participants. Ainsi conçu, ce cycle basé sur la périodicité de rencontres franco-allemandes devait permettre l’instauration progressive d’un échange véritablement interculturel propice à l'expression de la dimension culturelle objet de notre observation.

Durant le temps nécessaire à cette recherche, le groupe pilote et celui des participants connurent des changements et effectuèrent des adaptations. Parlant de ce dernier, le groupe des participants français était au départ moins étoffé que celui des Allemands ; par ailleurs, près de la moitié de ce groupe était représenté par des objecteurs de conscience et donc par la mouvance pacifiste alors que le groupe allemand était, quant à lui, plutôt "militaire", constitué, pour une bonne part, d’officiers d’active et de réserve, d’anciens sous-officiers et d’anciens soldats. Après les rencontres de Berlin et de Sèvres, des départs et de nouveaux recrutements permirent des ajustements et un rééquilibrage des groupes nationaux, tant sur un plan qualitatif que quantitatif. L’équipe pilote, nous l’avons évoqué, s’est, elle aussi, constituée progressivement ce qui, compte tenu des disciplines exercées par chacun de ses membres, entraînait des modifications, déplaçant notamment les bases conceptuelles de l’étude. De l’esprit de départ assez proche de la psychologie et de la sociologie, ces bases conceptuelles se sont ainsi rapprochées, à mesure des intégrations, du domaine des sciences sociales et politiques ou de la polémologie, au risque d’entraîner des ruptures épistémologiques.

En réalité, une série de facteurs interféra dans cette évolution : les premiers, donc, tenaient en effet aux équilibres internes au groupe pilote constitué de chercheurs venus d'horizons aussi divers que la psychanalyse, la psychologie, les sciences politiques, la sociologie (avec ses différentes approches, analytiques, descriptives, ethnologiques...) pour ne citer que ce qui concernait notre équipe, et en ce sens, l’équilibre antérieur ne pouvait qu’être modifié par l'arrivée de Jean Paul Kieffer en 1997 et par le départ, en 1999, de Anne Dominique Grange qui estimait ne plus avoir la compétence d'animer une recherche un peu trop éloignée désormais des rivages de la "psy" qui, seuls, lui étaient familiers ; les deuxièmes reposaient sur l’échange établi entre le groupe pilote et celui des participants, échange qui constitue la matière même de notre travail. Le dispositif mis en place exigeait avant chacune de nos réunions de constantes adaptations en fonction des attentes et demandes exprimées par les participants ainsi que des opportunités offertes quant aux interventions extérieures venues de l'Armée, de l'Université ou d'ailleurs. Cela mettait également en jeu, notamment, un certain nombre de phénomènes assez complexes en terme de dynamique de groupe au sein d'un ensemble devenu assez conséquent au fil des rencontres dépassant la trentaine de personnes venues, elles aussi, d'horizons très divers, tant culturels que socioprofessionnels. Il y avait enfin l'influence du contexte politique sur notre recherche. Sans être exhaustif, citons qu’entre 1992 et 2002, durée de ce projet, il y eut : la suspension du service militaire en France et la mise en place de la professionnalisation de l’armée, la création et le développement de l'Eurocorps prolongeant l'expérience de la Brigade franco-allemande, les guerres dans le Golfe, en Bosnie puis au Kosovo, l'amendement de la loi fondamentale allemande légitimant l’intervention de son armée hors du territoire national dans le cadre d'un mandat de l'ONU (amendement qui permit à la Bundeswehr d'intervenir au Kosovo avec les forces de l'OTAN) ou encore, cet autre amendement ouvrant toutes grandes les portes de la Bundeswehr aux femmes. Rappelons enfin le contexte général qui était celui de la fin de la guerre froide et de la bipolarité Est-Ouest qui avait réglé l’ordre du monde des dernières décennies.

De tout ceci, nous devions faire la synthèse dans cette publication finale tout en tentant de répondre, avec modestie, à la fois à la demande de l'OFAJ et aux interrogations des citoyens français et allemands au sujet du fait militaire tel qu'il apparaît dans l'histoire et tel qu'il est formulé aujourd’hui dans le projet européen. Même si, comme il est habituel, en effet, lorsqu’on travaille sur un thème aussi sensible que celui-là, l'axe de nos travaux rejoint les préoccupations politiques du moment, il n'efface pas pour autant la diversité des approches et laisse ainsi se côtoyer des contributions en politologie comme celles fournies par Johannes M. Becker et d'autres, plus sociologiques, comme celles d'Ulrike C. Nikutta-Wasmuht.

Elle illustre par une approche ethnométhodologique ce que fut pour elle ce vécu d'immersion interculturelle produit par nos rencontres : témoignage personnel sur lequel repose son questionnement et son analyse. Son texte "L’ethnométhodologie, un moyen au service du dialogue interculturel" traite d’une théorie de l’action à mener pour parvenir à comprendre et faire se comprendre des mondes interculturellement différents. Il s’agit ici, d’abord, de saisir ce qu’est le comportement et le vécu journalier des individus, ensuite d’en comprendre le vécu conscient dans les différentes cultures et enfin d’en tirer les conséquences sur le sens que ces individus donnent à ce vécu et comportement journalier. Ce concept constitue le "frame of reference" de l’interculturalité de nos travaux réalisés avec les participants sur ce thème comparant les cultures militaires françaises et allemandes. La prise de conscience du fait que les traditions, rites et tabous ont une très grande influence sur les réalités sociales, dans notre cas les cultures militaires, est l’un des enseignements tirés de ces travaux : les identifier, leur donner un nom, les passer au crible de la critique est un moyen important d’accès à la diversité de la compréhension interculturelle.

Pour Jean-Paul Kieffer, l’identité de la France, comme celle de l’Allemagne, repose en partie sur un certain nombre de mythes voire de légendes. Tantôt étrangement parallèles, tantôt complètement divergents, ils n’en marquent pas moins l’imaginaire et la culture des deux peuples et, bien entendu, la culture militaire de leurs soldats particulièrement représentatifs en matière d’identité nationale. Les héros allemands dont certains, comme les français, ont été tirés de l’oubli au 19è siècle, sont toujours vainqueurs, alors que les Français n’ont jamais hésité à glorifier un vaincu. Besoin d’identité chez un état de création récente ? Malgré une réconciliation que l’on peut considérer comme irréversible, ces mythes sont toujours vivants. Pour ne citer qu’un exemple, celui du sang allemand n’a pas fini de poser des problèmes à l’Allemagne mais également à l’Europe qui se construit, elle aussi, espérons-le, de manière irréversible.

Paul Klein développe l’idée que, malgré de nombreuses similitudes, les forces armées françaises et allemandes sont différentes, notamment pour ce qui concerne leur place dans la société, leurs structures internes et leurs résultats en matière de socialisation. Selon lui, si l’on en cherche les raisons, on peut retenir les points suivants :

- Education, formation et instruction n’ont pas la même place dans l’échelle des valeurs nationales, ce qui débouche sur des pratiques différentes.
- Les systèmes scolaires français et allemands sont différents. Dans la formation de ses meilleurs éléments, la France fait effort sur les élites, alors que le système allemand est plus égalitaire.
- Les valeurs familiales, les rapports sur les lieux de travail et la position à l’égard de la politique présentent également des différences qui se font sentir dans l’acceptation de l’autorité et des supérieurs, dans l’activité professionnelle des femmes, dans les formes de l’engagement et de la contestation politique ainsi que dans la capacité du citoyen à s’organiser.

Les deux armées sont le produit de leurs histoires et de leurs sociétés respectives. Les différences ne sont donc pas étonnantes. Elles sont d’autant plus en voie de diminution que les deux peuples se rapprochent, ce que les rencontres que nous avons vécues lors de nos séminaires ont parfaitement illustré.

Pascal Dubellé aborde les notions de Culture et de Nation pour en interroger la signification prise en France et en Allemagne et à partir de là, poser la question du contenu du lien rattachant Français et Allemands à leur armée. Une revue historique de ces concepts permet ainsi de saisir la genèse et l’évolution de leur variation de sens en même temps qu’elle montre le lien existant entre la culture, la nation et l’armée : culture et nation entretenant un lien intime dans la conception allemande (même si cela paraît désormais indicible), armée et nation étant, dans la conception historique et politique française, tout aussi liées. Reste la question de savoir comment ces conceptions peuvent s’associer et s’harmoniser dans le cadre d’une Europe et d’une Défense supranationales.

Patrick Mignon, dans son texte "sur l’autorité" développe l’idée selon laquelle une des façons de contribuer à une meilleure compréhension des cultures militaires française et allemande peut consister à comparer la manière dont fonctionne, dans les deux sociétés, le phénomène de l’autorité. On sait qu’aujourd’hui la question de l’autorité est une question à la mode et que beaucoup de discussions sur la société contemporaine ou de descriptions des maux de la société tournent autour du constat d’un déficit d’autorité ou de son déclin régulier, qu’on prenne pour exemple la famille, la religion ou l’école. De la même manière, l’institution militaire peut être touchée par la crise d’autorité ou symboliser la différence dans le déclin ou le rapport à l’autorité dans les cultures française ou allemande : on peut ainsi interpréter les réactions face au mode de commandement à la française et l’Innere Führung. Mais elle peut aussi apparaître en même temps comme un recours possible de ré-institution de l’autorité chez les individus qui y vivent ou y passent. La dite crise de l’autorité est le fruit du progrès des valeurs individualistes. L’autorité dans le cadre militaire doit s’affronter à l’idéal égalitaire, qui est aussi idéal de justice, et qui fait que chacun doit être traité de manière égale, que chacun, simples soldats et officiers, doit se comporter de la même façon face aux obligations. Mais c’est aussi la valeur accordée à la persuasion et à l’argumentation qui fait qu’on ne peut rien accepter qui ne soit expliqué, légitimé selon un ordre de raison et selon des procédures reconnues et respectées. L’armée, pas plus que les autres institutions, ne peut être obéie de par la seule affirmation de ses principes.

Johannes M. Becker traite de la légitimation de l’armée en France et en Allemagne, retraçant dans l’histoire contemporaine de chacun des pays les moments critiques susceptibles de nourrir ce débat.

La légitimation de l’armée, écrit-il, a connu, dans les deux pays qui nous concernent, notamment après la deuxième guerre mondiale, des développements extrêmement différents :

- Alors que la considération dont jouissent les militaires en France parvient à surmonter la crise de juin 1940 comme celle de la collaboration, des guerres d’Indochine et d’Algérie, le 8 mai est pour l’Allemagne une importante coupure.
- La Wehrmacht est toujours considérée dans de vastes tranches de la population comme co-responsable de la défaite et des horreurs perpétrées par le régime nazi. C’est pourquoi les armées ont dû supporter des crises de légitimation successives. Après la remilitarisation de 1954, suivit la phase de la nouvelle politique à l’Est (1969 Ostpolitik), le changement de perception de la menace soviétique en 1985, jusqu’à la disparition de cet ennemi au début des années 1990. Ce n’est que le gouvernement Kohl qui est parvenu à tirer l’Allemagne de sa singularité militaire.

Ces changements de légitimation sont, par chance, intervenus pendant que se déroulaient nos rencontres et ont pu être observés avec une attention éventuellement critique, parfois en des lieux symboliquement liés à nos travaux.

Anja Seiffert interroge la place occupée par les femmes dans les constructions sociales de réalité et s’interroge sur leur perception et leur représentation dans l’armée. Dans sa contribution : "Regards sur les forces armées : réflexions sur les constructions sociales des réalités dans des contextes interculturels", l’auteur traite des possibilités et limites de la compréhension dans le domaine interculturel. Elle développe, dans une perspective sexuée, la thèse nullement surprenante que, comme dans d’autres domaines, existent dans le dialogue interculturel des rôles sociaux différents pour les hommes et les femmes offrant à ceux-ci des possibilités et obligations de comportement variables. L’auteur en tire la conclusion que les perceptions sont, dans un projet de dialogue interculturel, obligatoirement différentes, qu’elles sont des constructions sociales comportant également une charge sexuée. Dans un deuxième temps, l’auteur se penche sur les forces armées et s’interroge aussi bien sur la représentation du rôle des sexes que sur les pratiques dans les armées. L’orientation étant ainsi définie, le regard se porte à nouveau sur les possibilités de compréhension et sur les limites d’un projet de dialogue interculturel ayant pour thème les cultures militaires. Les expériences subjectives figurent au premier plan, car - telle est la thèse - la mise à jour des réflexions et interprétations ne se contente pas de faire apparaître des positions et opinions opposées, mais elle est également en mesure de mettre en évidence des différences sociales et culturelles.

Cet ensemble de contributions hétérogène respecte les sensibilités de leurs auteurs en même temps qu’il rend compte de l’histoire du projet telle qu’évoquée dans ce chapitre introductif. Aucun choix n'a donc été réellement opéré ni imposé tant il est vrai que l'approche culturelle, interdisciplinaire aux sciences sociales et politiques, autorisait pareille liberté. En revanche, a été décidé de former des binômes franco-allemands, chaque thème recevant une courte réponse ou réaction en forme de contre point culturel, "jeu" de réactions croisées entre homologues français et allemands par lequel nous avons cherché à mettre en lumière, "in vivo" pour ainsi dire, les différences culturelles existant sur chacun des thèmes abordés. Par ce procédé, nous avons voulu permettre également qu'un texte apparaisse moins comme l'affirmation d'un point de vue culturel que comme l'expression d'une sensibilité culturelle, celle-ci n'étant pas à prendre comme purement représentative de la culture de son auteur. Là où, par contre, la culture infiltre le discours elle se reproduit, parfois même à l'insu de son auteur. Notre propos sur les cultures militaires de France et d'Allemagne ne se veut ni technique ni académique, la note en étant résolument diverse et faisant appel à une forme de spontanéité de l'expérience interculturelle telle que chacun de nous a pu la traverser, la ressentir et la comprendre. Il s'adresse ainsi, non pas à des experts français et allemands es Défense et Sécurité européennes, mais à un public où se retrouvent aussi bien des éducateurs qui travaillent auprès des jeunes Français et Allemands que des décideurs politiques en quête d'éclairage et de réflexion sur les sujets brûlants de leur pratique.

Le titre initial et provisoire : "Les cultures militaires de la France et de l'Allemagne et la formation des citoyens dans le contexte d'un projet de construction européenne" devait être abandonné au profit d'un intitulé plus concis : "Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe" mettant l’accent sur les objectifs de la recherche plutôt que sur son contenu théorique.

Car c’est bien à la jeunesse, en effet, que nous voulons nous adresser en tout premier lieu et ce texte, qui est un document de travail pour l’OFAJ, veut contribuer, par son approche interculturelle, au débat qui s’engage face à la nécessité où se trouvent l’Europe et sa jeunesse de repenser sa sécurité et sa défense.

Aujourd’hui dans le monde, les menaces qui pèsent sur les pays de notre vieux continent n’ont plus grand-chose de commun avec celles qui régnaient pendant l’ère de la guerre froide. Au cours de ces dix dernières années notamment, sont intervenus des changements considérables dans la nature, l’étendue et le contenu de ces menaces. Quelques faits significatifs : les ennemis d’hier de l’ex pacte de Varsovie sont devenus nos partenaires de demain ; les frontières nationales se sont effacées en même temps qu’ont reculé celles de la communauté européenne ; a été démontrée notre impuissance à résoudre seuls les graves conflits ethniques survenus dans les Balkans, pointant l’état de dépendance qui est le nôtre, celui des pays d’Europe pris isolément et celui de la Communauté, à l’égard de la puissance militaire des Etats-Unis ; sont apparues de nouvelles menaces liées aux intégrismes religieux qui utilisent comme arme l’attentat aveugle et dévastateur ; se sont posés d’épineux problèmes de déplacements de populations, massifs et soudain lors de la guerre au Kosovo, plus durables lorsqu’il s’est agi de migrations économiques.

Notre contribution ne saurait répondre à l’ensemble des questions posées à cette jeunesse d’Europe en terme de sécurité et de défense mais elle permettra, nous l’espérons, d’en situer le cadre : celui d’une Europe qui assume progressivement sa place dans les affaires du monde et qui entend jouer un rôle spécifique ; elle vise aussi à nourrir le nécessaire travail sur le passé et sur la culture, sans lequel il ne saurait y avoir de fraternité entre les peuples.

La France et l’Allemagne se sont livrées des combats meurtriers et fratricides au nom de l’idée que leurs peuples concevaient de leur histoire, de la défense de leurs biens et de leur culture, cultivant tour à tour patriotisme, nationalisme et mili
tarisme. Puisse cette recherche franco-allemande sur les "cultures militaires" témoigner d’une pacification de ce lien.

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