Nous avons rencontré le groupe des participants huit fois. Le premier rendez-vous, consacré aux présentations formelles et à une première prise de contact, eut lieu à Chantilly à lautomne 1996. Nous navions pas déterminé le contenu du programme, nous avions seulement convenu déchanger nos expériences concernant les "cultures militaires" dans nos pays respectifs. Nous étions une trentaine de personnes dont huit chercheurs. Voici les impressions dont je pris note à lépoque : "Un projet sans plan quelque chose de tout à fait inconcevable pour lAllemande "ordonnée" que jétais. Ceci allait totalement à lencontre de lidée que je me faisais du travail scientifique. Celui-ci devait être planifié et exécuté avec rigueur, le plus aride possible, dépourvu dhumour et donner lieu à la publication sinon dun livre dau moins quelques articles. Ici, au contraire, lattitude est tout autre : on verrait bien ce que donnerait notre travail, ce qui en ressortirait et, au moment voulu, on déciderait de lopportunité ou non dune publication
Nous sommes tous rentrés chez nous avec les mêmes conclusions. Comment pouvait-on travailler sans plan préalable ? A vrai dire, ce qui me séduisit dans ces rencontres, ce furent les longues et paisibles pauses de midi : on déjeunait dans le centre daccueil de manière grandiose pendant deux ou trois heures, faisant des repas de quatre plats arrosés de vins rouges exquis, après quoi on retournait travailler et faisait même du bon travail. Ceci serait impensable en Allemagne où le déjeuner, à loccasion de rencontres scientifiques, consiste en une soupe légère et un morceau de viande dure, le tout bien entendu sans boissons. Celles-ci ne sont pas comprises. Le soir, au moins, tout le monde a droit à linévitable tisane à la menthe. Pour moi, ces déjeuners à la française firent aussi partie de nos rencontres interculturelles : je découvris une autre qualité de vie qui nincarne pas linefficacité mais la joie de vivre. Le travail scientifique et la joie de vivre pourraient donc se compléter ? Un enseignement que nous pourrions bien tirer, nous les Allemands qui continuons de nous inscrire dans la tradition du rationalisme de Kant et de lascétisme protestant. Apprendre au contact dautres cultures !"
Une des critiques formulées par les participants quant à lorganisation de notre travail concerna la place, jugée insuffisante, des petits groupes. Il est vrai que nous avions négligé ce type de travail en commun, pourtant essentiel pour le débat de fond et lapprentissage interculturel, dans notre souci de privilégier un échange de données le plus vite et le plus efficace possible sur notre thème "la comparaison des cultures militaires en France et en Allemagne". Même sil ne paraît pas, à première vue, aussi efficace que les séances plénières où interviennent des experts reconnus, le travail individuel ou en petits groupes sest révélé être, à long terme, la méthode privilégiée de lapprentissage interculturel et qui permet de laisser des impressions durables. Sur ce point, je préconise vivement de donner, à lavenir, une place plus importante aux discussions en petits groupes. Je me contenterai, dans ce qui suit, dexaminer une seule réunion et les impressions que jen ai retirées. Dirigé par deux chercheurs, Johannes M. Becker et moi-même, notre petit groupe avait pour tâche de discuter des problèmes de légitimation et dacceptation de larmée auprès des populations française et allemande. Nous nous sommes demandés comment susciter une discussion comparant les questions de légitimation auxquelles sont respectivement confrontées les deux armées. Fallait-il inviter un spécialiste, certes compétent, à venir faire un exposé supplémentaire ? Ou utiliser un polycopié dont les idées serviraient de base de discussion ? Faire une lecture de textes ? En dépit des mérites quelles peuvent présenter pour le travail de groupe, toutes ces méthodes didactiques sont cognitives : leur objectif étant laccumulation de connaissances, elles ne sadressent quà lintellect. Or il ne faut pas oublier la dimension affective des échanges interculturels, ni limportance de lassociation didées et de sentiments. Cest pourquoi nous décidâmes, dès la première rencontre de Chantilly, de donner des "devoirs" aux participants de notre groupe de réflexion sur les problèmes de légitimation. Chacun devait apporter la prochaine fois un ou plusieurs documents significatifs dun aspect spécifique de la relation entre le militaire et le civil ou de la problématique de légitimation dans leur pays. Il pouvait sagir dune publicité pour larmée, de lillustration dun article, dune phrase pertinente, etc.
Quel était le but de notre démarche ? Javais entendu parler pour la première fois de la "méthode ethnographique" lorsque jétais enseignante aux Etats-Unis au début des années 80. A lépoque, on nous avait demandé dapporter au séminaire universitaire trois documents (bouts de papier, étiquettes, lettres, etc.) en veillant toutefois à ne pas les recueillir chez nous, à notre bureau ou sur notre trajet entre notre appartement et luniversité. Nous fûmes tout dabord un peu agacés par un exercice aussi banal qui nous semblait enfantin et sans grand intérêt et pensâmes que lassistant était sans doute un peu sénile. Et pourtant nous fûmes stupéfaits de voir la richesse dinformations que pouvait renfermer un petit bout de papier insignifiant, ramassé dans la rue ou dans une corbeille à papier, nous renseignant tant sur le message transmis par celui qui lavait rédigé que sur son milieu culturel et personnel ou sur ses habitudes. Nous apprîmes à lépoque que cétait une méthode préconisée par lethnologie lorsque lon souhaite se familiariser avec un monde totalement inconnu. Cette familiarisation, dailleurs, ne réussit que lorsque le chercheur fait preuve de bonne volonté, lorsque sa curiosité scientifique saccompagne dune certaine "ignorance naïve" par rapport à son sujet de recherche, cest-à-dire à la fois la distance et la proximité appropriées entre le chercheur et lobjet de sa recherche. Les anthropologues américains ont reconnu depuis longtemps que le champ dapplication de la recherche ethnométhodologique ne se limite pas aux régions reculées du monde dont nous ignorons tout des peuples, des murs et des coutumes : elle sapplique surtout aussi "sur le pas de notre porte". Cette recherche ethnologique peut donc être dune grande aide dans la recherche des similitudes et des différences entre "les cultures militaires de la France et de lAllemagne", non seulement pour mettre en lumière ce qui nous est inconnu mais aussi pour stimuler nos échanges
Les participants apportèrent plusieurs documents relevant de ce type de recherche mais nous neûmes le temps den examiner que deux en détail. Cet examen occupa le temps consacré aux photos en loccurrence des illustrations tirées de magazines militaires spécialisés faisant la publicité de matériel militaire. Il ne nous fallut pas longtemps pour être dans le vif du sujet, la comparaison de la relation entre le civil et le militaire en France et en Allemagne. Nous débutâmes la discussion en nous demandant sil était possible de trouver la même illustration dans lautre pays. On répondit par la négative. Pourquoi ? Les avis étaient partagés
Par la suite, la méthode évoquée plus haut se révéla fort utile car elle facilita considérablement laccès au discours interculturel. Les participants de notre groupe étaient aussi de cet avis, si bien quavant de nous quitter, nous prîmes la décision de refaire lexercice : il sagirait, cette fois, de rechercher des documents illustrant la transformation des relations franco-allemandes, jadis hostiles, en relations amicales ou du moins caractérisées par une volonté de coopérer. Parallèlement, il incomberait à trois Allemands des nouveaux Länder de rechercher des documents soulignant lévolution des relations germano-soviétiques. Etait-il possible détablir des parallèles ? Pouvait-on conclure de lun des cas de figure à lautre ?... Cette rencontre me conforta une nouvelle fois dans mon analyse positive de la "méthode ethnographique" : je ne puis quinsister sur la nécessité de continuer demployer cette méthode, de lenrichir et de ladapter encore davantage à nos objectifs de recherche."
Le thème que jaborde dans mon compte-rendu de la rencontre de Sèvres de lautomne 1997 est une critique des études comparées traditionnelles (Komparatistik). Ici aussi je remets en cause la façon traditionnelle de considérer les événements : "A luniversité, on continue, aujourdhui encore, de diviser les unités de formation et de recherche des sciences politiques comme cela se faisait par le passé, en séparant le domaine des Relations internationales de celui de lHistoire, de létude (y compris comparée) des systèmes politiques et des autres études comparées. Au fond, quest-ce que létude comparée des systèmes politiques ? La méthode de travail qui continue de guider, aujourdhui encore, cette discipline est la vieille idée de létude des institutions (Institutionslehre) qui examine les diverses composantes dun système politique donné, leur évolution, leur fonctionnement et leur fonction au sein de ce système pour son maintien. Cest un regard plutôt fonctionnaliste : chaque action sociale fait partie dun tout et nest, à ce titre, jugée quen fonction de son utilité (ou inutilité) pour celui-ci. Dans ce domaine, les études comparées traditionnelles ne sintéressent quà la comparaison des institutions de plusieurs pays. Dun point de vue fonctionnaliste, celles-ci peuvent se comparer en sinterrogeant par exemple sur limportance du président dun Etat au sein du gouvernement et sur la stabilité intérieure et extérieure de cet Etat. Et pourtant, une analyse purement fonctionnelle ne nous renseigne pas sur les causes dun phénomène. Elle explique le pourquoi en recourant à des faits, en invoquant lHistoire, ce qui, en substance, se résume à une explication du type : "cest ainsi parce que ça la toujours été
"
Ici, il est utile davoir recours à lapproche proposée par "la théorie de lagir" qui considère lêtre humain comme un acteur. Lagir est considéré comme un comportement chargé de sens, qui est subjectif et transmis au cours de son développement. En dautres termes, il ne sagit pas seulement de lagir dun individu mais aussi de celui dun groupe, dune société qui lui confère un sens social par le biais de processus intersubjectifs dinterprétation. Par conséquent, il est possible dobserver les hommes et les femmes non seulement en fonction de leur rôle au sein dune institution, mais aussi en tant que membres dune société tout entière qui détermine leurs comportements, leurs valeurs et leurs normes. Cest pourquoi la comparaison de deux cultures ne peut se faire que dans linteraction interculturelle. En pratique, cela signifie que des individus se rencontrent, font connaissance et quils se révèlent les uns aux autres le sens de leurs conduites. Ceci ne peut se faire quen discutant, en créant un climat de confiance au sein des échanges, mais cest impossible en exécutant purement et formellement des rôles prédéfinis.
Cest maintenant la troisième rencontre au grand complet et nous commençons, petit à petit, à nous connaître. Nous com-mençons à distinguer entre les caractéristiques individuelles et culturelles de chacun. Examinons ces dernières, car cest à elles quil sagit de se confronter. Quelles sont les fonctions remplies par telle ou telle personne, empreintes de quelles influences culturelles ? Comment cette personne remplit-elle ces fonctions ? Ce problème, lié à la nécessité constante dinterpréter les situations présentes, se fait sentir à tous les niveaux de nos rencontres :
- dans le travail en commun de léquipe des chercheurs
- dans les échanges au sein du groupe tout entier
- dans nos confrontations sur le thème portant sur la "comparaison de deux cultures militaires".
Au sujet de la coopération au sein de léquipe des chercheurs : les membres de notre groupe ne se distinguaient pas seulement par leur appartenance à des cultures différentes, mais aussi parce quils étaient de sexe différent, parce quils appartenaient à des générations différentes et en raison de leurs expériences professionnelles variées. De ces différences découle linterprétation déjà évoquée des situations ainsi quun ensemble de classifications, de caté-go-risations, dattentes liées aux divers rôles à remplir par les individus, avec les conduites stéréotypées correspondantes. Voici les con-traintes extérieures de notre agir : celles-ci sont établies par le processus de groupe. Ainsi, pour moi, il sagit de lagir dune Allemande, dune femme appartenant à la jeune génération avec le statut professionnel du corps universitaire moyen. Les rôles que nous remplissons varient dun individu à lautre. Ceci conduit aux questions suivantes : est-ce que je me sens bien dans ce rôle qui est le mien ? Et les autres, sont-ils à laise dans leurs propres rôles complémentaires ? Quest-ce qui favorise les échanges interculturels ? Quest-ce qui les entrave ? Dans notre groupe de huit personnes, nous ne sommes toujours pas parvenus à communiquer sans obstacles. Je pense quen tant que femme, jeune dans une carrière académique et dun statut moyen, il me faudrait investir beaucoup de force et dénergie pour mimpliquer comme je le souhaite. Quen est-il de mes collègues ? Dans quelle mesure traitons-nous les caractéristiques de lapprentissage interculturel, des comportements sexués, des différences de génération et du statut professionnel ? Que faut-il conserver, élaguer ou modifier ?
Au sujet des échanges au sein du groupe tout entier : des mondes différents saffrontent et cest cela qui rend la communication intéressante. Il a fallu attendre cette rencontre pour quapparaissent lentement les caractéristiques et les empreintes culturelles de chacun : nous connaissons lorigine les uns des autres et nous nous intéressons tous au même sujet cest dailleurs grâce à celui-ci que nous nous sommes rencontrés. Nous pouvons désormais nous intéresser au détail. De toutes les observations qui intéressent la sociologie, jaimerais en examiner une en particulier : lidée dune culture du discours.
Dans le groupe allemand, nous discutâmes de la manière de communiquer au cours des rencontres : nous avions tous limpression dassister à un cours où le savoir était dispensé par un professeur du haut de sa chaire à des étudiants ignorants. Où était la place consacrée aux discussions, aux questions liées au pourquoi de létat des faits ? Souvent, la réponse donnée à cette question était du type : "Cest comme ça parce que cest comme ça et parce quil en a toujours été ainsi". Un regard purement fonctionnaliste, et non interactif, sur le monde social. Une discussion analogue eut lieu dans le groupe des Français, autour des points suivants : pourquoi les Allemands posent-ils toujours des questions ? Ne comprennent-ils donc pas ce quon leur dit ? Les explications manquent-elles de clarté ? Bref, pourquoi posent-ils des questions ? Pourquoi posons-nous des questions ? Je ne crois pas quil sagisse dune caractéristique individuelle mais culturelle. Les membres de la jeune génération ont appris à naccepter aucune autorité sans lavoir préalablement remise en question, que ce soit dans leur milieu familial, à lécole, à luniversité ou dans le monde professionnel. Lexpérience collective, profondément enracinée dans notre culture, des ravages faits par le régime du "Troisième Reich" avec la part de culpabilité de lindividu, est toujours présente même si, en tant que membres de la deuxième génération, nous navons pas, pour la plupart, vécu à cette époque. Cette expérience collective a permis le renouveau des années 60 avec la libération de contraintes dont la nécessité ne se justifiait ni de manière rationnelle ni de manière émotionnelle. On revendiqua un discours égalitaire, léchange discursif sest établi, sest maintenu et affiné. Dans nos rencontres, sont en présence aussi diverses cultures discursives entre Français et Allemands, entre hommes et femmes, entre jeunes et moins jeunes et entre ceux qui estiment avoir un statut social supérieur et ceux qui se classent dans un statut social inférieur intériorisé. Lesquels de ces comportements ont des motivations et des caractères nationaux, culturels, politiques, conditionnés par la socialisation, propres à un sexe ou à une génération ? Lesquels sont transmis, assimilés ou au contraire rejetés ? Encore une fois : le discours est mort, vive le discours !
Quant à la "comparaison de deux cultures militaires" : une institution est le résultat né de la somme des situations sélectionnées par une société tout entière dans le but de permettre le vivre-ensemble. Cela facilite, certes, laction mais crée aussi des contraintes. Chaque société érige ses institutions avec ses caractéristiques culturelles. Et, pour les comprendre, il convient de les situer dans la totalité sociétale dont elles sont issues. Enfin, pour comparer les armées française et allemande, nous devons considérer les différences en fonction de ce qui les sépare dans leurs spécificités françaises et allemandes, mais aussi tenir compte de ce qui les unit dans les caractéristiques propres au militaire. Dans cette perspective, il me semble judicieux de comparer, dans un premier temps, une université française avec larmée française et, ensuite, de mettre en relief les deux armées sur un plan interculturel. Quels sont les modèles de conduites culturelles en présence aussi bien dans larmée que dans luniversité ? Lesquelles sont le produit de caractéristiques nationales ; lesquelles découlent de données institutionnelles ? Ce type de comparaison nest possible quen ayant recours à une pratique communicationnelle. La simple comparaison dinstitutions à linstar des études comparées classiques ne suffisent pas pour produire une analyse com-préhensive, pourtant nécessaire, des comportements sociaux codés. A lépoque de "leuropéisation de lEurope" et de la "mondialisation", il faut aller au-delà de lancienne discipline de la "comparistique" si lon ne veut plus se contenter de décrire les évolutions politiques, mais aussi comprendre les transformations sociales fondamentales qui se produisent déjà au-delà du cadre national, et le feront, de plus en plus, à léchelle européenne et mondiale.
A Strasbourg, au printemps 1998, cest de nouveau la nouvelle méthode déjà abordée dans mon "journal" qui fut au centre de mon intérêt. Certains aspects de notre rencontre interculturelle se réactivent : "Nous allons en Alsace. Je pars le matin pour laéroport de Berlin-Tempelhof doù je menvolerai pour Strasbourg où a lieu notre rencontre. Lexpression "un lieu chargé dhistoire" me vient à lesprit. Cest à dessein que nous avons choisi la ville de Strasbourg pour notre rencontre, car elle symbolise lhistoire franco-allemande, indissociable des guerres et de larmée du politique, du militaire. Cest la première fois que je me rends en Alsace. Quest-ce qui me vient à lesprit lorsque je pense à cette région ? Des récits de mes grands-parents me rappelant que lAlsace fut allemande. Des récits de voyage de mes parents qui parlent avec enthousiasme du médiéval de cette région et de ses spécialités. Jentends aussi les conseils de mon père me recommandant de visiter Colmar et le retable célèbre dIsenheim... Et moi ? Pour moi, cette région à deux heures de vol de Berlin en avion à turbopropulseur me fait penser à un film intitulé "Les Alsaciens" que jai vu récemment et qui mavait impressionnée. Il sagit de lhistoire dune famille sur plusieurs générations. Au premier plan : lhistoire de deux peuples qui saffrontent et qui envoient leurs fils à la guerre, non pas pour sanéantir mutuellement chose encore impossible avant la bombe atomique mais dans quel but alors
? Lhistoire se déroule entre 1870 et les années 50. Ce qui ma le plus frappée dans cette histoire, cest le fait que deux fils de la même femme se battent lun contre lautre au nom de leurs nations respectives. Lun deux meurt au combat. Labsurdité de la guerre est démontrée... Combien y a-t-il eu de morts ? Combien dindividus se retrouvent ennemis à vie ? Combien de blessures ne se sont pas refermées encore aujourdhui parce que la mémoire collective, elle, noublie pas ? ... On nous appelle. Je revois la scène : ma collègue est devant moi avec sa valise et avec mon appareil photo que jai failli oublier... Nous passons le contrôle de sécurité, sommes contrôlées par un personnel aimable et sortons dans le froid et la pluie battante de lhiver. Devant nous : le petit aéroport, plutôt un petit aérodrome
lié aussi à une histoire de guerre ; cest là que sest jouée la survie de Berlin grâce au pont aérien des Américains... à la fin dune guerre interminable qui allia les Français et les Américains contre les Allemands... Nous nous envolâmes vers lAlsace pour y être accueillies gentiment. Pour ma génération, il est tout naturel daller en France, daller en Alsace, une région qui, pour nous, ne représente plus un ancien territoire allemand : cest létranger, même si son architecture nous semble parfois familière... Il est certes naturel daller en France ou à létranger en avion, mais y aller sans prendre son passeport ne va pas de soi. Lhabitude me manque encore et, à toutes fins utiles, je lavais quand même pris.
Lyon, au printemps 1999 : "Dans lensemble, mes collègues de léquipe danimation firent la même observation que moi : nous pouvions enregistrer une plus grande capacité au dialogue chez les participants. La coopération était plus franche, plus décontractée et aussi plus spontanée. Le travail sur les contenus se déroulait sans être perturbé par lapparition de conflits ou par les problèmes relationnels surgissant parfois entre les individus. Entre-temps, nous avions fait la connaissance les uns des autres, nous étions rapprochés, sans quoi louverture du dialogue nest pas possible. Lun des points forts de notre travail fut, à mon avis, notre débat sur la notion d"autorité". Une de nos séances plénières fut ouverte avec la question : "A quoi rattachons-nous spontanément le concept dautorité ?" Une question pertinente, un bon sujet, une discussion brûlante pour un dialogue interculturel entre Français et Allemands. On inscrivit au tableau les idées avancées librement par les participants : armée, père, système scolaire français, oppression, pouvoir, charisme
Il est frappant de voir que dans cette énumération, la plupart des associations, du moins du côté allemand, sont négatives : exploitation, abus, destruction... Un participant en donna une brève explication : "Les Allemands remettent en question lautorité uniquement à cause de leurs expériences historiques". Il poursuivit : "Et après ?" Mais que signifie cet "et après" ? Nest-ce pas une raison suffisante pour donner une connotation négative au concept dautorité ? Ou est-ce que cet "et après" ne signifierait-il pas plutôt : "Si leur histoire avait été différente, les Allemands nenvisageraient sans doute pas lautorité de façon négative et ne la remettraient pas autant en question" ? Une réflexion vaine. Ce qui est important, cest de voir que ce concept a précisément une signification très individuelle
individuelle mais aussi collective !
Je réfléchis à ce que jassocie spontanément à lidée dautorité et je méloigne de mon sujet... Je repense à lépoque où, pour la première fois en tant que chercheur, je me suis intéressée à cette question. Cétait dans le cadre dune lecture de Max Weber qui a dissocié lautorité charismatique, en tant que catégorie, des autres formes dautorité. Une telle autorité peut, mais ne doit pas nécessairement, être interprétée de manière négative !
Nous ne cesserons de revenir sur ce thème au cours de nos rencontres par exemple lors dune discussion comparant les systèmes scolaires allemand et français, au cours de laquelle un point très intéressant fut soulevé : existe-t-il, dans léducation, des signaux ou des repères donnés aux enfants pour les inciter, adultes, à embrasser ou non la carrière militaire ? Quels sont les codes culturels qui entrent alors en jeu ?
En pensant à la fin de notre programme, je me suis demandé comment présenter mon rapport final afin den faire une présentation intersubjective et compréhensible sur un plan interculturel. La note concernant "Les modalités de coopération entre chercheurs et lOFAJ" donne quelques repères qui me semblent à cet égard essentiels et aisés à comprendre, après avoir participé depuis des années à un programme de ce type. Elles stipulent entre autres : nous "avons constaté que les conclusions à tirer des "observations participantes" peuvent être dune grande aide pour rapprocher les documents de fin de recherche dune partie des futurs lecteurs". Pour nous, il en découle quen aucun cas, nous ne devions présenter des rapports spécialisés (traitant ici sur le plan scientifique des questions de politique miliaire et de sécurité). Cest le travail interculturel qui doit guider nos efforts, tant entre chercheurs quavec les participants. Dans lidéal, il nous est recommandé dexpliciter dans notre contribution finale, si possible sous forme de conclusions tirées de ces observations participantes. Or, nos discussions entre chercheurs mirent en évidence une divergence dapproche, avec dun côté les partisans dune présentation et dun traitement plutôt positivistes du sujet et, de lautre, les tenants dune approche de recherche-action envisageant les hommes et les femmes comme acteurs et se proposant détudier, à laide de lobservation participante, les modèles dinterprétation de leurs actions. La vieille querelle entre paradigmatique sociologique opposant "le fonctionnalisme et les théories de laction" se retrouve dans le microcosme de notre équipe de chercheurs. Ce conflit ne semble pas être inconnu à lOffice franco-allemand pour la Jeunesse, où lon travaille depuis des années dans le domaine interculturel et dans la recherche. Anticipant ces divergences dapproche, les "Modalités" précisent que "lécueil à éviter est celui dun document "introverti" qui donne à trop de lecteurs limpression que les auteurs sont restés enfermés dans leur vécu de groupe et dans leurs expériences particulières. Dans ce cas, le document sera classé par cette majorité de lecteurs dans la catégorie des témoignages qui nont de valeur que pour ceux qui ont participé au programme réalisé". La recherche-action comportant le risque de trop mettre laccent sur le "facteur subjectif", elle comporte évidemment aussi celui de perdre de vue lobjectif. Les "Modalités" indiquent aussi qu"une autre erreur à éviter, dans le champ de diffusion des expériences et des connaissances
est celle qui consiste à écrire des textes destinés avant tout aux revues spécialisées qui accueillent les travaux des chercheurs de telle ou telle discipline ou profession. Une petite minorité seulement des formateurs, animateurs et responsables dinstitutions et déchanges se sentirait alors concernée
".
Cela vise non seulement le recours à une terminologie scientifique ou encore à une présentation compliquée des faits, mais aussi toute séparation entre le thème abordé et les acteurs comme, par exemple, la comparaison simple dun aspect spécifique des politiques militaires et sécuritaires de la France et de lAllemagne qui ne toucherait pas la "réalité" du lecteur. Un tel travail susciterait tout au plus lintérêt des spécialistes, mais la réalité du lecteur visé, cest celle de lacteur des échanges interculturels. Cest la marche sur la corde raide pour trouver, dune part, une présentation objective de notre sujet et, dautre part, la prise en compte de lexpérience du quotidien. Une entreprise difficile mais qui vaut la peine dêtre tentée !