Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Ulrike C. Nikutta-Wasmuht
L’ethnométhodologie, un moyen au service du dialogue interculturel

2. Le quotidien et son vécu dans le travail interculturel

Nous avons rencontré le groupe des participants huit fois. Le premier rendez-vous, consacré aux présentations formelles et à une première prise de contact, eut lieu à Chantilly à l’automne 1996. Nous n’avions pas déterminé le contenu du programme, nous avions seulement convenu d’échanger nos expériences concernant les "cultures militaires" dans nos pays respectifs. Nous étions une trentaine de personnes dont huit chercheurs. Voici les impressions dont je pris note à l’époque : "Un projet sans plan – quelque chose de tout à fait inconcevable pour l’Allemande "ordonnée" que j’étais. Ceci allait totalement à l’encontre de l’idée que je me faisais du travail scientifique. Celui-ci devait être planifié et exécuté avec rigueur, le plus aride possible, dépourvu d’humour et donner lieu à la publication sinon d’un livre d’au moins quelques articles. Ici, au contraire, l’attitude est tout autre : on verrait bien ce que donnerait notre travail, ce qui en ressortirait et, au moment voulu, on déciderait de l’opportunité ou non d’une publication… Nous sommes tous rentrés chez nous avec les mêmes conclusions. Comment pouvait-on travailler sans plan préalable ? A vrai dire, ce qui me séduisit dans ces rencontres, ce furent les longues et paisibles pauses de midi : on déjeunait dans le centre d’accueil de manière grandiose pendant deux ou trois heures, faisant des repas de quatre plats arrosés de vins rouges exquis, après quoi on retournait travailler et faisait même du bon travail. Ceci serait impensable en Allemagne où le déjeuner, à l’occasion de rencontres scientifiques, consiste en une soupe légère et un morceau de viande dure, le tout bien entendu sans boissons. Celles-ci ne sont pas comprises. Le soir, au moins, tout le monde a droit à l’inévitable tisane à la menthe. Pour moi, ces déjeuners à la française firent aussi partie de nos rencontres interculturelles : je découvris une autre qualité de vie qui n’incarne pas l’inefficacité mais la joie de vivre. Le travail scientifique et la joie de vivre pourraient donc se compléter ? Un enseignement que nous pourrions bien tirer, nous les Allemands qui continuons de nous inscrire dans la tradition du rationalisme de Kant et de l’ascétisme protestant. Apprendre au contact d’autres cultures !"

Une des critiques formulées par les participants quant à l’organisation de notre travail concerna la place, jugée insuffisante, des petits groupes. Il est vrai que nous avions négligé ce type de travail en commun, pourtant essentiel pour le débat de fond et l’apprentissage interculturel, dans notre souci de privilégier un échange de données le plus vite et le plus efficace possible sur notre thème "la comparaison des cultures militaires en France et en Allemagne". Même s’il ne paraît pas, à première vue, aussi efficace que les séances plénières où interviennent des experts reconnus, le travail individuel ou en petits groupes s’est révélé être, à long terme, la méthode privilégiée de l’apprentissage interculturel et qui permet de laisser des impressions durables. Sur ce point, je préconise vivement de donner, à l’avenir, une place plus importante aux discussions en petits groupes. Je me contenterai, dans ce qui suit, d’examiner une seule réunion et les impressions que j’en ai retirées. Dirigé par deux chercheurs, Johannes M. Becker et moi-même, notre petit groupe avait pour tâche de discuter des problèmes de légitimation et d’acceptation de l’armée auprès des populations française et allemande. Nous nous sommes demandés comment susciter une discussion comparant les questions de légitimation auxquelles sont respectivement confrontées les deux armées. Fallait-il inviter un spécialiste, certes compétent, à venir faire un exposé supplémentaire ? Ou utiliser un polycopié dont les idées serviraient de base de discussion ? Faire une lecture de textes ? En dépit des mérites qu’elles peuvent présenter pour le travail de groupe, toutes ces méthodes didactiques sont cognitives : leur objectif étant l’accumulation de connaissances, elles ne s’adressent qu’à l’intellect. Or il ne faut pas oublier la dimension affective des échanges interculturels, ni l’importance de l’association d’idées et de sentiments. C’est pourquoi nous décidâmes, dès la première rencontre de Chantilly, de donner des "devoirs" aux participants de notre groupe de réflexion sur les problèmes de légitimation. Chacun devait apporter la prochaine fois un ou plusieurs documents significatifs d’un aspect spécifique de la relation entre le militaire et le civil ou de la problématique de légitimation dans leur pays. Il pouvait s’agir d’une publicité pour l’armée, de l’illustration d’un article, d’une phrase pertinente, etc.

Quel était le but de notre démarche ? J’avais entendu parler pour la première fois de la "méthode ethnographique" lorsque j’étais enseignante aux Etats-Unis au début des années 80. A l’époque, on nous avait demandé d’apporter au séminaire universitaire trois documents (bouts de papier, étiquettes, lettres, etc.) en veillant toutefois à ne pas les recueillir chez nous, à notre bureau ou sur notre trajet entre notre appartement et l’université. Nous fûmes tout d’abord un peu agacés par un exercice aussi banal qui nous semblait enfantin et sans grand intérêt et pensâmes que l’assistant était sans doute un peu sénile. Et pourtant nous fûmes stupéfaits de voir la richesse d’informations que pouvait renfermer un petit bout de papier insignifiant, ramassé dans la rue ou dans une corbeille à papier, nous renseignant tant sur le message transmis par celui qui l’avait rédigé que sur son milieu culturel et personnel ou sur ses habitudes. Nous apprîmes à l’époque que c’était une méthode préconisée par l’ethnologie lorsque l’on souhaite se familiariser avec un monde totalement inconnu. Cette familiarisation, d’ailleurs, ne réussit que lorsque le chercheur fait preuve de bonne volonté, lorsque sa curiosité scientifique s’accompagne d’une certaine "ignorance naïve" par rapport à son sujet de recherche, c’est-à-dire à la fois la distance et la proximité appropriées entre le chercheur et l’objet de sa recherche. Les anthropologues américains ont reconnu depuis longtemps que le champ d’application de la recherche ethnométhodologique ne se limite pas aux régions reculées du monde dont nous ignorons tout des peuples, des mœurs et des coutumes : elle s’applique surtout aussi "sur le pas de notre porte". Cette recherche ethnologique peut donc être d’une grande aide dans la recherche des similitudes et des différences entre "les cultures militaires de la France et de l’Allemagne", non seulement pour mettre en lumière ce qui nous est inconnu mais aussi pour stimuler nos échanges… Les participants apportèrent plusieurs documents relevant de ce type de recherche mais nous n’eûmes le temps d’en examiner que deux en détail. Cet examen occupa le temps consacré aux photos – en l’occurrence des illustrations tirées de magazines militaires spécialisés faisant la publicité de matériel militaire. Il ne nous fallut pas longtemps pour être dans le vif du sujet, la comparaison de la relation entre le civil et le militaire en France et en Allemagne. Nous débutâmes la discussion en nous demandant s’il était possible de trouver la même illustration dans l’autre pays. On répondit par la négative. Pourquoi ? Les avis étaient partagés… Par la suite, la méthode évoquée plus haut se révéla fort utile car elle facilita considérablement l’accès au discours interculturel. Les participants de notre groupe étaient aussi de cet avis, si bien qu’avant de nous quitter, nous prîmes la décision de refaire l’exercice : il s’agirait, cette fois, de rechercher des documents illustrant la transformation des relations franco-allemandes, jadis hostiles, en relations amicales ou du moins caractérisées par une volonté de coopérer. Parallèlement, il incomberait à trois Allemands des nouveaux Länder de rechercher des documents soulignant l’évolution des relations germano-soviétiques. Etait-il possible d’établir des parallèles ? Pouvait-on conclure de l’un des cas de figure à l’autre ?... Cette rencontre me conforta une nouvelle fois dans mon analyse positive de la "méthode ethnographique" : je ne puis qu’insister sur la nécessité de continuer d’employer cette méthode, de l’enrichir et de l’adapter encore davantage à nos objectifs de recherche."

Le thème que j’aborde dans mon compte-rendu de la rencontre de Sèvres de l’automne 1997 est une critique des études comparées traditionnelles (Komparatistik). Ici aussi je remets en cause la façon traditionnelle de considérer les événements : "A l’université, on continue, aujourd’hui encore, de diviser les unités de formation et de recherche des sciences politiques comme cela se faisait par le passé, en séparant le domaine des Relations internationales de celui de l’Histoire, de l’étude (y compris comparée) des systèmes politiques et des autres études comparées. Au fond, qu’est-ce que l’étude comparée des systèmes politiques ? La méthode de travail qui continue de guider, aujourd’hui encore, cette discipline est la vieille idée de l’étude des institutions (Institutionslehre) qui examine les diverses composantes d’un système politique donné, leur évolution, leur fonctionnement et leur fonction au sein de ce système pour son maintien. C’est un regard plutôt fonctionnaliste : chaque action sociale fait partie d’un tout et n’est, à ce titre, jugée qu’en fonction de son utilité (ou inutilité) pour celui-ci. Dans ce domaine, les études comparées traditionnelles ne s’intéressent qu’à la comparaison des institutions de plusieurs pays. D’un point de vue fonctionnaliste, celles-ci peuvent se comparer en s’interrogeant par exemple sur l’importance du président d’un Etat au sein du gouvernement et sur la stabilité intérieure et extérieure de cet Etat. Et pourtant, une analyse purement fonctionnelle ne nous renseigne pas sur les causes d’un phénomène. Elle explique le pourquoi en recourant à des faits, en invoquant l’Histoire, ce qui, en substance, se résume à une explication du type : "c’est ainsi parce que ça l’a toujours été…"

Ici, il est utile d’avoir recours à l’approche proposée par "la théorie de l’agir" qui considère l’être humain comme un acteur. L’agir est considéré comme un comportement chargé de sens, qui est subjectif et transmis au cours de son développement. En d’autres termes, il ne s’agit pas seulement de l’agir d’un individu mais aussi de celui d’un groupe, d’une société qui lui confère un sens social par le biais de processus intersubjectifs d’interprétation. Par conséquent, il est possible d’observer les hommes et les femmes non seulement en fonction de leur rôle au sein d’une institution, mais aussi en tant que membres d’une société tout entière qui détermine leurs comportements, leurs valeurs et leurs normes. C’est pourquoi la comparaison de deux cultures ne peut se faire que dans l’interaction interculturelle. En pratique, cela signifie que des individus se rencontrent, font connaissance et qu’ils se révèlent les uns aux autres le sens de leurs conduites. Ceci ne peut se faire qu’en discutant, en créant un climat de confiance au sein des échanges, mais c’est impossible en exécutant purement et formellement des rôles prédéfinis.

C’est maintenant la troisième rencontre au grand complet et nous commençons, petit à petit, à nous connaître. Nous com-mençons à distinguer entre les caractéristiques individuelles et culturelles de chacun. Examinons ces dernières, car c’est à elles qu’il s’agit de se confronter. Quelles sont les fonctions remplies par telle ou telle personne, empreintes de quelles influences culturelles ? Comment cette personne remplit-elle ces fonctions ? Ce problème, lié à la nécessité constante d’interpréter les situations présentes, se fait sentir à tous les niveaux de nos rencontres :

- dans le travail en commun de l’équipe des chercheurs
- dans les échanges au sein du groupe tout entier
- dans nos confrontations sur le thème portant sur la "comparaison de deux cultures militaires".

Au sujet de la coopération au sein de l’équipe des chercheurs : les membres de notre groupe ne se distinguaient pas seulement par leur appartenance à des cultures différentes, mais aussi parce qu’ils étaient de sexe différent, parce qu’ils appartenaient à des générations différentes et en raison de leurs expériences professionnelles variées. De ces différences découle l’interprétation déjà évoquée des situations ainsi qu’un ensemble de classifications, de caté-go-risations, d’attentes liées aux divers rôles à remplir par les individus, avec les conduites stéréotypées correspondantes. Voici les con-traintes extérieures de notre agir : celles-ci sont établies par le processus de groupe. Ainsi, pour moi, il s’agit de l’agir d’une Allemande, d’une femme appartenant à la jeune génération avec le statut professionnel du corps universitaire moyen. Les rôles que nous remplissons varient d’un individu à l’autre. Ceci conduit aux questions suivantes : est-ce que je me sens bien dans ce rôle qui est le mien ? Et les autres, sont-ils à l’aise dans leurs propres rôles complémentaires ? Qu’est-ce qui favorise les échanges interculturels ? Qu’est-ce qui les entrave ? Dans notre groupe de huit personnes, nous ne sommes toujours pas parvenus à communiquer sans obstacles. Je pense qu’en tant que femme, jeune dans une carrière académique et d’un statut moyen, il me faudrait investir beaucoup de force et d’énergie pour m’impliquer comme je le souhaite. Qu’en est-il de mes collègues ? Dans quelle mesure traitons-nous les caractéristiques de l’apprentissage interculturel, des comportements sexués, des différences de génération et du statut professionnel ? Que faut-il conserver, élaguer ou modifier ?

Au sujet des échanges au sein du groupe tout entier : des mondes différents s’affrontent et c’est cela qui rend la communication intéressante. Il a fallu attendre cette rencontre pour qu’apparaissent lentement les caractéristiques et les empreintes culturelles de chacun : nous connaissons l’origine les uns des autres et nous nous intéressons tous au même sujet – c’est d’ailleurs grâce à celui-ci que nous nous sommes rencontrés. Nous pouvons désormais nous intéresser au détail. De toutes les observations qui intéressent la sociologie, j’aimerais en examiner une en particulier : l’idée d’une culture du discours.

Dans le groupe allemand, nous discutâmes de la manière de communiquer au cours des rencontres : nous avions tous l’impression d’assister à un cours où le savoir était dispensé par un professeur du haut de sa chaire à des étudiants ignorants. Où était la place consacrée aux discussions, aux questions liées au pourquoi de l’état des faits ? Souvent, la réponse donnée à cette question était du type : "C’est comme ça parce que c’est comme ça et parce qu’il en a toujours été ainsi". Un regard purement fonctionnaliste, et non interactif, sur le monde social. Une discussion analogue eut lieu dans le groupe des Français, autour des points suivants : pourquoi les Allemands posent-ils toujours des questions ? Ne comprennent-ils donc pas ce qu’on leur dit ? Les explications manquent-elles de clarté ? Bref, pourquoi posent-ils des questions ? Pourquoi posons-nous des questions ? Je ne crois pas qu’il s’agisse d’une caractéristique individuelle mais culturelle. Les membres de la jeune génération ont appris à n’accepter aucune autorité sans l’avoir préalablement remise en question, que ce soit dans leur milieu familial, à l’école, à l’université ou dans le monde professionnel. L’expérience collective, profondément enracinée dans notre culture, des ravages faits par le régime du "Troisième Reich" avec la part de culpabilité de l’individu, est toujours présente même si, en tant que membres de la deuxième génération, nous n’avons pas, pour la plupart, vécu à cette époque. Cette expérience collective a permis le renouveau des années 60 avec la libération de contraintes dont la nécessité ne se justifiait ni de manière rationnelle ni de manière émotionnelle. On revendiqua un discours égalitaire, l’échange discursif s’est établi, s’est maintenu et affiné. Dans nos rencontres, sont en présence aussi diverses cultures discursives – entre Français et Allemands, entre hommes et femmes, entre jeunes et moins jeunes et entre ceux qui estiment avoir un statut social supérieur et ceux qui se classent dans un statut social inférieur intériorisé. Lesquels de ces comportements ont des motivations et des caractères nationaux, culturels, politiques, conditionnés par la socialisation, propres à un sexe ou à une génération ? Lesquels sont transmis, assimilés ou au contraire rejetés ? Encore une fois : le discours est mort, vive le discours !

Quant à la "comparaison de deux cultures militaires" : une institution est le résultat né de la somme des situations sélectionnées par une société tout entière dans le but de permettre le vivre-ensemble. Cela facilite, certes, l’action mais crée aussi des contraintes. Chaque société érige ses institutions avec ses caractéristiques culturelles. Et, pour les comprendre, il convient de les situer dans la totalité sociétale dont elles sont issues. Enfin, pour comparer les armées française et allemande, nous devons considérer les différences en fonction de ce qui les sépare dans leurs spécificités françaises et allemandes, mais aussi tenir compte de ce qui les unit dans les caractéristiques propres au militaire. Dans cette perspective, il me semble judicieux de comparer, dans un premier temps, une université française avec l’armée française et, ensuite, de mettre en relief les deux armées sur un plan interculturel. Quels sont les modèles de conduites culturelles en présence aussi bien dans l’armée que dans l’université ? Lesquelles sont le produit de caractéristiques nationales ; lesquelles découlent de données institutionnelles ? Ce type de comparaison n’est possible qu’en ayant recours à une pratique communicationnelle. La simple comparaison d’institutions à l’instar des études comparées classiques ne suffisent pas pour produire une analyse com-préhensive, pourtant nécessaire, des comportements sociaux codés. A l’époque de "l’européisation de l’Europe" et de la "mondialisation", il faut aller au-delà de l’ancienne discipline de la "comparistique" si l’on ne veut plus se contenter de décrire les évolutions politiques, mais aussi comprendre les transformations sociales fondamentales qui se produisent déjà au-delà du cadre national, et le feront, de plus en plus, à l’échelle européenne et mondiale.

A Strasbourg, au printemps 1998, c’est de nouveau la nouvelle méthode déjà abordée dans mon "journal" qui fut au centre de mon intérêt. Certains aspects de notre rencontre interculturelle se réactivent : "Nous allons en Alsace. Je pars le matin pour l’aéroport de Berlin-Tempelhof d’où je m’envolerai pour Strasbourg où a lieu notre rencontre. L’expression "un lieu chargé d’histoire" me vient à l’esprit. C’est à dessein que nous avons choisi la ville de Strasbourg pour notre rencontre, car elle symbolise l’histoire franco-allemande, indissociable des guerres et de l’armée – du politique, du militaire. C’est la première fois que je me rends en Alsace. Qu’est-ce qui me vient à l’esprit lorsque je pense à cette région ? Des récits de mes grands-parents me rappelant que l’Alsace fut allemande. Des récits de voyage de mes parents qui parlent avec enthousiasme du médiéval de cette région et de ses spécialités. J’entends aussi les conseils de mon père me recommandant de visiter Colmar et le retable célèbre d’Isenheim... Et moi ? Pour moi, cette région à deux heures de vol de Berlin en avion à turbopropulseur me fait penser à un film intitulé "Les Alsaciens" que j’ai vu récemment et qui m’avait impressionnée. Il s’agit de l’histoire d’une famille – sur plusieurs générations. Au premier plan : l’histoire de deux peuples qui s’affrontent et qui envoient leurs fils à la guerre, non pas pour s’anéantir mutuellement – chose encore impossible avant la bombe atomique – mais dans quel but alors… ? L’histoire se déroule entre 1870 et les années 50. Ce qui m’a le plus frappée dans cette histoire, c’est le fait que deux fils de la même femme se battent l’un contre l’autre au nom de leurs nations respectives. L’un d’eux meurt au combat. L’absurdité de la guerre est démontrée... Combien y a-t-il eu de morts ? Combien d’individus se retrouvent ennemis à vie ? Combien de blessures ne se sont pas refermées encore aujourd’hui parce que la mémoire collective, elle, n’oublie pas ? ... On nous appelle. Je revois la scène : ma collègue est devant moi avec sa valise et avec mon appareil photo que j’ai failli oublier... Nous passons le contrôle de sécurité, sommes contrôlées par un personnel aimable et sortons dans le froid et la pluie battante de l’hiver. Devant nous : le petit aéroport, plutôt un petit aérodrome… lié aussi à une histoire de guerre ; c’est là que s’est jouée la survie de Berlin grâce au pont aérien des Américains... à la fin d’une guerre interminable qui allia les Français et les Américains contre les Allemands... Nous nous envolâmes vers l’Alsace pour y être accueillies gentiment. Pour ma génération, il est tout naturel d’aller en France, d’aller en Alsace, une région qui, pour nous, ne représente plus un ancien territoire allemand : c’est l’étranger, même si son architecture nous semble parfois familière... Il est certes naturel d’aller en France ou à l’étranger en avion, mais y aller sans prendre son passeport ne va pas de soi. L’habitude me manque encore et, à toutes fins utiles, je l’avais quand même pris.

Lyon, au printemps 1999 : "Dans l’ensemble, mes collègues de l’équipe d’animation firent la même observation que moi : nous pouvions enregistrer une plus grande capacité au dialogue chez les participants. La coopération était plus franche, plus décontractée et aussi plus spontanée. Le travail sur les contenus se déroulait sans être perturbé par l’apparition de conflits ou par les problèmes relationnels surgissant parfois entre les individus. Entre-temps, nous avions fait la connaissance les uns des autres, nous étions rapprochés, sans quoi l’ouverture du dialogue n’est pas possible. L’un des points forts de notre travail fut, à mon avis, notre débat sur la notion d’"autorité". Une de nos séances plénières fut ouverte avec la question : "A quoi rattachons-nous spontanément le concept d’autorité ?" Une question pertinente, un bon sujet, une discussion brûlante pour un dialogue interculturel entre Français et Allemands. On inscrivit au tableau les idées avancées librement par les participants : armée, père, système scolaire français, oppression, pouvoir, charisme… Il est frappant de voir que dans cette énumération, la plupart des associations, du moins du côté allemand, sont négatives : exploitation, abus, destruction... Un participant en donna une brève explication : "Les Allemands remettent en question l’autorité uniquement à cause de leurs expériences historiques". Il poursuivit : "Et après ?" Mais que signifie cet "et après" ? N’est-ce pas une raison suffisante pour donner une connotation négative au concept d’autorité ? Ou est-ce que cet "et après" ne signifierait-il pas plutôt : "Si leur histoire avait été différente, les Allemands n’envisageraient sans doute pas l’autorité de façon négative et ne la remettraient pas autant en question" ? Une réflexion vaine. Ce qui est important, c’est de voir que ce concept a précisément une signification très individuelle… individuelle mais aussi collective !

Je réfléchis à ce que j’associe spontanément à l’idée d’autorité et je m’éloigne de mon sujet... Je repense à l’époque où, pour la première fois en tant que chercheur, je me suis intéressée à cette question. C’était dans le cadre d’une lecture de Max Weber qui a dissocié l’autorité charismatique, en tant que catégorie, des autres formes d’autorité. Une telle autorité peut, mais ne doit pas nécessairement, être interprétée de manière négative !… Nous ne cesserons de revenir sur ce thème au cours de nos rencontres – par exemple lors d’une discussion comparant les systèmes scolaires allemand et français, au cours de laquelle un point très intéressant fut soulevé : existe-t-il, dans l’éducation, des signaux ou des repères donnés aux enfants pour les inciter, adultes, à embrasser ou non la carrière militaire ? Quels sont les codes culturels qui entrent alors en jeu ?

En pensant à la fin de notre programme, je me suis demandé comment présenter mon rapport final afin d’en faire une présentation intersubjective et compréhensible sur un plan interculturel. La note concernant "Les modalités de coopération entre chercheurs et l’OFAJ" donne quelques repères qui me semblent à cet égard essentiels et aisés à comprendre, après avoir participé depuis des années à un programme de ce type. Elles stipulent entre autres : nous "avons constaté que les conclusions à tirer des "observations participantes" peuvent être d’une grande aide pour rapprocher les documents de fin de recherche d’une partie des futurs lecteurs". Pour nous, il en découle qu’en aucun cas, nous ne devions présenter des rapports spécialisés (traitant ici sur le plan scientifique des questions de politique miliaire et de sécurité). C’est le travail interculturel qui doit guider nos efforts, tant entre chercheurs qu’avec les participants. Dans l’idéal, il nous est recommandé d’expliciter dans notre contribution finale, si possible sous forme de conclusions tirées de ces observations participantes. Or, nos discussions entre chercheurs mirent en évidence une divergence d’approche, avec d’un côté les partisans d’une présentation et d’un traitement plutôt positivistes du sujet et, de l’autre, les tenants d’une approche de recherche-action envisageant les hommes et les femmes comme acteurs et se proposant d’étudier, à l’aide de l’observation participante, les modèles d’interprétation de leurs actions. La vieille querelle entre paradigmatique sociologique opposant "le fonctionnalisme et les théories de l’action" se retrouve dans le microcosme de notre équipe de chercheurs. Ce conflit ne semble pas être inconnu à l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, où l’on travaille depuis des années dans le domaine interculturel et dans la recherche. Anticipant ces divergences d’approche, les "Modalités" précisent que "l’écueil à éviter est celui d’un document "introverti" qui donne à trop de lecteurs l’impression que les auteurs sont restés enfermés dans leur vécu de groupe et dans leurs expériences particulières. Dans ce cas, le document sera classé – par cette majorité de lecteurs – dans la catégorie des témoignages qui n’ont de valeur que pour ceux qui ont participé au programme réalisé". La recherche-action comportant le risque de trop mettre l’accent sur le "facteur subjectif", elle comporte évidemment aussi celui de perdre de vue l’objectif. Les "Modalités" indiquent aussi qu’"une autre erreur à éviter, dans le champ de diffusion des expériences et des connaissances… est celle qui consiste à écrire des textes destinés avant tout aux revues spécialisées qui accueillent les travaux des chercheurs de telle ou telle discipline ou profession. Une petite minorité seulement des formateurs, animateurs et responsables d’institutions et d’échanges se sentirait alors concernée…".

Cela vise non seulement le recours à une terminologie scientifique ou encore à une présentation compliquée des faits, mais aussi toute séparation entre le thème abordé et les acteurs comme, par exemple, la comparaison simple d’un aspect spécifique des politiques militaires et sécuritaires de la France et de l’Allemagne qui ne toucherait pas la "réalité" du lecteur. Un tel travail susciterait tout au plus l’intérêt des spécialistes, mais la réalité du lecteur visé, c’est celle de l’acteur des échanges interculturels. C’est la marche sur la corde raide pour trouver, d’une part, une présentation objective de notre sujet et, d’autre part, la prise en compte de l’expérience du quotidien. Une entreprise difficile mais qui vaut la peine d’être tentée !

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