Dans mon rapport interne précédent, celui qui porte sur notre rencontre de Strasbourg du printemps 2000, je reviens une nouvelle fois sur la démarche de lethnométhodologie. Enfin, je suis parvenue à définir mon sujet, le fil conducteur qui ma guidée lors de nos rencontres de ces dernières années. Au début, je narrivais pas au début à le définir avec précision. Ce qui mintéresse, avant tout, ce sont certains aspects du monde quotidien, de la vie quotidienne des participants, vus sous langle du rapport entre le civil et le militaire dans les deux pays. Une discussion particulièrement intéressante à cet égard fut celle consacrée aux tabous, à la socialisation familiale et aux identités et symboles nationaux. Il est ainsi possible de "faire parler" les objets de la vie quotidienne sur certaines conduites sociales et sociétales... Cette manière de procéder devient une méthode lorsquon utilise des documents de manière ciblée, afin de faire parler un groupe ou un individu. Cette méthode sutilise pour donner une impulsion au dialogue, au dialogue interculturel. Les participants avaient fait leurs "devoirs" et apporté des documents chargés de sens pour eux et le travail en très petits groupes devait permettre des discussions intenses et personnelles centrées sur la vie des participants. Ainsi, nous constituâmes trois groupes de travail, composés chacun de deux ou trois chercheurs et de trois ou quatre participants. A notre avis, ce travail fut, de toute façon, favorisé par le nombre restreint des participants : dix au total, cinq Français et cinq Allemands.
Au préalable, notre groupe de chercheurs avait discuté de la manière daborder le travail en petits groupes avec les participants et sétait mis daccord sur un schéma de base. Il sagirait tout dabord dobserver et danalyser les documents sur le plan formel, puis sur le plan de la perception et enfin sur le plan personnel :
a. Sur le plan formel : le groupe observe le document en question et sen fait une première idée. Tous - à lexception de celui qui a apporté le document - disent ce quils voient. Il sagit tout dabord de décrire concrètement cet objet comme il se le présente au premier coup dil : "Cest une photo en noir et blanc avec une excellente qualité dimage. On y voit deux personnes qui discutent ensemble. Lune est jeune, lautre plus âgée. Il sagit dun homme et dune femme
". Ce que lon souligne à ce stade, cest ce que lon voit. Et lorsquon est plusieurs, on voit plus de choses que lorsquon est tout seul
Mais peut-être quensemble, on ne voit pas ce que lon ne connaît pas. Après tout, on ne voit que ce que lon connaît car, en fin de compte, la perception reflète lensemble des expériences de lobservateur, son milieu individuel et peut-être aussi national. Lensemble des impressions et des perceptions est recueilli et consigné par écrit, au tableau ou sur du papier. A ce stade du travail, il est important de ne faire aucun commentaire sur ces impressions. Linterprétation relève, en effet, de létape suivante :
b. Sur le plan de la perception : un participant commence à dire ce quil perçoit, et non seulement ce quil voit un Français prend la parole lorsque cest un Allemand qui a apporté le document et vice versa. Est-il possible, déjà à ce stade, de relever des différences interculturelles ? A ce niveau, on ne parle plus de ce que lon voit, mais de ce que lon perçoit : on ne perçoit que ce que lon voit ; et on ne voit que ce que lon connaît. A ce stade, les interprétations et les jugements se mêlent aux descriptions de ce que lon voit. La personne qui a apporté le document réagit à ce qui se dit et précise, le cas échéant, ce quil aurait fallu voir, selon elle, dans le document. On discute ensuite de la "réalité" et de la "fiction" (Dichtung und Wahrheit). Ce qui nous intéresse ici, cest "linterculturalité" : nos empreintes culturelles propres à chacun de nos pays nous empêchent-t-elles de voir et de percevoir certains détails des documents apportés par une personne de lautre pays ? Peut-on trouver en France ou en Allemagne des documents qui nauraient pas pu être produits sous la même forme dans lautre pays ? Ces documents sont-ils, au contraire, interchangeables parce quil nexiste aucune différence culturelle entre eux ?
c. Sur le plan personnel : cest sur ce plan, le plus individuel, que la personne ayant apporté le document sexplique de façon de plus en plus explicite : quand le document a-t-il été produit ? Dans quelles circonstances ? Que représente-t-il ? Quel lien le document a-t-il avec celui qui le détient ? En quoi se rapporte-t-il à notre sujet ? A quelle époque et dans quelles circonstances le document a-t-il été produit ? Comment est-il passé à son propriétaire ? Pourquoi celui-ci la-t-il conservé ? Pourquoi a-t-il choisi de lapporter plutôt quun autre ? Les autres participants peuvent poser des questions. La conversation et les réponses peuvent, le cas échéant, être très personnelles ; tout dépend du groupe. Si le groupe souvre, la personne qui parle souvrira dautant plus, etc.
Dans lensemble, cest un va-et-vient constant entre les trois niveaux.
Jévoquerai, à présent, certains aspects du travail que nous avons effectué en petit groupe sur ce type de documents. Nous étions six, à savoir trois chercheurs et trois participants ; trois hommes et trois femmes ; deux militaires et quatre civils ; deux Français et quatre Allemands. Une bonne composition de groupe pour réussir un travail expérimental...
Nous plaçâmes nos documents de sorte quils puissent être vus et observés de tous. Nous décidâmes ensuite quel serait le document que nous examinerions en premier : notre choix se porta sur le document apporté par un Français, pacifiste et objecteur de conscience. Cétait une esquisse rapide, peu travaillée, quil venait de faire au stylo à bille rouge sur une feuille de bloc-notes. Le croquis avait dû prendre trois minutes tout au plus et ressemblait à ces bouts de papier que lon griffonne lorsquon sennuie au téléphone.
Sur le dessin, on voyait une fenêtre avec des volets et une femme qui, un sourire aux lèvres, regardait par la fenêtre, en tendant les bras. On ne savait pas si elle était en train douvrir ou de fermer les volets... Nous observâmes ce croquis pendant un long moment et à un moment, quelquun dit : "Mon Dieu, on nest plus à la maternelle ! A quoi bon ?". Mais loin de là : la discussion sengageait. Nous voyons une femme, une fenêtre ouverte, un soulagement, et pourtant nous nen comprenons pas le contexte. Le jeune Français qui a apporté le document nous donne des éclaircissements : "Chez mes grands-parents, il y avait un tableau représentant cette femme. Elle est en train douvrir les volets et regarde au dehors, radieuse, soulagée. Mon grand-père ma raconté que cétait le jour de la libération, le 8 Mai ! Enfant, jai souvent regardé ce tableau. Et lorsque nous étions près de lui, mon grand-père me parlait de la guerre. Pour moi, dans mon quotidien, cela navait rien dextraordinaire. Mais lorsque jy repense aujourdhui, je me rends compte que cétait mon premier contact avec la guerre et la paix. Peut-être quen réalité, ce tableau et les récits de mon grand-père mont non seulement influencé mais aussi profondément marqué jusquà ce jour. Je nai pas connu la guerre, je nai jamais été soldat. Et pourtant je suis un pacifiste résolu".
Peu avant notre rencontre, il fut à nouveau question du 8 Mai, jour férié où les magasins sont fermés en France. Une collègue me dit que cétait le jour de la capitulation - elle était allemande. Jour de la Libération, jour de la capitulation : deux appellations pour le 8 Mai - inconscientes et sans connotation politique. Nous commençâmes notre discussion en nous demandant comment envisager le 8 Mai aujourdhui. Notre conclusion : Il sagit bien dun jour de libération. Mais il existe aussi un "savoir" collectif qui guide, de manière inconsciente, nos pensées et nos perceptions. Pour le dialogue franco-allemand, le 8 Mai et les diverses façons de le percevoir est un sujet intéressant.
Nous poursuivîmes notre débat en abordant le rôle de la famille, linfluence exercée par limagé grand-père. A cet égard, nous retrouvons bien des similitudes dans les deux pays où le grand-père représente un modèle important surtout dans les familles dont plusieurs générations vivent sous le même toit, ou du moins dans le même lieu. Cest aussi par ce rôle essentiel que la guerre tient une place considérable dans la vie de la jeune génération. Le grand-père parle de la guerre et on en fait inconsciemment lexpérience cest ainsi que se transmet un traumatisme collectif. 10) Cette transmission comporte bien sûr des tabous : certaines questions sont refoulées, passées sous silence, déniées. Cest ainsi que cette transmission se trouve déjà filtrée.
Nous avons étudié dautres documents : des photos tirées de la vie quotidienne dune famille allemande, des photos de la guerre dAlgérie. Au terme de notre étude, nous nous demandons quels enseignements nous pouvons en tirer.
Les réflexions ci-après sont le résultat de notre travail de groupe : Nous avons pu constater que tous les documents, aussi divers soient-ils, mettent en évidence : des rituels, des traditions et des tabous.
Notre hypothèse :
Dans toutes les institutions sociales, de la famille aux nations tout entières, il y a des rituels et des traditions qui se développent mais dont la transmission se fait toujours de façon masquée par des tabous. Il arrive même que des événements soient mythifiés.
Ainsi, nous avons pu constater quil existe, en Allemagne et en France, des rituels, des traditions, des tabous et des mythifications dans les domaines suivants : la nation, larmée, la famille. Il est intéressant de noter que ceux qui se trouvent au niveau macrosocial, et donc au niveau de la société tout entière, ont leurs répondants au niveau mesosocial, par exemple dans les armées et au niveau microsocial dans la famille. Ainsi par exemple, lorsque lHolocauste et dautres crimes contre lhumanité perpétrés par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale sont tabouisés, réinterprétés ou même minimisés, il est possible de retrouver la même grille dans larmée, la Bundeswehr - et donc dans une partie de la société allemande. En effet, ce sont les crimes de guerre commis par les membres de la Wehrmacht qui sont tabouisés ; il en va de même pour les implications de la Wehrmacht, en tant quinstitution, dans le système, le régime hitlérien. En revanche, ce que lon mythifie, ce sont les actions, certes méritoires, du groupe de résistance formé autour du colonel Stauffenberg un groupe formé au sein de la Wehrmacht. On trouve le "répondant" de ce phénomène au niveau de la famille où les expériences du grand-père, pouvant aller jusquau crime de guerre, sont tabouisées ; cest par exemple aussi ladhésion de la famille au régime hitlérien qui est tabouisée. Aujourdhui encore, ces tabous, lorsquils sont abordés, entraînent des situations pénibles et des confrontations entre les générations.
S u r l a n a t i o n :
En Allemagne se pose le problème de lévolution de lidentité allemande : qui sont les Allemands ? Quelles sont leurs racines ? Quelles sont leurs caractéristiques ? Existe-t-il quelque chose avec quoi ils sidentifient ? Y a-t-il quelque chose dont ils pourraient être fiers ? Les réponses évoquent automatiquement des expériences négatives : la Première Guerre mondiale ; léchec dune expérience démocratique ; la création et le maintien en place dun régime dictatorial ; "Hitler" dont le nom symbolise ce régime ; lagression de la Pologne ; la persécution et lanéantissement dhommes qui ne convenaient pas au régime ; lHolocauste ; les camps de concentration ; la guerre
la culpabilité et le repentir pour les événements de la Seconde Guerre mondiale. Et plus tard dans lhistoire allemande : léchec du régime de la R.D.A. ; la mise en place et le maintien dun Etat policier aux mécanismes bien huilés grâce aux services de la Sûreté est-allemande et à ses méthodes inhumaines, etc. Il continue dy avoir des tabous : des tabous qui pénètrent à lintérieur des familles. La culpabilité et la complicité pendant la Seconde Guerre mondiale ; la réinstauration, après la Seconde Guerre mondiale, de personnes qui, malgré leur lourde culpabilité, accédèrent à des postes à responsabilités. Presque toutes les grandes institutions sociales furent touchées : les universités, la médecine, la justice, la politique, lEglise et aussi larmée.
En revanche, ces remarques ne sappliquent pas à la France. En effet, la France est un pays où la définition de lidentité nationale ne sest heurtée à aucun obstacle et dont lidentité est liée à des développements positifs de civilisation. La prise de la Bastille y fait figure de symbole et est synonyme de labolition de lAncien Régime et de la création dune démocratie. Et pourtant, en France aussi, il y a des ruptures, des tabous et des mythifications liés à la Seconde Guerre mondiale. On se demande alors qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, était dans la Résistance, et qui, au contraire, était collaborateur. Beaucoup se voient dans les rangs de la Résistance. Et selon les récits, il ny aurait pratiquement pas eu de collaborateurs. Les nombreux collaborateurs français semblent sêtre ainsi volatilisés, un phénomène proche de ce quon voit aujourdhui en Allemagne chez la plupart des anciens fonctionnaires est-allemands qui prétendent avoir opposé une résistance sinon toujours active, du moins passive au régime. En France aussi, on relève des tabous et des mythifications : la Résistance inébranlable par exemple. La guerre dAlgérie constitue un autre traumatisme collectif qui sest accompagné de la construction de tabous et de mythes. Les études, interprétations et travaux de réflexion qui y sont consacrés par lhistoriographie sérieuse présentent des avis très partagés sur cette période de lhistoire française. 11) Quel a été le rôle des soldats français en Algérie ? Comment se sont-ils comportés ? A-t-on torturé en Algérie ? Le thème de la torture en Algérie est à la fois tabouisé et mythifié.
Nous pouvons donc constater quil y a des traumatismes collectifs dans les deux sociétés, ce qui entraîne la construction de tabous collectifs masqués par des mythes. Ces processus de tabouisation et de mythification collectives ont pour fonction de permettre la "survie" des sociétés et de rendre supportable la culpabilité collective. Ils sont comparables au processus de refoulement individuel.
S u r l a r m é e :
Nous avons constaté que la sexualité du soldat en général et lhomosexualité en particulier font lobjet de tabous dans larmée allemande. On attend du soldat quil vive et quil se comporte comme un être asexué. On ne parle pas publiquement de ces questions et ce nest que lorsquun soldat homosexuel dévoile son homosexualité en public ou lorsquun officier supérieur est accusé dhomosexualité que le débat a lieu au grand jour. Il ny a dailleurs pas détude sur le sujet de la sexualité du soldat, malgré lim-portance de cette question, notamment lors dopérations militaires à létranger au cours desquelles les soldats travaillent vingt-quatre heures daffilée, en campement ou en patrouille, séparés de leur environnement social habituel pendant de longues périodes. Les responsables du ministère allemand de la Défense ne jugent pas le sujet assez important pour justifier la consultation dexperts.
La sexualité nest quun des nombreux aspects de la vie quotidienne du soldat et à ce titre, ne mérite pas de traitement particulier. En revanche, les armées dautres Etats ayant une longue expérience en matière dopérations militaires et de maintien de la paix à létranger font faire de telles études, et ce dans le but daider la prise éventuelle de décisions, et danticiper les problèmes et les conflits dans ce domaine. Quoi quil en soit, la sexualité du soldat existe bien, mais en Allemagne elle est devenue taboue et est donc traitée comme si elle nexistait pas.
Un autre thème : cest tuer et être tué au combat. Deux autres sujets tabous qui sexpliquent aussi par le fait que la Bundeswehr navait aucune expérience en matière dopérations militaires et quelle na jusqu'à présent participé à peu de missions de maintien de la paix. Cest là que se rencontrent les conduites individuelles et collectives : dans notre société, la mort est tabouisée. On préfère que cela se passe sans le moindre bruit, en maison de santé, et non en public, ni à la maison en famille. En réalité, on ne veut pas admettre la mort, ni en être témoin. Ceci a pour conséquence de compliquer sérieusement le travail de deuil, en labsence, ou presque, de mécanismes sociaux permettant - et facilitant - notre rapport à la mort. On ne sétonnera donc pas de retrouver ce comportement dans la grande institution sociale quest larmée où lon refuse denvisager la possibilité que lon meure pendant une opération militaire à létranger. Laction de tuer en tant que thème se présente différemment : elle est liée à lidée de faute, indissociable de lhistoire allemande.
Un troisième sujet tabou quil faut évoquer ici est celui du rôle joué par la Wehrmacht sous le régime hitlérien. Le tabou dont lépoque nazie fait lobjet à léchelle nationale remplit aussi dans larmée un rôle fondamental : on se rappelle, à ce propos, la vive controverse provoquée par lexposition de Hambourg sur la Wehrmacht. La Wehrmacht fit et continue de faire lobjet aujourdhui dune mythification collective la présentant comme un "rocher dans la tourmente", cest cela que remit en cause lexposition de Hambourg, accusant la Wehrmacht dêtre coupable de crimes, photos à lappui. Ainsi, un tabou cessait dêtre tabou et ce nest pas un hasard si les groupes les plus variés de la société sefforcèrent dattaquer lexposition sur son prétendu manque de sérieux. On critiqua le manque de fondement scientifique des recherches, le caractère équivoque des photos, on alla même jusquà reprocher aux organisateurs de falsifier lHistoire. Et même si effectivement, il savéra que sétaient glissées dans les travaux de recherche quelques inexactitudes, dailleurs indéniables, faciles à repérer et à éliminer, il est important de noter que lexposition avait - de façon bien fondée - touché un point sensible. Elle avait apporté la preuve que la Wehrmacht faisait partie intégrante du régime hitlérien, et affirmé que les soldats de cette armée avaient commis des crimes de guerre très graves quils avaient justifiés par les politiques inhumaines du national-socialisme et par sa conception de lhomme. 12) Et ces graves accusations furent accompagnées de documents photographiques. 13)
En France, on rencontre surtout le tabou de lhomosexualité des soldats. Ce tabou ne porte pas sur la sexualité du soldat en général : en effet, larmée française a de longues années dexpérience, notamment en matière dopérations militaires et de maintien de la paix. On ne conteste pas au soldat sa sexualité dans sa dimension de désir. En revanche, on refuse lidée de soldats homosexuels dont lexistence est, comme en Allemagne, niée et tabouisée.
On retrouve aussi dans larmée française un tabou national : celui de la torture pendant la guerre dAlgérie. En revanche, il semble que le thème de la mort et de la mort au combat ne soit pas aussi fermement ancré dans le domaine du tabou quen Allemagne : larmée française a tout de même une longue expérience de la guerre.
S u r l a f a m i l l e :
On constate que dans les deux pays, les tabous nationaux se retrouvent aussi dans les familles au niveau microsocial : ainsi par exemple, lattitude des parents ou des grands-parents vis-à-vis du national-socialisme en Allemagne. Il leur fallut répondre aux questions de la génération de 68 : où étiez-vous pendant le régime nazi ? Que faisait notre famille, quelles étaient ses opinions ? Le père ou le grand-père avait-il fait son service dans larmée allemande ? Etait-il dans la Waffen-SS ? Quelles ont été ses expériences de la guerre, ses actes, a-t-il commis des crimes ? La famille était-elle au courant de lHolocauste ? Comment avez-vous pu fermer les yeux lorsque des voisins disparaissaient ? etc. Des familles entières se sont brisées au moment où ces tabous et ces mythes ont été dévoilés : lorsquon découvrait que le père, quon avait pris jusque-là pour un suiviste naïf du régime ayant les meilleures intentions, était en fait un coupable actif. Ceci ne se retrouve pas dans les familles françaises, tout comme cest le cas au niveau national. En revanche, les jeunes posent aussi des questions à leurs aînés : "Qua fait notre famille pendant la Seconde Guerre mondiale ? Y a-t-il eu des collaborateurs dans notre famille ? Dans laffirmative : pourquoi ? Dans quel but ? Y a-t-il eu des résistants dans notre famille ? Comment les acteurs se sont-ils comportés ? Ou sur une autre guerre : Pourquoi étiez-vous en Algérie ? Quy faisiez-vous ? Comment justifiez-vous cela ? Y a-t-on torturé ? Etiez-vous au courant dincidents concrets ? Comment y avez-vous réagi ? etc.
Dans lensemble, notre réunion fut très intéressante. Nos discussions furent franches et nous y abordâmes même des sujets tabous, un exercice parfois périlleux ! Lethnométhodologie se révéla très utile pour cette partie de notre travail, nous fûmes en mesure de dialoguer, de nous ouvrir les uns aux autres et de conclure du particulier au général, abordant les questions suivantes : comment apparaissent les tabous, les rituels, les mythes ? Quels tabous liés à la guerre et à la paix trouve-t-on en France et en Allemagne ? Sous quelle forme apparaissent-ils dans les armées et les familles des deux pays ? En conclusion, on peut avancer que la Seconde Guerre mondiale a été, dans les deux sociétés, une expérience collective qui a laissé des traces jusque dans la troisième génération.