Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Ulrike C. Nikutta-Wasmuht
L’ethnométhodologie, un moyen au service du dialogue interculturel

3. "Mon Dieu, on n’est plus à la maternelle" ou :
l’application de l’ethnographie au sein du groupe

Dans mon rapport interne précédent, celui qui porte sur notre rencontre de Strasbourg du printemps 2000, je reviens une nouvelle fois sur la démarche de l’ethnométhodologie. Enfin, je suis parvenue à définir mon sujet, le fil conducteur qui m’a guidée lors de nos rencontres de ces dernières années. Au début, je n’arrivais pas au début à le définir avec précision. Ce qui m’intéresse, avant tout, ce sont certains aspects du monde quotidien, de la vie quotidienne des participants, vus sous l’angle du rapport entre le civil et le militaire dans les deux pays. Une discussion particulièrement intéressante à cet égard fut celle consacrée aux tabous, à la socialisation familiale et aux identités et symboles nationaux. Il est ainsi possible de "faire parler" les objets de la vie quotidienne sur certaines conduites sociales et sociétales... Cette manière de procéder devient une méthode lorsqu’on utilise des documents de manière ciblée, afin de faire parler un groupe ou un individu. Cette méthode s’utilise pour donner une impulsion au dialogue, au dialogue interculturel. Les participants avaient fait leurs "devoirs" et apporté des documents chargés de sens pour eux et le travail en très petits groupes devait permettre des discussions intenses et personnelles centrées sur la vie des participants. Ainsi, nous constituâmes trois groupes de travail, composés chacun de deux ou trois chercheurs et de trois ou quatre participants. A notre avis, ce travail fut, de toute façon, favorisé par le nombre restreint des participants : dix au total, cinq Français et cinq Allemands.

Au préalable, notre groupe de chercheurs avait discuté de la manière d’aborder le travail en petits groupes avec les participants et s’était mis d’accord sur un schéma de base. Il s’agirait tout d’abord d’observer et d’analyser les documents sur le plan formel, puis sur le plan de la perception et enfin sur le plan personnel :

a. Sur le plan formel : le groupe observe le document en question et s’en fait une première idée. Tous - à l’exception de celui qui a apporté le document - disent ce qu’ils voient. Il s’agit tout d’abord de décrire concrètement cet objet comme il se le présente au premier coup d’œil : "C’est une photo en noir et blanc avec une excellente qualité d’image. On y voit deux personnes qui discutent ensemble. L’une est jeune, l’autre plus âgée. Il s’agit d’un homme et d’une femme…". Ce que l’on souligne à ce stade, c’est ce que l’on voit. Et lorsqu’on est plusieurs, on voit plus de choses que lorsqu’on est tout seul… Mais peut-être qu’ensemble, on ne voit pas ce que l’on ne connaît pas. Après tout, on ne voit que ce que l’on connaît car, en fin de compte, la perception reflète l’ensemble des expériences de l’observateur, son milieu individuel et peut-être aussi national. L’ensemble des impressions et des perceptions est recueilli et consigné par écrit, au tableau ou sur du papier. A ce stade du travail, il est important de ne faire aucun commentaire sur ces impressions. L’interprétation relève, en effet, de l’étape suivante :

b. Sur le plan de la perception : un participant commence à dire ce qu’il perçoit, et non seulement ce qu’il voit – un Français prend la parole lorsque c’est un Allemand qui a apporté le document et vice versa. Est-il possible, déjà à ce stade, de relever des différences interculturelles ? A ce niveau, on ne parle plus de ce que l’on voit, mais de ce que l’on perçoit : on ne perçoit que ce que l’on voit ; et on ne voit que ce que l’on connaît. A ce stade, les interprétations et les jugements se mêlent aux descriptions de ce que l’on voit. La personne qui a apporté le document réagit à ce qui se dit et précise, le cas échéant, ce qu’il aurait fallu voir, selon elle, dans le document. On discute ensuite de la "réalité" et de la "fiction" (Dichtung und Wahrheit). Ce qui nous intéresse ici, c’est "l’interculturalité" : nos empreintes culturelles propres à chacun de nos pays nous empêchent-t-elles de voir et de percevoir certains détails des documents apportés par une personne de l’autre pays ? Peut-on trouver en France ou en Allemagne des documents qui n’auraient pas pu être produits sous la même forme dans l’autre pays ? Ces documents sont-ils, au contraire, interchangeables parce qu’il n’existe aucune différence culturelle entre eux ?

c. Sur le plan personnel : c’est sur ce plan, le plus individuel, que la personne ayant apporté le document s’explique de façon de plus en plus explicite : quand le document a-t-il été produit ? Dans quelles circonstances ? Que représente-t-il ? Quel lien le document a-t-il avec celui qui le détient ? En quoi se rapporte-t-il à notre sujet ? A quelle époque et dans quelles circonstances le document a-t-il été produit ? Comment est-il passé à son propriétaire ? Pourquoi celui-ci l’a-t-il conservé ? Pourquoi a-t-il choisi de l’apporter plutôt qu’un autre ? Les autres participants peuvent poser des questions. La conversation et les réponses peuvent, le cas échéant, être très personnelles ; tout dépend du groupe. Si le groupe s’ouvre, la personne qui parle s’ouvrira d’autant plus, etc.

Dans l’ensemble, c’est un va-et-vient constant entre les trois niveaux.

J’évoquerai, à présent, certains aspects du travail que nous avons effectué en petit groupe sur ce type de documents. Nous étions six, à savoir trois chercheurs et trois participants ; trois hommes et trois femmes ; deux militaires et quatre civils ; deux Français et quatre Allemands. Une bonne composition de groupe pour réussir un travail expérimental...

Nous plaçâmes nos documents de sorte qu’ils puissent être vus et observés de tous. Nous décidâmes ensuite quel serait le document que nous examinerions en premier : notre choix se porta sur le document apporté par un Français, pacifiste et objecteur de conscience. C’était une esquisse rapide, peu travaillée, qu’il venait de faire au stylo à bille rouge sur une feuille de bloc-notes. Le croquis avait dû prendre trois minutes tout au plus et ressemblait à ces bouts de papier que l’on griffonne lorsqu’on s’ennuie au téléphone.

Sur le dessin, on voyait une fenêtre avec des volets et une femme qui, un sourire aux lèvres, regardait par la fenêtre, en tendant les bras. On ne savait pas si elle était en train d’ouvrir ou de fermer les volets... Nous observâmes ce croquis pendant un long moment et à un moment, quelqu’un dit : "Mon Dieu, on n’est plus à la maternelle ! A quoi bon ?". Mais loin de là : la discussion s’engageait. Nous voyons une femme, une fenêtre ouverte, un soulagement, et pourtant nous n’en comprenons pas le contexte. Le jeune Français qui a apporté le document nous donne des éclaircissements : "Chez mes grands-parents, il y avait un tableau représentant cette femme. Elle est en train d’ouvrir les volets et regarde au dehors, radieuse, soulagée. Mon grand-père m’a raconté que c’était le jour de la libération, le 8 Mai ! Enfant, j’ai souvent regardé ce tableau. Et lorsque nous étions près de lui, mon grand-père me parlait de la guerre. Pour moi, dans mon quotidien, cela n’avait rien d’extraordinaire. Mais lorsque j’y repense aujourd’hui, je me rends compte que c’était mon premier contact avec la guerre et la paix. Peut-être qu’en réalité, ce tableau et les récits de mon grand-père m’ont non seulement influencé mais aussi profondément marqué jusqu’à ce jour. Je n’ai pas connu la guerre, je n’ai jamais été soldat. Et pourtant je suis un pacifiste résolu".

Peu avant notre rencontre, il fut à nouveau question du 8 Mai, jour férié où les magasins sont fermés en France. Une collègue me dit que c’était le jour de la capitulation - elle était allemande. Jour de la Libération, jour de la capitulation : deux appellations pour le 8 Mai - inconscientes et sans connotation politique. Nous commençâmes notre discussion en nous demandant comment envisager le 8 Mai aujourd’hui. Notre conclusion : Il s’agit bien d’un jour de libération. Mais il existe aussi un "savoir" collectif qui guide, de manière inconsciente, nos pensées et nos perceptions. Pour le dialogue franco-allemand, le 8 Mai et les diverses façons de le percevoir est un sujet intéressant.

Nous poursuivîmes notre débat en abordant le rôle de la famille, l’influence exercée par l’imagé grand-père. A cet égard, nous retrouvons bien des similitudes dans les deux pays où le grand-père représente un modèle important – surtout dans les familles dont plusieurs générations vivent sous le même toit, ou du moins dans le même lieu. C’est aussi par ce rôle essentiel que la guerre tient une place considérable dans la vie de la jeune génération. Le grand-père parle de la guerre et on en fait inconsciemment l’expérience – c’est ainsi que se transmet un traumatisme collectif.
10) Cette transmission comporte bien sûr des tabous : certaines questions sont refoulées, passées sous silence, déniées. C’est ainsi que cette transmission se trouve déjà filtrée.

Nous avons étudié d’autres documents : des photos tirées de la vie quotidienne d’une famille allemande, des photos de la guerre d’Algérie. Au terme de notre étude, nous nous demandons quels enseignements nous pouvons en tirer.

Les réflexions ci-après sont le résultat de notre travail de groupe : Nous avons pu constater que tous les documents, aussi divers soient-ils, mettent en évidence : des rituels, des traditions et des tabous.

Notre hypothèse :
Dans toutes les institutions sociales, de la famille aux nations tout entières, il y a des rituels et des traditions qui se développent mais dont la transmission se fait toujours de façon masquée par des tabous. Il arrive même que des événements soient mythifiés.


Ainsi, nous avons pu constater qu’il existe, en Allemagne et en France, des rituels, des traditions, des tabous et des mythifications dans les domaines suivants : la nation, l’armée, la famille. Il est intéressant de noter que ceux qui se trouvent au niveau macrosocial, et donc au niveau de la société tout entière, ont leurs répondants au niveau mesosocial, par exemple dans les armées et au niveau microsocial dans la famille. Ainsi par exemple, lorsque l’Holocauste et d’autres crimes contre l’humanité perpétrés par les Allemands pendant la Seconde Guerre mondiale sont tabouisés, réinterprétés ou même minimisés, il est possible de retrouver la même grille dans l’armée, la Bundeswehr - et donc dans une partie de la société allemande. En effet, ce sont les crimes de guerre commis par les membres de la Wehrmacht qui sont tabouisés ; il en va de même pour les implications de la Wehrmacht, en tant qu’institution, dans le système, le régime hitlérien. En revanche, ce que l’on mythifie, ce sont les actions, certes méritoires, du groupe de résistance formé autour du colonel Stauffenberg – un groupe formé au sein de la Wehrmacht. On trouve le "répondant" de ce phénomène au niveau de la famille où les expériences du grand-père, pouvant aller jusqu’au crime de guerre, sont tabouisées ; c’est par exemple aussi l’adhésion de la famille au régime hitlérien qui est tabouisée. Aujourd’hui encore, ces tabous, lorsqu’ils sont abordés, entraînent des situations pénibles et des confrontations entre les générations.


S u r   l a  n a t i o n  :

En Allemagne se pose le problème de l’évolution de l’identité allemande : qui sont les Allemands ? Quelles sont leurs racines ? Quelles sont leurs caractéristiques ? Existe-t-il quelque chose avec quoi ils s’identifient ? Y a-t-il quelque chose dont ils pourraient être fiers ? Les réponses évoquent automatiquement des expériences négatives : la Première Guerre mondiale ; l’échec d’une expérience démocratique ; la création et le maintien en place d’un régime dictatorial ; "Hitler" dont le nom symbolise ce régime ; l’agression de la Pologne ; la persécution et l’anéantissement d’hommes qui ne convenaient pas au régime ; l’Holocauste ; les camps de concentration ; la guerre… la culpabilité et le repentir pour les événements de la Seconde Guerre mondiale. Et plus tard dans l’histoire allemande : l’échec du régime de la R.D.A. ; la mise en place et le maintien d’un Etat policier aux mécanismes bien huilés grâce aux services de la Sûreté est-allemande et à ses méthodes inhumaines, etc. Il continue d’y avoir des tabous : des tabous qui pénètrent à l’intérieur des familles. La culpabilité et la complicité pendant la Seconde Guerre mondiale ; la réinstauration, après la Seconde Guerre mondiale, de personnes qui, malgré leur lourde culpabilité, accédèrent à des postes à responsabilités. Presque toutes les grandes institutions sociales furent touchées : les universités, la médecine, la justice, la politique, l’Eglise et aussi l’armée.

En revanche, ces remarques ne s’appliquent pas à la France. En effet, la France est un pays où la définition de l’identité nationale ne s’est heurtée à aucun obstacle et dont l’identité est liée à des développements positifs de civilisation. La prise de la Bastille y fait figure de symbole et est synonyme de l’abolition de l’Ancien Régime et de la création d’une démocratie. Et pourtant, en France aussi, il y a des ruptures, des tabous et des mythifications liés à la Seconde Guerre mondiale. On se demande alors qui, pendant la Seconde Guerre mondiale, était dans la Résistance, et qui, au contraire, était collaborateur. Beaucoup se voient dans les rangs de la Résistance. Et selon les récits, il n’y aurait pratiquement pas eu de collaborateurs. Les nombreux collaborateurs français semblent s’être ainsi volatilisés, un phénomène proche de ce qu’on voit aujourd’hui en Allemagne chez la plupart des anciens fonctionnaires est-allemands qui prétendent avoir opposé une résistance sinon toujours active, du moins passive au régime. En France aussi, on relève des tabous et des mythifications : la Résistance inébranlable par exemple. La guerre d’Algérie constitue un autre traumatisme collectif qui s’est accompagné de la construction de tabous et de mythes. Les études, interprétations et travaux de réflexion qui y sont consacrés par l’historiographie sérieuse présentent des avis très partagés sur cette période de l’histoire française.
11) Quel a été le rôle des soldats français en Algérie ? Comment se sont-ils comportés ? A-t-on torturé en Algérie ? Le thème de la torture en Algérie est à la fois tabouisé et mythifié.

Nous pouvons donc constater qu’il y a des traumatismes collectifs dans les deux sociétés, ce qui entraîne la construction de tabous collectifs masqués par des mythes. Ces processus de tabouisation et de mythification collectives ont pour fonction de permettre la "survie" des sociétés et de rendre supportable la culpabilité collective. Ils sont comparables au processus de refoulement individuel.


S u r  l ’ a r m é e   :

Nous avons constaté que la sexualité du soldat en général et l’homosexualité en particulier font l’objet de tabous dans l’armée allemande. On attend du soldat qu’il vive et qu’il se comporte comme un être asexué. On ne parle pas publiquement de ces questions et ce n’est que lorsqu’un soldat homosexuel dévoile son homosexualité en public ou lorsqu’un officier supérieur est accusé d’homosexualité que le débat a lieu au grand jour. Il n’y a d’ailleurs pas d’étude sur le sujet de la sexualité du soldat, malgré l’im-portance de cette question, notamment lors d’opérations militaires à l’étranger au cours desquelles les soldats travaillent vingt-quatre heures d’affilée, en campement ou en patrouille, séparés de leur environnement social habituel pendant de longues périodes. Les responsables du ministère allemand de la Défense ne jugent pas le sujet assez important pour justifier la consultation d’experts.

La sexualité n’est qu’un des nombreux aspects de la vie quotidienne du soldat et à ce titre, ne mérite pas de traitement particulier. En revanche, les armées d’autres Etats ayant une longue expérience en matière d’opérations militaires et de maintien de la paix à l’étranger font faire de telles études, et ce dans le but d’aider la prise éventuelle de décisions, et d’anticiper les problèmes et les conflits dans ce domaine. Quoi qu’il en soit, la sexualité du soldat existe bien, mais en Allemagne elle est devenue taboue et est donc traitée comme si elle n’existait pas.

Un autre thème : c’est tuer et être tué au combat. Deux autres sujets tabous qui s’expliquent aussi par le fait que la Bundeswehr n’avait aucune expérience en matière d’opérations militaires et qu’elle n’a jusqu'à présent participé à peu de missions de maintien de la paix. C’est là que se rencontrent les conduites individuelles et collectives : dans notre société, la mort est tabouisée. On préfère que cela se passe sans le moindre bruit, en maison de santé, et non en public, ni à la maison en famille. En réalité, on ne veut pas admettre la mort, ni en être témoin. Ceci a pour conséquence de compliquer sérieusement le travail de deuil, en l’absence, ou presque, de mécanismes sociaux permettant - et facilitant - notre rapport à la mort. On ne s’étonnera donc pas de retrouver ce comportement dans la grande institution sociale qu’est l’armée où l’on refuse d’envisager la possibilité que l’on meure pendant une opération militaire à l’étranger. L’action de tuer en tant que thème se présente différemment : elle est liée à l’idée de faute, indissociable de l’histoire allemande.

Un troisième sujet tabou qu’il faut évoquer ici est celui du rôle joué par la Wehrmacht sous le régime hitlérien. Le tabou dont l’époque nazie fait l’objet à l’échelle nationale remplit aussi dans l’armée un rôle fondamental : on se rappelle, à ce propos, la vive controverse provoquée par l’exposition de Hambourg sur la Wehrmacht. La Wehrmacht fit et continue de faire l’objet aujourd’hui d’une mythification collective la présentant comme un "rocher dans la tourmente", c’est cela que remit en cause l’exposition de Hambourg, accusant la Wehrmacht d’être coupable de crimes, photos à l’appui. Ainsi, un tabou cessait d’être tabou et ce n’est pas un hasard si les groupes les plus variés de la société s’efforcèrent d’attaquer l’exposition sur son prétendu manque de sérieux. On critiqua le manque de fondement scientifique des recherches, le caractère équivoque des photos, on alla même jusqu’à reprocher aux organisateurs de falsifier l’Histoire. Et même si effectivement, il s’avéra que s’étaient glissées dans les travaux de recherche quelques inexactitudes, d’ailleurs indéniables, faciles à repérer et à éliminer, il est important de noter que l’exposition avait - de façon bien fondée - touché un point sensible. Elle avait apporté la preuve que la Wehrmacht faisait partie intégrante du régime hitlérien, et affirmé que les soldats de cette armée avaient commis des crimes de guerre très graves qu’ils avaient justifiés par les politiques inhumaines du national-socialisme et par sa conception de l’homme.
12) Et ces graves accusations furent accompagnées de documents photographiques. 13)

En France, on rencontre surtout le tabou de l’homosexualité des soldats. Ce tabou ne porte pas sur la sexualité du soldat en général : en effet, l’armée française a de longues années d’expérience, notamment en matière d’opérations militaires et de maintien de la paix. On ne conteste pas au soldat sa sexualité dans sa dimension de désir. En revanche, on refuse l’idée de soldats homosexuels dont l’existence est, comme en Allemagne, niée et tabouisée.

On retrouve aussi dans l’armée française un tabou national : celui de la torture pendant la guerre d’Algérie. En revanche, il semble que le thème de la mort et de la mort au combat ne soit pas aussi fermement ancré dans le domaine du tabou qu’en Allemagne : l’armée française a tout de même une longue expérience de la guerre.


S u r   l a  f a m i l l e  :

On constate que dans les deux pays, les tabous nationaux se retrouvent aussi dans les familles – au niveau microsocial : ainsi par exemple, l’attitude des parents ou des grands-parents vis-à-vis du national-socialisme en Allemagne. Il leur fallut répondre aux questions de la génération de 68 : où étiez-vous pendant le régime nazi ? Que faisait notre famille, quelles étaient ses opinions ? Le père ou le grand-père avait-il fait son service dans l’armée allemande ? Etait-il dans la Waffen-SS ? Quelles ont été ses expériences de la guerre, ses actes, a-t-il commis des crimes ? La famille était-elle au courant de l’Holocauste ? Comment avez-vous pu fermer les yeux lorsque des voisins disparaissaient ? etc. Des familles entières se sont brisées au moment où ces tabous et ces mythes ont été dévoilés : lorsqu’on découvrait que le père, qu’on avait pris jusque-là pour un suiviste naïf du régime ayant les meilleures intentions, était en fait un coupable actif. Ceci ne se retrouve pas dans les familles françaises, tout comme c’est le cas au niveau national. En revanche, les jeunes posent aussi des questions à leurs aînés : "Qu’a fait notre famille pendant la Seconde Guerre mondiale ? Y a-t-il eu des collaborateurs dans notre famille ? Dans l’affirmative : pourquoi ? Dans quel but ? Y a-t-il eu des résistants dans notre famille ? Comment les acteurs se sont-ils comportés ? Ou sur une autre guerre : Pourquoi étiez-vous en Algérie ? Qu’y faisiez-vous ? Comment justifiez-vous cela ? Y a-t-on torturé ? Etiez-vous au courant d’incidents concrets ? Comment y avez-vous réagi ? etc.

Dans l’ensemble, notre réunion fut très intéressante. Nos discussions furent franches et nous y abordâmes même des sujets tabous, un exercice parfois périlleux ! L’ethnométhodologie se révéla très utile pour cette partie de notre travail, nous fûmes en mesure de dialoguer, de nous ouvrir les uns aux autres et de conclure du particulier au général, abordant les questions suivantes : comment apparaissent les tabous, les rituels, les mythes ? Quels tabous liés à la guerre et à la paix trouve-t-on en France et en Allemagne ? Sous quelle forme apparaissent-ils dans les armées et les familles des deux pays ? En conclusion, on peut avancer que la Seconde Guerre mondiale a été, dans les deux sociétés, une expérience collective qui a laissé des traces jusque dans la troisième génération.

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