Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Pascal Dubellé
Réponse à Ulrike C. Nikutta-Wasmuht du point de vue français

Disons tout de suite que ce texte m’a intéressé dans la mesure où il rend compte d’une implication personnelle dans une expérience d’échange interculturel. Il m’a intéressé également du point de vue de son abord théorique qui n’est pas très éloigné de celui qui me sert de référence et qu’on pourrait mettre sous une vaste rubrique socio-analytique.

Ma réaction se situera donc à deux niveaux : celui d’un sujet pris dans son identité culturelle et celui de la réflexion théorique, même si j’ai bien conscience du caractère assez illusoire d’un tel clivage qui, pour pratique qu’il apparaisse, ne peut échapper à la réalité qui fait que le sujet qui pense et qui parle est aussi, et peut-être même, d’abord, le sujet de sa culture.

C’est d’ailleurs pour mieux rendre compte de la complexité de cet enchevêtrement que l’idée a été émise de créer ce jeu de réactions croisées entre Français et Allemands, les binômes étant constitués alors en fonction de la spécificité de chacun des intervenants : sociologie politique, sociologie ou psychosociologie.

Ce préalable étant posé, ma réaction suivra le cours des idées développées dans le texte, le parti pris étant de laisser filer ma pensée au gré des suggestions et de regrouper l’ensemble en l’inscrivant, soit sur un plan culturel, soit, étant tenu compte des réserves précédentes, sur un plan qualifié de plus théorique et dont on pourrait retrouver les termes aussi bien entre Français qu’entre Allemands.


Contrepoint théorique

La première idée qui vient dès lors qu’il s’agit d’appréhender l’autre dans son identité culturelle consiste à énoncer, comme ici avec Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, que la différence identitaire constitue un obstacle à l’empathie ; c’est-à-dire que, ne retrouvant pas chez l’autre ses propres référents culturels, la communication dans ce qu’elle comprend de nécessaire communion s’en trouve empêchée. Un pas de plus et l’on brandit cette aperception de l’autre comme explication du rejet de l’étranger suivant le raisonnement qui conduit à ressentir comme objet de frustration la difficulté issue de la rencontre avec la différence culturelle ; ne pouvant se saisir de cette différence, la tentation peut être grande alors de la radicaliser et de prêter à cet étranger des qualités qu’on ne reconnaît pas en soi pour en faire une figure du négatif. Et on perçoit en effet ici tout le parti à tirer pour chacun d’une telle figure chargée de tous les maux et qui, au plan collectif, fait le lit du phénomène bien connu du bouc émissaire.

C’est dans ce courant de pensée que s’inscrit l’ethnométhodologie telle qu’elle nous est présentée, approche partagée de ce côté-ci du Rhin également par de nombreux sociologues et psycho-sociologues français.

Mais à y regarder de plus près, les choses ne suivent peut-être pas tout à fait cette logique de l’exclusion qui repose ainsi sur un vécu douloureux, voire insupportable, de l’altérité culturelle. On peut se demander en effet pourquoi un sujet ne tolérerait pas cette perception alors qu’il a été amené tout au long de son développement psychoaffectif à s’éprouver dans l’altérité et à en surmonter tous les obstacles et toutes les frustrations ; parcours initiatique à partir duquel, d’ailleurs, il s’est construit.

Sans reprendre toute les étapes de sa psychogenèse, le sujet a dû d’abord différencier sa mère de l’ensemble fusionnel qu’il formait avec celle-ci et apprendre aussitôt à vivre son absence ; il a dû renoncer ensuite à sa position mégalomaniaque où il s’appréhendait comme centre d’un univers autour duquel gravitaient ses objets d’amour ; il s’est confronté à son image et à celle de son semblable faisant là l’expérience d’une inquiétante étrangeté comme le disait S. Freud sans oublier d’évoquer enfin la délicate découverte de la différence sexuelle et l’abîme de perplexité mêlée de curiosité dans lequel elle l’a plongé.

Si on se situe résolument hors du champ de la psycho-pathologie, ayant donc rencontré toutes ces épreuves et les ayant assumées avec plus ou moins de bonheur, comment comprendre alors la peur, suivie de haine et de rejet parfois, à l’égard de l’étranger ? Est-ce vraiment la perception d’une différence qui se trouve en cause là ? Rien n’est moins sûr.

Dans son remarquable texte sur l’inquiétante étrangeté*, Freud pointe avec justesse que lui fut particulièrement désagréable le fait de se reconnaître dans une rencontre fortuite avec sa propre image prise initialement pour un autre. Suivant cette observation, on pourrait soutenir en effet que ce n’est pas la différence d’avec l’étranger qui trouble, angoisse et dérange mais bien au contraire, la ressemblance. Que l’étranger se confonde avec vous, voilà ce qui pourrait devenir insupportable.

Et se retrouve ici toute la problématique des jumeaux tellement semblables que l’un d’eux semble devoir disparaître pour permettre à l’autre d’exister, problématique exprimée dans plusieurs récits de la mythologie. C’est la question de la rencontre avec son double et de son destin mortifère exprimé dans le mythe de Narcisse tellement captif de son image qu’il la rejoint dans un baiser mortel. Et pourquoi ne pas voir aussi à travers ce prisme de l’insupportable confusion la genèse de l’antisémitisme tel qu’il s’est présenté en Allemagne et qui féconda, dans la société allemande au sortir de la première guerre mondiale, le projet d’extermination des juifs ** ; projet aux apparences trompeuses en effet si on considère que, dans l’Allemagne du XIX siècle et du début du XX, les juifs allemands étaient, en Europe, parmi les mieux intégrés dans la culture de leur pays d’adoption, ceux qui en maîtrisaient parfaitement la langue et les usages. Mieux encore, ils ont amplement participé à la vie communautaire de ce pays et contribué activement à l’essor économique, intellectuel et culturel de la toute jeune nation allemande. Ainsi, ce qu’on appellerait aujourd’hui une assimilation réussie, au point que presque rien ne venait plus distinguer certains juifs d’autres "vrais" Allemands, a pu aboutir, paradoxalement, à une violente réaction de scission à un moment particulier de l’histoire où, sortis traumatisés par la guerre et la défaite, traversant une crise économique, politique et sociale majeure, les Allemands souffraient dans leur âme et dans leur chair, doutaient d’eux-mêmes et se cherchaient un destin.

Si donc je peux m’associer à la thèse d’Ulrike C. Nikutta-Wasmuht qui veut que l’autre nous apparaisse d’autant plus "étranger" que ses particularités collectives s’éloignent de notre propre milieu, c’est pour préciser alors aussitôt que, clairement reconnu comme distinct, cet étranger, loin de générer l’angoisse, peut en revanche éveiller la curiosité ou susciter un quelconque intérêt. En présence de l’autre, chacun peut d’autant mieux évaluer ses caractéristiques culturelles que les différences sont facilement identifiables. Certes, cela n’empêche pas les malentendus et ne diminue en rien les difficultés d’une communication réussie, mais vouloir que l’autre vous ressemble, parle votre langue et utilise les mêmes codes culturels ne relève que du fantasme comme solution de facilité ; à n’en pas douter, sa réalisation nous serait en réalité tout à fait insoutenable.

Les malentendus et les conflits appartiennent à toute relation humaine, ils lui sont même essentiels ; sans être nécessairement plus fréquents en situation interculturelle, ils en revêtent cependant une expression et une signification particulière qui n’existerait pas hors de ce contexte. Toute la difficulté alors, consiste à discerner parmi les mouvements affectifs de sympathie ou d’antipathie, d’affinité ou de répulsion qui s’établissent spontanément entre personnes de cultures différentes, ce qui relève de l’interculturalité et ce qui appartient simplement au domaine interpersonnel. Et dans ce cas, nul observateur, aussi averti soit-il, ne saurait trancher cette question car, malgré le recul fourni par la position et les outils scientifiques, il ne peut disposer, par essence, de la neutralité culturelle indispen-sable à son observation.


Contrechamp culturel

Forte de cette précaution, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht nous amène à suivre son parcours initiatique au sein de ce groupe de recherche franco-allemand à mesure qu’avancent les rencontres qui, durant quatre ans, tous les six mois, viennent ponctuer notre travail. Comme elle, nous avons connu cette phase d’immersion interculturelle qui réalise un temps vécu, une expérience intime ressentie avant même d’être pensée et relatée ; parvenir à traduire ce temps aussi fidèlement enrichit incontestablement le compte-rendu qui nous est proposé et lui accorde toute sa valeur scientifique.

Faire reposer et articuler ainsi sa réflexion sur la base d’un témoignage personnel est un exercice difficile autant que nécessaire, un exercice qui n’est pas seulement intellectuel mais qui renvoie à une éthique du dire sans laquelle, en sciences humaines, rien ne serait vraiment audible ; il s’agit là en effet d’une démarche qui permet que soit bien précisée la position de celui qui parle pour que s’ouvre un espace propre au dialogue, un espace où peut se développer un échange qui soit véritablement constructif et enrichissant. Par ailleurs, le propos n’étant pas gommé par le discours du savoir, il laisse s’exprimer le "parlêtre" dans sa culture, pour reprendre le néologisme de J. Lacan. Et dès lors, un contre-champ devient possible.
Sans aborder tous les sujets évoqués dans le texte d’Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, je reprendrai les points qui trouvent un certain écho chez le militaire français et qui concernent les notions d’autorité et de Nation. Je réagirai aussi en tant que "psy" de culture française aux propos tenus sur la sexualité du soldat et la mort au combat ainsi que sur les "tabous" qui entourent leur représentation.

La question de l’autorité a été l’objet d’un malentendu culturel qui n’a pu être levé dans notre groupe. Cela rend compte sans doute du fait que, pétri par sa culture et son histoire, chacun a buté sur ce qu’on appelle un point aveugle. Ainsi, les Français ne comprenaient pas que les Allemands puissent les accuser d’être soumis à l’autorité représentée par les structures institutionnelles et étatiques. Pour ces Français en effet, le fait d’admettre l’autorité comme nécessaire à l’organisation sociale et d’en soutenir les expressions sociales institutionnelles et étatiques ne signifie en rien soumission et acception à l’égard des manifestations de cette autorité et moins encore à l’égard de ses abus. Et sur ce dernier point, ils ont plutôt le sentiment de se montrer particulièrement sourcilleux, rappelant alors volontiers l’histoire pour servir cette évidence. Ne sommes-nous pas le peuple qui a inventé la révolution pour abattre l’absolutisme de la Royauté ? Ne sommes-nous pas aussi un peuple réputé particulièrement ingouvernable, toujours prêt à réveiller de vieilles querelles intestines, à engager des luttes partisanes quand il ne s’agit pas de défendre tel ou tel intérêt corporatiste ou de contester les décisions du pouvoir par un prompt recours, jugé parfois intempestif, à la grève ?

Quant aux Allemands, dont les Français soulignent encore, mi admiratifs/ mi ironiques, leur degré d’obéissance, ils répondent avec un brun d'agacement que cette représentation d’eux-mêmes est désormais obsolète et qu’ils ont su tirer les leçons de leur histoire. Aujourd’hui, nous affirment-ils, un Allemand se sent investi du devoir civique et moral de ne plus reconnaître d’autorité à priori. Et cet effort louable qui, au-delà des préceptes et des comportements, vise les mentalités, va jusqu’à bannir le mot même d’autorité devenu très péjoratif et dont l'emploi devient alors impossible. Ce mot fait peur aux Allemands, c’est évident, car son évocation entraîne aussitôt une confusion de sens entre autorité et autoritarisme. Comme pour les Français, l’Histoire avec un grand "H" imprime sa marque mais pour les Allemands, cette Histoire leur colle à la peau et avec elle l’horreur commise sous les ordres d’une figure grimaçante de l’autorité, le chancelier A. Hitler. Figure abjecte que celle-ci en effet. Mais en la rejetant, en rejetant tout autoritarisme, les Allemands n’ont-ils pas cédé à l’excès et, comme on dit, jeté le bébé avec l’eau du bain ? Que peut valoir alors leur proclamation de bonne foi et ne peut-on y discerner une dénégation visant à masquer, y compris à eux-mêmes, qu'au fond, leur rapport à l’autorité n'a pas tellement évolué ? D'ailleurs, les Français du groupe sont restés assez sceptiques relevant, notamment, combien la position sociale semble déterminante dans l’esprit allemand au point de faire naître ce sentiment tout à fait curieux pour nous qu'existerait là quelque chose qui s’apparente au rapport de suzerain à vassal. Mais peut-être continuons-nous de chausser les lunettes de l’Histoire qui nous empêchent de voir les Allemands tels qu’ils seraient aujourd’hui, c'est-à-dire des Allemands qui assumeraient leur héritage féodal et celui du militarisme prussien ?

Le concept de "Nation", et il est intéressant de noter ici le rapprochement, a connu dans le groupe le même différend que celui d'autorité. Les Français étaient jugés volontiers cocardiers pour ne pas dire nationalistes, un mot "tabou" en Allemagne ou qui, plus précisément, désigne expressément les néonazis. Là, encore, l'Histoire joue un rôle éminent, celle dont se drapent les Français pour évoquer leur attachement à une "Nation", Patrie des Droits de l'Homme et celle dont les Allemands voudraient bien se défaire et qui a travesti l'idée nationale en un nationalisme défiguré par l'idéologie nazie, un nationalisme haineux et mortifère. Le mot nation, comme le mot autorité, porte désormais la marque de l'infamie en Allemagne où est fait l'amalgame entre un attachement national et un nationalisme sur lequel plane l'ombre portée de l'hitlérisme.

Autres représentations sociales recoupant la dimension culturelle de nos sociétés contemporaines, celles de la sexualité et de la mort du soldat.

Abordant ces questions, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht met l'accent sur ce qu'elle appelle des "tabous" qui, pour être tout à fait précis, désignent ici non seulement des tabous qui renvoient à des interdits à vocation sociale, comme celui de l'inceste par exemple, mais aussi des non-dit, des communautés de refoulement de démenti ou de déni, enfin tout ce que les sujets d'un groupe, d'une institution ou d'une nation s'accordent implicitement à vouer à l'oubli ou au silence. Ces phénomènes appartiennent à une dynamique groupale et institutionnelle bien connue et sont absolument indispensables à l'équilibre des ensembles constitués et même, parfois, à leur survie.

La sexualité fait partie de ce qui est communément évacué dans la vie groupale ou institutionnelle, du moins lorsqu'il s'agit de certaines formes d'évocation ou de certains agissements perçus comme gênants, comme intolérables. De ce point de vue, l'homo-sexualité ne suscite en réalité guère plus de censure que d'autres pratiques sexuelles et on peut se demander alors à quoi tient la focalisation sur cette question ? Pourquoi ne pas aborder par exemple le problème de la frustration sexuelle du soldat "hétéro" lorsqu'il est en opération ? Pourquoi ne pas évoquer aussi, chez ces hommes et ces femmes, leur pratique masturbatoire et autres dérivatifs ? Mais on le voit, cela pourrait alors choquer la morale ou les consciences et venir entraver également le bon fonctionnement du groupe. Tout n'est peut-être pas bon à dire et ce qui se dit est souvent affaire de circonstance suivant en cela les phénomènes socioculturels, ou parfois simplement, les phénomènes de mode. Aussi, pour réagir sur le problème posé par Ulrike C. Nikutta-Wasmuht concernant la gestion du soldat homosexuel, j'ai le sentiment qu'il n'y a pas de très grande différence sur le fond et que, dans l'Armée allemande comme dans l'Armée française, on ne souhaite pas vraiment aborder cette question ; il y a donc, sur ce sujet comme sur d'autres, chacun y mettant les modalités d'expres-sion propres à sa culture, un désir partagé d'ignorance. Sans doute doit-on y voir une règle tacite de fonctionnement mais pour autant, faut-il nécessairement levé le non-dit ?

La même règle semble prévaloir au sujet de la mort au combat, sujet difficile à évoquer au sein des Armées sauf à invoquer l'image mythique du héros qui, souvent, est un héros mort. Mais ce glorieux aîné demeure une figure idéalisée du passé et n'évoque que d'assez loin la réalité d'une mort au temps présent. Refoulée ou objet d'un tabou si on veut bien suivre le philosophe et historien français Ph. Ariès pour qui la mort a remplacé le tabou sexuel dans nos sociétés occidentales en quête de bonheur, la mort comme réalité du combat est souvent escamotée ou maladroitement évoquée ou, comme cela peut se pratiquer dans la Bundeswehr ou dans certains corps opérationnels français, pour "informer" les soldats, on leur projette des photos de cadavres ou des reportages censés les aguerrir.


Références bibliographiques :
*S. Freud, "L'inquiétante étrangeté", Essais de psychanalyse appli-quée, Gallimard, 1971.

**G. Messadié, "Histoire générale de l'antisémitisme", JC. Lattes, 1999.

retour

Sommaire

suite...