Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Johannes M. Becker
La légitimation du militaire en France et en Allemagne

2. Allemagne : Les crises de légitimation de la Bundeswehr

La participation de la Bundeswehr aux bombardements de l'OTAN sur la Yougoslavie fait suite à un long processus. Je me propose de le présenter à partir des quatre crises de légitimation de l'armée qu’a connu l’Allemagne de l'Ouest. 14)


2.1 Les discussions sur la remilitarisation à partir de 1950

Dans la République fédérale d'Allemagne fondée en 1949 et intégrée au monde occidental commença, dès 1950, un débat politique ouvert sur la remilitarisation, alors appelée "participation allemande à la défense de l'Ouest". L'Union soviétique gouvernée par Staline, qui s'était constituée, après l'expérience de l'invasion allemande de 1941, une sorte de "cordon sanitaire" avec les pays d'Europe de l'Est, une sorte de tampon" par rapport aux Etats d'Europe de l'Ouest et surtout aux zones occidentales de l’Allemagne, celles de la République fédérale fortement influencée par les Etats-Unis, devint le donneur de sens distingué de la remilitarisation.

Les protagonistes ouest-allemands furent soutenus, au demeurant de façon déterminante, par la politique américaine de Truman, ainsi que par la politique du gouvernement britannique. Par contre, la classe politique française réagit différemment : la gauche politique, représentée en première ligne par le Parti Communiste, le plus grand parti de gauche à la fin des années 40, refusa fermement une remilitarisation de l’Allemagne, alors que partis du centre et de la droite s'en arrangèrent rapidement. Avec l'impression de ne pouvoir arrêter le progrès, ils réagirent en tentant de les influencer politiquement : avec le projet d'une Communauté européenne de défense (CED) les Cabinets centristes de la Quatrième République (1946-1958) avec le Premier Ministre René Pleven, proposèrent, puisqu'elle ne pouvait déjà plus être empêchée, d'autoriser la mise en place d'une armée ouest-allemande et de l’accepter mais uniquement dans le cadre de structures supranationales et, en tout cas, sans commandement en chef et sans état-major ouest-allemands.

La CED, première tentative d'une construction de structures militaires supranationales incluant les forces allemandes, échoua finalement en 1954 à l'Assemblée Nationale devant une coalition historique alliant des Communistes (principalement) et des Gaullistes.
15) La République fédérale fut, en contrepartie, accueillie dans le Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) ainsi que dans l'Union de l'Europe Occidentale (UEO). Elle y disposa – en comparaison au projet de la CED – d'une véritable armée souveraine avec, jusque dans les années 80, seulement quelques limitations d’armement en plus des réglementations du Traité de non-prolifération des armes nucléaires.

Les premiers soldats de la Bundeswehr, élaborée comme une armée à part entière, furent assermentés dès 1955. La classe des généraux de la nouvelle armée ouest-allemande se composait entièrement d’officiers de la Wehrmacht. Le Gouvernement Adenauer attacha une grande valeur à la sélection des officiers et à ce que puisse être démontrée à l’extérieur l'intégrité personnelle et politique des candidats. L'année suivante, en 1956, le Bundestag (le parlement allemand) vota le service militaire obligatoire.

La République fédérale fut à partir de ce moment militairement, économiquement et politiquement déjà complètement intégrée à l'Ouest : voici quelques mots clefs :

* Participation au Plan Marshall/ERP (à partir de 1947),
* Entrée au Conseil de l'Europe (1951),
* Adhésion à la Communauté européenne du Charbon et de l'Acier CECA (1951).
* En 1957, la République fédérale d'Allemagne fut membre fondateur de la Communauté européenne de l'Energie Atomique (CEEA ou EURATOM) tout comme de la Communauté Economique Européenne (CEE), à partir de laquelle se développeront par la suite les Communautés Européennes (CE) et l'actuelle Union Européenne (UE).

En résumé, on peut dire que le gouvernement Adenauer a ainsi maîtrisé la première et fondamentale crise de légitimation de l'armée ouest-allemande, la crise de sa (re)création : les protagonistes de cette politique se sont servis des outils essentiels de l'antisoviétisme et de l'anticommunisme. Cependant, le gouvernement comme la direction de l'armée fédérale se sont donnés du mal pour mettre l'accent sur le caractère nouveau mis en avant par la Bundeswehr : les concepts de "citoyen en uniforme" et d’"Innere Führung" qui devaient jouer un rôle central. La démonstration de rupture avec la tradition de la Wehrmacht liée au fascisme allemand servit, tout comme l'intégration nette et complète de la nouvelle armée ouest-allemande dans les structures d'alliance, à légitimer la si prompte reconstruction des structures militaires après la fin de la Seconde guerre mondiale. 16)

Ralf Zoll (1979, p. 43) examine le concept d’"Innere Führung" sous l’angle d'une définition donnée par van Doorns : "Sa conception servit et sert la légitimation des forces armées dans la République fédérale (...). La règle d'une intégration la plus vaste, conforme aux fonctions des forces armées, de la Bundeswehr dans la société, forme le noyau de cette conception. Dès lors, une intégration insuffisante de la Bundeswehr dans la société dans le sens de l’"Innere Führung" serait à décrire comme une crise de légitimation.
17)

La Bundeswehr se constitua, dans les années qui suivirent sa création, comme l’une des armées conventionnelles les plus fortes en Europe de l'Ouest et, jusqu’au début des années 80, elle ne fut pas remise en question à l'intérieur de la société fédérale allemande.


2.2 L’Ostpolitik des années 60/70 et le débat sur "le ré-armement" des années 80

L'image préconçue de l'ennemi de la République fédérale, le triangle : Communisme/Socialisme/Union soviétique et son armée, la "Rouge" ("rouge" était déjà, dans les jeux tactiques de la Bundeswehr dans ces années la couleur de l'ennemi) a subi un accroc au cours de la Ostpolitik de l'ère social-libérale Brandt/Scheel à partir de la fin des années 60.

L'armée ouest-allemande réagit avec trivialité : dans les jeux tactiques internes de la Bundeswehr, au cours de la détente le "rouge" et le "bleu" en tant que signes distinctifs des différents camps militaires ne se faisaient plus face comme antagonistes, mais le "rose" et le "bleu" : la perception de l'agressivité supposée des adversaires était aussi affaiblie dans les bacs à sable militaires. Fait bien plus important : dans les rangs des officiers d'état-major et des généraux, s'éleva à partir des années 70, d'une part, le nombre des officiers qui n'étaient plus issus de la Wehrmacht, en second lieu, dans les académies centrales, ainsi dans les deux grandes écoles nouvellement créées de la Bundeswehr à Munich et à Hambourg, à l'académie des cadres de la Bundeswehr également à Hambourg ou aussi à l'école des officiers de l'armée à Hanovre, et dans les écoles des différents corps d'armes, enseigna un nombre croissant d'enseignants, en civil ou en uniforme, positifs à l'égard de la Ostpolitik, engagés et orientés vers la détente. Dans la Bundeswehr prit place une certaine influence "sociale-démocrate".

L’augmentation du nombre de demandes d'objections de conscience en République fédérale peut être perçue comme un indicateur d’une baisse du sentiment de menace dans la population ouest-allemande :

* jusqu'en 1967, le chiffre des demandes d’objection 18) était continuellement en dessous de 6.000 ;
* en 1968, en relation avec les discussions sur les lois réglant l'état d'urgence, avec le mouvement politique des étudiants, et finalement le mouvement contre la guerre du Vietnam, le nombre augmenta brusquement à 12.000 ;
* à partir de l'époque de l’Ostpolitik cette valeur grimpa de façon continuelle à 45.000 en 1979.
19)

Dans cette phase d'après-guerre surgirent deux facteurs en Allemagne fédérale qui remirent en question la légitimation de la Bundeswehr tout d'abord chez ses cibles classiques, les appelés, et ensuite dans les années suivantes aussi au sein des institutions d'enseignement : en plus de la diminution de l'influence de la menace ressentie à la suite de la politique d'entente avec l'Est se produisit un profond changement de valeur, émanant du mouvement anti-autoritaire de la fin des années 60 :

* d'une part, dans cette phase, des institutions centrales de la République fédérale telles que l'enseignement supérieur, la justice, en partie l'ensemble de la classe politique de la République et également l'armée furent interrogés sur leur rôle à l'époque nazi.

* D'autre part, des valeurs comme la défense de la mère patrie, la discipline, l'ordre et la ponctualité, les valeurs centrales des militaires furent ainsi amoindries dans leur impact. Les structures familiales tendaient partiellement à se déconstruire, la crise économique saisit avec le phénomène du chômage de masse et de longue durée de nouvelles couches de la population, les syndicats perdirent de l’influence. 
20)

Retour au développement politique de la République fédérale : l'atténuation de la Guerre Froide ne fut tout d'abord pas de longue durée. A la fin des années 70, l'OTAN décida l'installation de fusées nucléaires de moyenne portée et de missiles de croisière en Europe centrale. En raison de la politique de stationnement de l'OTAN, tout comme avec la naissance de groupements et de partis écologiques, apparurent au début des années 80, dans presque tous les pays d'Europe de l'Ouest, de nouveaux mouvements sociaux, qui essayaient – avec l’une de leurs revendications – à se mettre en route contre le renversement de la politique de détente de la dernière décennie.

Pour la République fédérale d'Allemagne, il en résulta la dialectique suivante : Les VERTS, c'est-à-dire ses divers précurseurs, s'engagèrent de façon centrale dans un combat politique contre le stationnement de Pershing II et de Cruise Missiles. Ils retirèrent de cet engagement une telle extension de leur base, qu'ils purent s'établir comme un mouvement politique durable. Jusqu’à la fin des années 90, c’est surtout la jeunesse qui fut, sous des formes institutionnalisées, très critique vis-à-vis de l'armée, c'est-à-dire la politique dominante de sécurité. Celle-ci s’attaqua à l'armée et l'armement non plus sur des aspects partiels ou sur des novations politiques quotidiennes (tel que le réarmement, la menace d'armes atomiques, etc.…). Elle la refusa plus fondamentalement au sein d’un réseau plus "alternatif", c’est-à-dire défendant des valeurs plus écologiques, plus anti-hiérarchiques, plus anticapitalistes, plus antiautoritaires. Elle voulait restreindre ses agissements de façon décisive.

Le mouvement contre les "doubles résolutions" de l'OTAN perdit son combat politique : les fusées et les missiles de croisière furent stationnés. Les bases de la légitimation de l'armée et de la politique dominante de sécurité furent cependant, au moins dans les jeunes générations, durablement ébranlées. Toutefois, cela ne mena pas à une crise ouverte de légitimation pour la Bundeswehr au début des années 80 : le SPD se rangea au côté des VERTS comme au mouvement pacifique et devint critique envers la politique américaine de stationnement, il changea donc de camp politique (finalement il fut repoussé vers l'opposition en 1982 par la coalition libérale conservatrice de H. Kohl). La sociale démocratie ouest-allemande demeura toutefois fondamentalement engagée en faveur de l'armée et de l'armement.


2.3 "Perestroika" et "Glasnost" en Union soviétique

Le développement en Union soviétique à partir de la deuxième moitié des années 80 fut de bien plus grande signification que la crise de "ré-armement" en République fédérale. Le chef de l'Etat soviétique et du Parti, Gorbatchev, insista, à partir de 1985, tout d'abord avec succès sur des mesures de désarmement efficaces, il insista sur des mesures formatrices de confiance et parvint par exemple à un vaste arrêt des essais nucléaires. En outre, le commandement soviétique renonça à l’observation minutieuse, bien connue, d’un équilibre du désarmement et procéda à la tactique des gestes unilatéraux. L'Union soviétique perdit, dans la conscience collective, son caractère imprévisible ; elle fut ainsi considérée bien qu’étant toujours un opposant politique et militaire, comme un partenaire "normal" dans la négociation politique. Dans les années 1989/90, Gorbatchev et le gouvernement soviétique tolérèrent même la réunification de la RFA et de la RDA, une intervention de l'Armée rouge dans le processus de démembrement de l’Etat est-allemand (tout comme l’ensemble de l'Organisation du Pacte de Varsovie, WVO) n'était déjà, à ce moment, plus sérieusement à l’ordre du jour.

La crise de légitimation de la Bundeswehr atteint un nouveau stade important. Aux influences à long terme du mouvement de 68 avec son changement de valeurs, à la démystification des Etats-Unis, au renforcement du mouvement alternatif "vert", en tant qu'antiautoritaire, écologique et critique envers l'arme nucléaire, s’ajouta la destruction de l’image de l’ennemi : l'Organisation du Pacte de Varsovie fut dissoute dans les faits en 1991.

La politique de sécurité de la République fédérale réagit de deux manières. D'une part, les forces communes de la Bundeswehr furent quantitativement considérablement réduites en conséquence des négociations 4+2 et en relation avec les pourparlers pour la réduction des forces terrestres en Europe : de plus de 600.000 à 340.000 soldats, l’armée de la RDA comprise. D'autre part, la Bundeswehr réagit de façon analogue à la différenciation des couleurs de l'ennemi dans ses jeux tactiques au début des années 70, mais en adoptant cette fois, dans la période de la "Perestroika" et de la "Glasnost", une attitude plus offensive. Dès lors, elle se fit passer (aussi) pour une armée ayant le sens écologique. Pendant une courte phase d’orientation, l’armée ouest-allemande fit sa publicité, par le moyen de brochures de prestige, présentées de manière minutieuse ; elle essaya de se légitimer par ce simple propos : sur ses terrains d’entraînement survivent des espèces devenues rares et menacées de disparition, car elles seraient ici protégées des dommages de la civilisation suite à l’enclavement du sol, à l’utilisation agricole ou à la construction. La Bundeswehr appela des consultants en écologie, dans leurs périodiques apparaissaient des articles à ce sujet.
21) L'action se perdit rapidement en fumée, et cela non seulement pour avoir renoncé au papier recyclé dans la campagne publicitaire : le développement politique lui-même ouvrit, de façon nouvelle, des perspectives - considérées peu avant comme impensables - pour re-légitimer l’existence de l’armée allemande. 22)


2.4 La fin du conflit est-ouest

La série des crises de légitimation de l'armée ouest-allemande atteignit son paroxysme avec la réunification allemande, avec la dissolution de l'Union soviétique, avec la dissolution aussi de l'Organisation du Pacte de Varsovie (WVO), l'alliance militaire des anciens Etats socialistes, au début des années 90. L'ennemi constitutif pour la politique de sécurité de la période d'après-guerre s'était complètement perdu, il s'était décomposé en une multiplicité de petits Etats, pour la plupart en faillite, en outre orientés vers des modèles politiques occidentaux.

Le premier groupe cible de la Bundeswehr, la jeunesse ouest-allemande s'interrogeait ainsi : pourquoi dois-je aujourd'hui encore donner quinze mois de ma vie ? Pour quelle formation contre quel ennemi ? Une part croissante de la population réclamait une réduction significative des dépenses d'armement dans le budget fédéral, c’est-à-dire le "dividende de la paix". Dans la sociale démocratie allemande (SPD) apparaissait provisoirement la reven-dication de supprimer un dixième des dépenses militaires par an. Pendant un certain temps et dans leur majorité les VERTS réclamaient même la dissolution immédiate de la Bundeswehr ; une grosse partie des VERTS (appelée désormais Bündnis 90/Die GRÜNEN) postulait le retrait de la République fédérale de l'OTAN. Le Ministre de la Défense Rühe vit finalement la République fédérale "encerclée par des amis". Dans une autre partie (voir ci-après) de cette étude, j’observe la poussée du nombre des objecteurs de conscience. Cela aboutit à une perte temporaire de légitimation de la Bundeswehr.

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