Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Jean-Paul Kieffer
Réponse à Johannes M. Becker d’un point de vue français

Avant-propos
Toute crise de légitimation d’une armée, quel que soit le pays, comporte deux aspects : la perception par l’opinion publique d’une part, celle de l’armée concernée d’autre part.

Si les instruments de socialisation et le rôle joué sur la scène internationale sont des facteurs essentiels, ils ne sont, semble-t-il, que la conséquence de l’histoire.

L’histoire de l’Allemagne au XXe siècle étant ce qu’elle est, le militaire, considéré comme responsable du militarisme, a été, et est encore notamment dans une partie de la jeunesse discréditée en République fédérale d’Allemagne. Il est donc compréhensible que dans ces conditions les politiques allemands aient attaché plus d’importance aux réactions réelles ou supposées de leur opinion publique qu’à l’ambiance qui régnait au sein de leur armée, le militaire ne pouvant et ne devant être qu’un exécutant. L’Allemagne est, semble-t-il, le seul pays occidental dans lequel le ministre de la Défense commande directement les corps d’armée.

La situation est différente en France où le soldat jouit encore d’une certaine considération. Les échecs lui sont, certes, reprochés, mais la part que les politiques y ont prise n’est pas complètement oubliée ou passée sous silence.


1. Allemagne : Les crises de légitimation

Il est indéniable que la France a largement contribué, dans une première phase qui a duré dix ans, à accréditer l'idée que l'on ne pouvait faire confiance à l'Allemagne, et que l'Europe et surtout la France elle-même, se porterait mieux s'il n'y avait pas de soldats allemands. Une certaine méfiance, compréhensible après que le territoire national eut été envahi trois fois en quatre-vingts ans, animait encore l’opinion publique française. Les responsables politiques quant à eux, dès juin 1948, savaient qu’une remilitarisation de l’Allemagne était indispensable. Le 4 juin 1948, la France donna son approbation aux "Recommandations de Londres" qui constituaient les bases sur lesquelles la République fédérale d’Allemagne sera fondée en 1949. En 1950, Robert Schuman, préparant ce qui devait devenir la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) déclarait : "Le rassemblement des nations européennes exige que l’opposition séculaire de la France et de l’Allemagne soit éliminée…"
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Il convient de rappeler que la Communauté Européenne de Défense (CED) était une initiative française et qu’elle a échoué en raison de l’opposition du parti communiste très dépendant de Moscou et de celle des gaullistes qui mettaient plus en cause les modalités que le principe.

La preuve en est que les Traités de Paris du 23 octobre 1954, scellant l’entrée de l’Allemagne fédérale dans l’Union de l’Europe Occidentale (UEO) et l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) furent signés sans que la France ne formule aucune réserve.

La France et les Français avaient parfaitement compris que le seul ennemi potentiel était l’Union Soviétique et ses alliés plus ou moins volontaires du Pacte de Varsovie.

La menace que constituait cette alliance n’était pas plus pour les Français que pour les Allemands "une image préconçue" de l’ennemi. Le Blocus de Berlin, les 50.000 chars (l’OTAN n’en avait que 16.000), le formidable arsenal nucléaire, une flotte surdi-mensionnée démontraient suffisamment la volonté hégémonique de l’Union Soviétique. Les plans d’attaque de l’Occident, trouvés en République Démocratique Allemande depuis la disparition du Rideau de Fer, prouvent que si la qualité de la menace et les capacités soviétiques ont été surestimées, la volonté d’agression ne fait aucun doute.

Que la jeunesse allemande, dispensée de "l'impôt défense" depuis 1945 n'ait pas été enthousiaste à l'idée de recommencer à servir sous les drapeaux n'est guère étonnant. Les pères avaient payé très cher, pour beaucoup sans doute croyant en toute bonne foi défendre un idéal national ; les fils n'y croyaient plus.

Le rouge pour figurer l’ennemi ne semble pas être un choix désignant les communistes comme l’Ennemi. Sur certaines cartes napoléoniennes, les Russes figurent déjà en rouge et les Français en bleu (les Allemands sont en noir et les Autrichiens en jaune). Ce sont les Soviétiques qui ont protesté contre cette pratique au début des années 1970. En France aussi, l’ennemi est devenu orange pendant une courte période, puis les habitudes sont revenues, au profit de préoccupations plus sérieuses.

Considérer que l’augmentation du nombre d’objecteurs de conscience est une conséquence de l’Ostpolitik et de la détente qu’elle a contribuée à engendrer paraît surprenant. Ne serait-ce pas plutôt le résultat d’une législation favorable, pour ne pas dire encourageante dont les jeunes Allemands ont profité ? Le "Zivildienst" rend bien des services ! (A noter qu'il est actuellement une des raisons qui militent en faveur du maintien de la conscription. Qui fera ce travail s'il n'y a plus d'objecteurs de conscience ?)

Est-on bien certain que la sensation de menace avait diminué ? Est-ce que l’Europe n’avait pas pris l’habitude de cette épée de Damoclès ?

Il est une autre question que l’on est tenté de se poser. Les Allemands croyaient-ils vraiment que l’Europe, voire le monde entier, avait les yeux fixés sur eux et que la moindre intervention d’un soldat allemand hors du territoire national allait soulever de vives réactions ? Ne s’agissait-il pas d’un alibi ? Protégés par le grand frère américain, face à une menace de guerre Est-Ouest devenue de plus en plus improbable au fur et à mesure qu’apparaissaient les difficultés économiques et politiques de l’Union Soviétique, il était tentant pour les hommes politiques de s’abriter derrière les réactions possibles des opinions publiques.

Il est difficile de se prononcer. Une chose est certaine, les réactions des Allemands face aux menaces ont, pendant toute cette longue période qui se termine avec la Perestroïka et la Glasnost, toujours un peu étonné les Français. Les manifestations de masse contre la guerre du Viêt-Nam, contre l’installation des Pershing II et des Cruises missiles, l’attitude de l’opinion publique et des médias lors de la guerre du golfe, postérieure mais procédant du même esprit, leur ont toujours paru incompatible avec le rôle de meilleur ami de l’Amérique, de meilleur élève de l’Otan faisant volontiers la leçon au trublion français. A-t-on jamais vu en Allemagne une manifestation de grande ampleur contre les missiles soviétiques ? Curieusement les Allemands ont plus manifesté contre l’armement de leurs amis que contre celui de leurs ennemis.

Il est bien évident que dans ces conditions la Bundeswehr ne pouvait que souffrir de crises de légitimation. Celle qui est logiquement apparue lorsque la menace a, au moins provisoirement, disparu, a été encore plus aiguë que les précédentes. Mais il s’agissait là d’un phénomène général, un politicien français a parlé de toucher les dividendes de la paix. L’ensemble des pays de l’Alliance a été touché. Les budgets de la défense ont partout subi de sévères ponctions.

Le paradoxe en ce qui concerne l’Allemagne est qu’après avoir réalisé son unité, recouvré totalement sa souveraineté, surmonté sa dernière crise de légitimation de manière remarquable, alors que la majorité des citoyens et notamment les jeunes, approuve son action dans le cadre de l’ONU ou de l’OTAN, elle soit devenue de tous les grands pays européens celui dont le budget de la défense est proportionnellement le plus bas. L’Allemagne est-elle vraiment prête à assumer les responsabilités internationales que sa dimension économique et démographique lui impose ? Les Français manifestent quelques inquiétudes à ce sujet. Le maintien d’un semblant de conscription, officiellement pour maintenir le lien armée–nation et la notion de soldat citoyen, alors que le véritable enjeu est celui des emplois tenus gratuitement par les objecteurs de conscience, donne à penser que la politique intérieure reste encore la préoccupation majeure.


2. Les crises de légitimation françaises

La défaite de mai-juin 1940 a profondément marqué le pays et explique en grande partie la politique étrangère et de défense de la France jusqu’à nos jours :le sacrifice des soldats français permettant aux Britanniques de rembarquer à Dunkerque, sacrifice qui sauva une armée qui l’a rapidement oublié ; les atermoiements des Américains pas pressés d’entrer en guerre ; des choix politiques et stratégiques désastreux hésitant entre la guerre de mouvement préconisée par le colonel de Gaulle et la ligne Maginot. Et enfin la faiblesse des hommes politiques qui, comme l’a dit Sir Winston Churchill, ont longtemps "préféré le déshonneur à la guerre pour avoir finalement le déshonneur et la guerre". Munich et ses conséquences n'ont pas été pardonné à ces hommes. Nul ne sait quel aurait été le résultat d'une plus grande fermeté, mais il est certain que l'histoire en aurait été changée.

La réconciliation de la France avec son armée a été facilitée par le fait que c’était un militaire qui avait sauvé l’honneur. Au nom de De Gaulle, il faut ajouter ceux de De Lattre, Koenig Bethouard, mais aussi ceux de Leclerc, de Hauteclocque et de Juin. Ces hommes ont permis à la France avec le million de soldats fourni par l’Union française, d’être présente au jour de la victoire sur l’Allemagne nazie. Le parti communiste, initialement neutre en raison du pacte germano-soviétique, s’est, après l’invasion de l’Union Soviétique, totalement investi dans la résistance. Le dégagement des cadres des officiers issus des maquis communistes qui refusaient de partir en Indochine est un épisode peu connu. Il a pourtant, à l’époque, créé des situations difficiles pour les intéressés : abandonnés par leur parti, ils ont été oubliés.

Il n’en reste pas moins que le traumatisme de mai 1940 a été et reste profond. La volonté si souvent affichée de pouvoir défendre ses intérêts vitaux, non pas seul mais en ayant le poids suffisant pour se faire entendre, est probablement une des conséquences de ce traumatisme.

L’opinion publique française ne s’est, en général, pas sentie très concernée par la guerre d’Indochine, trop lointaine, menée par des professionnels ou des troupes coloniales, elle n’intéressait guère que les militants communistes qui sabotaient les armes et les munitions envoyées de métropole pour lutter contre leurs "frères Viêt-minh". Si la guerre d’Indochine n’a pas provoqué de crise de légitimation au sein de la société française car la jeunesse (en fait le contingent, les soldats de métier, sont aussi des jeunes!), elle, a été à l’origine d’une crise interne.

Les militaires s’étaient déjà sentis trahis par les politiques en 1940. Ils eurent le même sentiment après Diên Biên Phu, sentiment qui s’exacerbera lors de la guerre d’Algérie.

L’Indochine est aussi à l’origine d’un certain antiaméricanisme, aujourd’hui disparu chez les officiers français. Le rôle des Etats-Unis n’a pas toujours été très clair, notamment celui de Forces Spéciales implantées dès 1946, en particulier au Laos. Enfin, le refus de soutenir Diên Biên Phu avec l’US Air Force est longtemps resté dans la mémoire des survivants.

L’attitude de l’armée française en Algérie et notamment celle de ses troupes professionnelles s’explique en partie par cette crise interne qui débouchera sur une vraie crise de légitimation entre la France et son armée.

La situation était cependant bien différente. L’Algérie était un département français, la majorité des soldats appartenait au contingent, plusieurs millions de jeunes Français y ont participé et il y avait dans ces trois départements plus d’un million de Français de souche (par opposition aux FSNA : Français de souche nord-africaine) qui y vivaient depuis 150 ans. Enfin, contrairement à ce qui s’était passé en Indochine, l’Armée de Libération Nationale (ALN) était détruite ou installée à Tunis et au Caire. La guerre a duré huit ans (elle n’a certainement pas commencé en 1939), il y avait eu auparavant des incidents mineurs et une émeute à Sétif en 1946, trop durement réprimée, dont le caractère nationaliste n’est pas avéré. L’immense majorité des militaires savait très bien que l’Algérie ne resterait pas éternellement française. Ce que l’armée n’acceptait pas, c’est le manque de progressivité dans le processus d’indépendance et le fait que les politiques une fois de plus les aient encouragés à s’engager à fond, couvrant notamment, en toute connaissance de cause, la pratique occasionnelle de la torture, pour une fois de plus les abandonner. Ils savaient par ailleurs quel serait le sort des Algériens restés fidèles à la France.

Les historiens sont partagés quand il s'agit de chiffrer le nombre de morts qu'a fait cette guerre qui n'a longtemps pas voulu dire son nom. Les chiffres, les plus communément admis même par les Algériens, au moins ceux qui ne participent pas à la propagande du régime en place, sont impressionnants et donnent une assez bonne image de ce que fut ce conflit.

Les pertes françaises seraient de l'ordre de 30.000 dont 23.000 soldats (accidents divers compris).

Pour ce qui concerne les Algériens, 150.000 d'entre eux (Moudjahidines) sont tombés les armes à la main dans les opérations dites de "maintien de l'ordre", 16.000 d'entre eux ont été tués et 14.000 enlevés et "disparus", victimes des rivalités internes au sein du Front de Libération Nationale (FLN) ou de la lutte pour le pouvoir entre le FLN et le Mouvement National Algérien (MNA) de Messali Hadj (précurseur, lui-même assassiné). Ces mêmes rivalités ont fait en France chez les Algériens 4.500 morts et 9.000 blessés. Il faut ajouter à ce triste bilan les 60.000 à 90.000 harkis ou sympathisants de la France assassinés après le 19 mars 1962, date de la signature des Accords d'Evian.

Le putsch des généraux de 1961 a, certes, provoqué une crise entre la France et son armée, elle a en partie pu être surmontée relativement rapidement. Il n’en va pas de même pour ce qui concerne la méfiance du militaire à l’égard du politique. Elle ne se manifeste guère mais existe toujours, sans pour autant que soit remise en cause la primauté du politique démocratiquement élu. Les Accords d’Evian étaient certainement de bons accords, mais ils n’ont jamais été appliqués et il aura fallu presque quarante ans pour qu’un hommage officiel soit enfin rendu aux harkis qui avaient cru en la parole de la France.

Malgré des vicissitudes, des variations et des tensions, des crises de légitimation plus ou moins graves, l’armée française n’a jamais connu les problèmes qu’a rencontré la Bundeswehr. Celle-ci, de son coté, est "rentrée dans le rang". Le temps a fait son œuvre, la Bundeswehr est devenue une armée comme les autres et semble à moyen terme plus menacée (comme l’armée française) par les restrictions budgétaires que par les crises de légitimation. Les jeunes Allemands comme les jeunes Français ne protestent pas plus contre l'intervention en ex-Yougoslavie que contre la lutte anti-terroriste dont l'Afghanistan n'est qu'un épisode. Les deux armées sont devenues des moyens de rétablissement de la démocratie ou de protection des minorités et acceptées, semble-t-il, comme telles par la jeunesse des deux pays.

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