Avant-propos
Toute crise de légitimation dune armée, quel que soit le pays, comporte deux aspects : la perception par lopinion publique dune part, celle de larmée concernée dautre part.
Si les instruments de socialisation et le rôle joué sur la scène internationale sont des facteurs essentiels, ils ne sont, semble-t-il, que la conséquence de lhistoire.
Lhistoire de lAllemagne au XXe siècle étant ce quelle est, le militaire, considéré comme responsable du militarisme, a été, et est encore notamment dans une partie de la jeunesse discréditée en République fédérale dAllemagne. Il est donc compréhensible que dans ces conditions les politiques allemands aient attaché plus dimportance aux réactions réelles ou supposées de leur opinion publique quà lambiance qui régnait au sein de leur armée, le militaire ne pouvant et ne devant être quun exécutant. LAllemagne est, semble-t-il, le seul pays occidental dans lequel le ministre de la Défense commande directement les corps darmée.
La situation est différente en France où le soldat jouit encore dune certaine considération. Les échecs lui sont, certes, reprochés, mais la part que les politiques y ont prise nest pas complètement oubliée ou passée sous silence.
1. Allemagne : Les crises de légitimation
Il est indéniable que la France a largement contribué, dans une première phase qui a duré dix ans, à accréditer l'idée que l'on ne pouvait faire confiance à l'Allemagne, et que l'Europe et surtout la France elle-même, se porterait mieux s'il n'y avait pas de soldats allemands. Une certaine méfiance, compréhensible après que le territoire national eut été envahi trois fois en quatre-vingts ans, animait encore lopinion publique française. Les responsables politiques quant à eux, dès juin 1948, savaient quune remilitarisation de lAllemagne était indispensable. Le 4 juin 1948, la France donna son approbation aux "Recommandations de Londres" qui constituaient les bases sur lesquelles la République fédérale dAllemagne sera fondée en 1949. En 1950, Robert Schuman, préparant ce qui devait devenir la Communauté Européenne du Charbon et de lAcier (CECA) déclarait : "Le rassemblement des nations européennes exige que lopposition séculaire de la France et de lAllemagne soit éliminée
" 1)
Il convient de rappeler que la Communauté Européenne de Défense (CED) était une initiative française et quelle a échoué en raison de lopposition du parti communiste très dépendant de Moscou et de celle des gaullistes qui mettaient plus en cause les modalités que le principe.
La preuve en est que les Traités de Paris du 23 octobre 1954, scellant lentrée de lAllemagne fédérale dans lUnion de lEurope Occidentale (UEO) et lOrganisation du Traité de lAtlantique Nord (OTAN) furent signés sans que la France ne formule aucune réserve.
La France et les Français avaient parfaitement compris que le seul ennemi potentiel était lUnion Soviétique et ses alliés plus ou moins volontaires du Pacte de Varsovie.
La menace que constituait cette alliance nétait pas plus pour les Français que pour les Allemands "une image préconçue" de lennemi. Le Blocus de Berlin, les 50.000 chars (lOTAN nen avait que 16.000), le formidable arsenal nucléaire, une flotte surdi-mensionnée démontraient suffisamment la volonté hégémonique de lUnion Soviétique. Les plans dattaque de lOccident, trouvés en République Démocratique Allemande depuis la disparition du Rideau de Fer, prouvent que si la qualité de la menace et les capacités soviétiques ont été surestimées, la volonté dagression ne fait aucun doute.
Que la jeunesse allemande, dispensée de "l'impôt défense" depuis 1945 n'ait pas été enthousiaste à l'idée de recommencer à servir sous les drapeaux n'est guère étonnant. Les pères avaient payé très cher, pour beaucoup sans doute croyant en toute bonne foi défendre un idéal national ; les fils n'y croyaient plus.
Le rouge pour figurer lennemi ne semble pas être un choix désignant les communistes comme lEnnemi. Sur certaines cartes napoléoniennes, les Russes figurent déjà en rouge et les Français en bleu (les Allemands sont en noir et les Autrichiens en jaune). Ce sont les Soviétiques qui ont protesté contre cette pratique au début des années 1970. En France aussi, lennemi est devenu orange pendant une courte période, puis les habitudes sont revenues, au profit de préoccupations plus sérieuses.
Considérer que laugmentation du nombre dobjecteurs de conscience est une conséquence de lOstpolitik et de la détente quelle a contribuée à engendrer paraît surprenant. Ne serait-ce pas plutôt le résultat dune législation favorable, pour ne pas dire encourageante dont les jeunes Allemands ont profité ? Le "Zivildienst" rend bien des services ! (A noter qu'il est actuellement une des raisons qui militent en faveur du maintien de la conscription. Qui fera ce travail s'il n'y a plus d'objecteurs de conscience ?)
Est-on bien certain que la sensation de menace avait diminué ? Est-ce que lEurope navait pas pris lhabitude de cette épée de Damoclès ?
Il est une autre question que lon est tenté de se poser. Les Allemands croyaient-ils vraiment que lEurope, voire le monde entier, avait les yeux fixés sur eux et que la moindre intervention dun soldat allemand hors du territoire national allait soulever de vives réactions ? Ne sagissait-il pas dun alibi ? Protégés par le grand frère américain, face à une menace de guerre Est-Ouest devenue de plus en plus improbable au fur et à mesure quapparaissaient les difficultés économiques et politiques de lUnion Soviétique, il était tentant pour les hommes politiques de sabriter derrière les réactions possibles des opinions publiques.
Il est difficile de se prononcer. Une chose est certaine, les réactions des Allemands face aux menaces ont, pendant toute cette longue période qui se termine avec la Perestroïka et la Glasnost, toujours un peu étonné les Français. Les manifestations de masse contre la guerre du Viêt-Nam, contre linstallation des Pershing II et des Cruises missiles, lattitude de lopinion publique et des médias lors de la guerre du golfe, postérieure mais procédant du même esprit, leur ont toujours paru incompatible avec le rôle de meilleur ami de lAmérique, de meilleur élève de lOtan faisant volontiers la leçon au trublion français. A-t-on jamais vu en Allemagne une manifestation de grande ampleur contre les missiles soviétiques ? Curieusement les Allemands ont plus manifesté contre larmement de leurs amis que contre celui de leurs ennemis.
Il est bien évident que dans ces conditions la Bundeswehr ne pouvait que souffrir de crises de légitimation. Celle qui est logiquement apparue lorsque la menace a, au moins provisoirement, disparu, a été encore plus aiguë que les précédentes. Mais il sagissait là dun phénomène général, un politicien français a parlé de toucher les dividendes de la paix. Lensemble des pays de lAlliance a été touché. Les budgets de la défense ont partout subi de sévères ponctions.
Le paradoxe en ce qui concerne lAllemagne est quaprès avoir réalisé son unité, recouvré totalement sa souveraineté, surmonté sa dernière crise de légitimation de manière remarquable, alors que la majorité des citoyens et notamment les jeunes, approuve son action dans le cadre de lONU ou de lOTAN, elle soit devenue de tous les grands pays européens celui dont le budget de la défense est proportionnellement le plus bas. LAllemagne est-elle vraiment prête à assumer les responsabilités internationales que sa dimension économique et démographique lui impose ? Les Français manifestent quelques inquiétudes à ce sujet. Le maintien dun semblant de conscription, officiellement pour maintenir le lien arméenation et la notion de soldat citoyen, alors que le véritable enjeu est celui des emplois tenus gratuitement par les objecteurs de conscience, donne à penser que la politique intérieure reste encore la préoccupation majeure.
2. Les crises de légitimation françaises
La défaite de mai-juin 1940 a profondément marqué le pays et explique en grande partie la politique étrangère et de défense de la France jusquà nos jours :le sacrifice des soldats français permettant aux Britanniques de rembarquer à Dunkerque, sacrifice qui sauva une armée qui la rapidement oublié ; les atermoiements des Américains pas pressés dentrer en guerre ; des choix politiques et stratégiques désastreux hésitant entre la guerre de mouvement préconisée par le colonel de Gaulle et la ligne Maginot. Et enfin la faiblesse des hommes politiques qui, comme la dit Sir Winston Churchill, ont longtemps "préféré le déshonneur à la guerre pour avoir finalement le déshonneur et la guerre". Munich et ses conséquences n'ont pas été pardonné à ces hommes. Nul ne sait quel aurait été le résultat d'une plus grande fermeté, mais il est certain que l'histoire en aurait été changée.
La réconciliation de la France avec son armée a été facilitée par le fait que cétait un militaire qui avait sauvé lhonneur. Au nom de De Gaulle, il faut ajouter ceux de De Lattre, Koenig Bethouard, mais aussi ceux de Leclerc, de Hauteclocque et de Juin. Ces hommes ont permis à la France avec le million de soldats fourni par lUnion française, dêtre présente au jour de la victoire sur lAllemagne nazie. Le parti communiste, initialement neutre en raison du pacte germano-soviétique, sest, après linvasion de lUnion Soviétique, totalement investi dans la résistance. Le dégagement des cadres des officiers issus des maquis communistes qui refusaient de partir en Indochine est un épisode peu connu. Il a pourtant, à lépoque, créé des situations difficiles pour les intéressés : abandonnés par leur parti, ils ont été oubliés.
Il nen reste pas moins que le traumatisme de mai 1940 a été et reste profond. La volonté si souvent affichée de pouvoir défendre ses intérêts vitaux, non pas seul mais en ayant le poids suffisant pour se faire entendre, est probablement une des conséquences de ce traumatisme.
Lopinion publique française ne sest, en général, pas sentie très concernée par la guerre dIndochine, trop lointaine, menée par des professionnels ou des troupes coloniales, elle nintéressait guère que les militants communistes qui sabotaient les armes et les munitions envoyées de métropole pour lutter contre leurs "frères Viêt-minh". Si la guerre dIndochine na pas provoqué de crise de légitimation au sein de la société française car la jeunesse (en fait le contingent, les soldats de métier, sont aussi des jeunes!), elle, a été à lorigine dune crise interne.
Les militaires sétaient déjà sentis trahis par les politiques en 1940. Ils eurent le même sentiment après Diên Biên Phu, sentiment qui sexacerbera lors de la guerre dAlgérie.
LIndochine est aussi à lorigine dun certain antiaméricanisme, aujourdhui disparu chez les officiers français. Le rôle des Etats-Unis na pas toujours été très clair, notamment celui de Forces Spéciales implantées dès 1946, en particulier au Laos. Enfin, le refus de soutenir Diên Biên Phu avec lUS Air Force est longtemps resté dans la mémoire des survivants.
Lattitude de larmée française en Algérie et notamment celle de ses troupes professionnelles sexplique en partie par cette crise interne qui débouchera sur une vraie crise de légitimation entre la France et son armée.
La situation était cependant bien différente. LAlgérie était un département français, la majorité des soldats appartenait au contingent, plusieurs millions de jeunes Français y ont participé et il y avait dans ces trois départements plus dun million de Français de souche (par opposition aux FSNA : Français de souche nord-africaine) qui y vivaient depuis 150 ans. Enfin, contrairement à ce qui sétait passé en Indochine, lArmée de Libération Nationale (ALN) était détruite ou installée à Tunis et au Caire. La guerre a duré huit ans (elle na certainement pas commencé en 1939), il y avait eu auparavant des incidents mineurs et une émeute à Sétif en 1946, trop durement réprimée, dont le caractère nationaliste nest pas avéré. Limmense majorité des militaires savait très bien que lAlgérie ne resterait pas éternellement française. Ce que larmée nacceptait pas, cest le manque de progressivité dans le processus dindépendance et le fait que les politiques une fois de plus les aient encouragés à sengager à fond, couvrant notamment, en toute connaissance de cause, la pratique occasionnelle de la torture, pour une fois de plus les abandonner. Ils savaient par ailleurs quel serait le sort des Algériens restés fidèles à la France.
Les historiens sont partagés quand il s'agit de chiffrer le nombre de morts qu'a fait cette guerre qui n'a longtemps pas voulu dire son nom. Les chiffres, les plus communément admis même par les Algériens, au moins ceux qui ne participent pas à la propagande du régime en place, sont impressionnants et donnent une assez bonne image de ce que fut ce conflit.
Les pertes françaises seraient de l'ordre de 30.000 dont 23.000 soldats (accidents divers compris).
Pour ce qui concerne les Algériens, 150.000 d'entre eux (Moudjahidines) sont tombés les armes à la main dans les opérations dites de "maintien de l'ordre", 16.000 d'entre eux ont été tués et 14.000 enlevés et "disparus", victimes des rivalités internes au sein du Front de Libération Nationale (FLN) ou de la lutte pour le pouvoir entre le FLN et le Mouvement National Algérien (MNA) de Messali Hadj (précurseur, lui-même assassiné). Ces mêmes rivalités ont fait en France chez les Algériens 4.500 morts et 9.000 blessés. Il faut ajouter à ce triste bilan les 60.000 à 90.000 harkis ou sympathisants de la France assassinés après le 19 mars 1962, date de la signature des Accords d'Evian.
Le putsch des généraux de 1961 a, certes, provoqué une crise entre la France et son armée, elle a en partie pu être surmontée relativement rapidement. Il nen va pas de même pour ce qui concerne la méfiance du militaire à légard du politique. Elle ne se manifeste guère mais existe toujours, sans pour autant que soit remise en cause la primauté du politique démocratiquement élu. Les Accords dEvian étaient certainement de bons accords, mais ils nont jamais été appliqués et il aura fallu presque quarante ans pour quun hommage officiel soit enfin rendu aux harkis qui avaient cru en la parole de la France.
Malgré des vicissitudes, des variations et des tensions, des crises de légitimation plus ou moins graves, larmée française na jamais connu les problèmes qua rencontré la Bundeswehr. Celle-ci, de son coté, est "rentrée dans le rang". Le temps a fait son uvre, la Bundeswehr est devenue une armée comme les autres et semble à moyen terme plus menacée (comme larmée française) par les restrictions budgétaires que par les crises de légitimation. Les jeunes Allemands comme les jeunes Français ne protestent pas plus contre l'intervention en ex-Yougoslavie que contre la lutte anti-terroriste dont l'Afghanistan n'est qu'un épisode. Les deux armées sont devenues des moyens de rétablissement de la démocratie ou de protection des minorités et acceptées, semble-t-il, comme telles par la jeunesse des deux pays.