Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Paul Klein
Réponse à Jean-Paul Kieffer d’un point de vue allemand

Sur la fonction des mythes

Aussi bien dans l'histoire des individus que dans la mémoire collective des peuples et des nations, on rencontre ce phénomène qui consiste à dépeindre son propre passé de façon positive et celui des autres personnes ou celui des autres peuples sous un jour plutôt négatif. Au niveau de l'individu, cela conduit à embellir et à transfigurer les souvenirs, à mettre en évidence les situations décisives pour souligner leur importance et à refouler les expériences négatives. Il en va de même pour les peuples et les nations qui créent des mythes et des légendes destinés à mettre en relief les côtés sympathiques de leur histoire, à ré-interpréter les moments les moins agréables et à camoufler, dans une large mesure les plus désagréables.

Les mythes se construisent à travers les générations suivant un long processus imperceptible à l'échelle de l'individu pris isolément. Subissant l'influence de l’enseignement, de la socialisation comme celui de la politique nationale dominante du moment, ces mythes servent à l'éducation des peuples qui les ont produits. Souvent ils connaissent des ré-interprétations prenant valeur de vérités historiques, alors même qu’ils sont pure invention ou qu'ils ne contiennent qu’une parcelle de vérité. Ainsi, selon les diverses nations, ce processus de genèse et de ré-interprétation aboutira à différents points de vue à propos d'un seul et même personnage ou d'un même événement. Par exemple, un événement peut être perçu aux yeux d’un Etat comme historique et aux yeux d'un autre comme un mythe ou une légende.


Les différents points de vue sur les mythes fondateurs en France et en Allemagne

Pour les Allemands, la bataille du Teutoburger Wald est un événement historique d’importance, relaté aujourd’hui encore dans les manuels scolaires et dans les cours. Les propos rapportés d’Auguste : "Varus, Varus, rend moi mes légions", sont considérés comme authentiques et il n’y a aucun doute à propos du personnage d’Arminius que le 19ème siècle a rebaptisé en Hermann. Rapidement, ce personnage devint en Allemagne la figure emblématique du héros national symbolisant les vertus allemandes : pendant des siècles ne fut-il pas le seul Germain à s’être battu avec succès contre une grande puissance, créant ainsi ce qui peut être considéré comme un fait significatif ? En France, il demeure, en revanche, un prince germanique qui certes gagna une bataille, mais peu importante, et qui finalement ne changea rien.

Vercingétorix, que Jean-Paul Kieffer qualifie de comparable à Arminius, a subi en Allemagne un destin similaire. A la rigueur, on le connaît à travers le "De bello gallico" de César mais, au demeurant, comme un rebelle gaulois ayant échoué. Contrairement à Arminius en Allemagne, à son époque, Vercingétorix trouve en France un concurrent - au moins au sein des lettrés (bei den Gebildeten) - en la personne de Clovis, dont Charles De Gaulle dit en tout cas : "Pour moi, l’histoire de notre pays commence avec Clovis, il fut élu roi au sein de la tribu des Francs qui a donné son nom à notre pays".

Certes Clovis est aujourd’hui, dans le meilleur des cas, un nom connu de la plupart des Français. Malgré tout, il apparaît surtout comme l’ébauche d’un mythe national servant une visée centralisatrice intégrant Charlemagne et beaucoup de rois français comme aussi, bien sûr, Napoléon Premier. Aux Allemands a été refusé un tel Etat national centralisé et avec lui un mythe analogue, le Saint Empire Romain Germanique ayant une structure fédérale à l'intérieur duquel les différents États et leurs princes ont toujours revendiqué leur indépendance, l'Empereur n'y disposant jamais d'un pouvoir comparable à celui d’un souverain français. Cette conception fédérale de l'Allemagne se prolongea dans un Deuxième Reich qui ne disposa même pas d’une armée unifiée. Elle se poursuivit avec la République de Weimar et se maintient aujourd’hui encore, comme idée constitutive de l’Etat. Ce n’est qu’au 19ème siècle, après son déclin et après que la lutte contre Napoléon ait fait naître en Allemagne un nationalisme dirigé contre la France, que le premier Empire et certains de ses Empereurs reçurent des traits mythologiques.

Les Allemands, si tant est qu’ils disposent de connaissances historiques, restent aujourd’hui encore fermement convaincus que la qualification du Premier Reich comme allemand se justifie. Ils invoquent le fait que la masse des populations ainsi que la plupart des princes électeurs de l’Empereur étaient originaires de contrées qui appartiennent aujourd’hui encore à l’Allemagne. Et dans cette manière de voir, ils ne se sentent aucunement dérangés par le fait que le Saint Empire Romain Germanique ait pu s'étendre jusqu’en Italie ou jusque dans le sud de la France, car ils peuvent, à juste titre, invoquer le fait que les tribus germaniques des Ostrogoths et des Wisigoths, des Vandales et des Lombards s’y étaient momentanément établis en formant leurs propres empires germaniques. Certes, une part de ces tribus disparut rapidement, mais une autre part se trouvait sur le territoire du Premier Reich. Le personnage de Theodoric, roi des Goths, qui résida à Ravenne et qui, en tant que Dietrich von Bern, se retrouva très tôt sous les traits d'un héros du monde des légendes allemandes est significatif dans la perception persistante en Allemagne de ces tribus comme étant "allemandes".


Mythes (présumés) allemands et français de l’histoire antérieure


La vénération presque mythique dont jouit, aujourd’hui encore, Napoléon Premier en France est complètement incompréhensible pour beaucoup d’Allemands. Cela apparut au cours de notre programme lors de la visite du Musée de l’Armée à Paris quand les participants allemands regardèrent les objets exposés sur Napoléon d’une façon plus amusée qu’intéressée. Contrairement à ce qui se passe en France, Napoléon a toujours été perçu en Allemagne principalement sous un jour négatif. Il passait, et passe encore, pour un parvenu sans scrupules qui attaqua et conquit les États européens les uns après les autres. Il est pour les Allemands un homme dominateur (Herrenmensch) et de pouvoir. Peut-être cette image négative, légèrement atténuée par le fait que personne ne doute vraiment de son génie militaire, provient-elle des défaites infligées aux Allemands, ou pour être plus exact, aux Prussiens : les défaites qui furent jusqu'alors les plus honteuses de son histoire.

Parce que la Prusse a été humiliée par Napoléon et les Français, il est également possible de comprendre pourquoi le mot "ennemi héréditaire" fut si volontiers employé durant le deuxième Reich, le Kaiserreich, cette Allemagne étant alors incontestablement influencée par la Prusse et un Empereur issu de la maison des Hohenzollern. La classe régnante en Allemagne savait, sans doute, aussi que la France ne se résignerait jamais à la perte de l’Alsace-Lorraine en rangeant ces contrées françaises du côté d'une hérédité allemande qui n’a jamais existée.

Le mythe du sang et du peuple, que cite Jean-Paul Kieffer, a dans les faits dominé de longue date la législation allemande et a trouvé son effrayante apogée dans la perversion raciale du national-socialisme. Jusqu’à ce jour, ce mythe détermine, même s'il a été légèrement affaibli récemment, le droit de la citoyenneté de la République fédérale et conduit parfois à des naturalisations ou des refus difficiles à comprendre.

Dans la population, la conscience que l’on a de devoir sa nationalité allemande à ses ancêtres est peu présente, ou le fait n’est plus accepté. Des blagues circulent par exemple sur la naturalisation des Allemands venant des pays de l’Est : pour être reconnu Allemand, il suffirait d’être propriétaire d’un berger allemand. Les naturalisés eux-mêmes ressentent des résistances et des préjugés et ils continuent ainsi à passer pour des Russes, des Polonais ou des Roumains.

Tout naturellement, dans l'Allemagne d'aujourd'hui, les Suisses, les Néerlandais et même les Autrichiens sont considérés comme des étrangers même si leurs territoires nationaux ont pu faire partie de l’Allemagne dans une histoire plus ou moins récente. L’Alsace-Lorraine n’est pas non plus une exception. Dans l’esprit des Allemands, tous ces territoires qui, certes, ont pu appartenir à l’Allemagne, ne sont plus actuellement considérés par personne comme territoires allemands. Lorsque certains Allemands, en visitant l’Alsace, se sont étonnés du fait que la période allemande de cette région ne soit perçue en aucune manière sous un jour très favorable par les habitants de cette région, cela s’explique simplement par le fait que la plupart des Allemands ignorent tout de l’histoire douloureuse de l’Alsace intégrée à partir de 1871 à l’Empire au temps du Kaiserreich, ou de l’Alsace sous l’occupation allemande durant la Seconde guerre mondiale, ni de la façon dont étaient traités les habitants par les Allemands à cette époque.


Les forces armées allemandes et françaises et leurs mythes

Lorsqu’à l’étranger, il est question de la Bundeswehr, il n’est pas rare que l’on s’interroge immédiatement sur l'Innere Führung. On tombe alors fréquemment dans des malentendus, car l'Innere Führung passe souvent comme étant une sorte de stratégie destinée à assouplir l’armée pour la rendre semblable à la société civile. C’est faux. Le Général Graf von Baudissin, qui fut l'un des pères fondateur du concept, ne voulait, en aucun cas, amoindrir les capacités combattantes des forces armées. Influencé par son expérience de soldat dans la Wehrmacht, il s’est agi simplement pour lui de créer une armée dans laquelle le soldat, tout en s’acquittant de ses charges militaires, peut continuer à défendre ses droits de citoyen. Après quelques difficultés de départ, on peut dire que l'Innere Führung a largement réussi. Aux yeux du soldat allemand d’aujourd’hui, ce n’est pas un mythe, mais cela représente, en revanche, dans l’esprit du citoyen en uniforme, une philosophie de gestion structurée et vivante qui a fait ses preuves aussi bien en temps de paix qu’en mission. Les militaires allemands remplissent tout aussi bien leur rôle que leurs homologues d’autres armées et rien ne porte à croire qu’ils seraient moins aptes au combat que les soldats d’autres nations.

Il appartient également à l'Innere Führung de préciser au soldat qu’il a le droit et même le devoir, dans des cas précis strictement délimités, de ne pas suivre les ordres, voire de s'y opposer. Certains soldats de la résistance militaire à Hitler doivent leur servir de modèle. N'en font nullement partie ceux qui participèrent eux-mêmes aux crimes commis pendant la guerre, même s'ils se sont opposés et durent peut-être même payer leur opposition de leur vie ; de même, il s’agit, en aucun cas, de se limiter uniquement à ceux qui ont participé directement à l’attentat échoué du 20 juillet 1944, mais d'intégrer ceux qui avaient, auparavant, déjà entrepris des attentats et qui, comme par exemple le Generaloberst Beck, avaient su tirer, dès la première heure, les conséquences de la politique criminelle d’Hitler et avaient alors quitté leurs fonctions.

En comparaison à d’autres armées, la Bundeswehr est sans aucun doute une force de combat pauvre en traditions : elle ne reconnaît aucun uniforme traditionnel, n'a pas de jour de commémoration d’événements militaires antérieurs ni marches et parades s’y rapportant ; ses unités ne prennent pas la suite de régiments ou de bataillons précédents. Les casernes aussi ne portent que rarement les noms de généraux ou de batailles remportées. Cette pauvreté apparente, en ce qui concerne les traditions, ne signifie cependant pas que la Bundeswehr soit dépourvue d’histoire. Dans ses publications, que les soldats reçoivent le plus souvent gratuitement, elle se reporte au passé sans laisser de côté ses aspects négatifs. Un service de recherche sur l’histoire militaire (de renommée internationale) se penche aussi sur les thèmes controversés de ce passé. Depuis 1978, ce service a, en plus de la recherche historique, une deuxième mission capitale qui consiste à élaborer des outils pour la formation historique au sein de la Bundeswehr en réunissant les résultats des recherches du service et des sciences de l’histoire. Il en résulte la création d’un département "Formation, Information et Etudes spécialisées". Grâce au matériel réuni par ce service de recherche, on enseigne à tous les soldats de la Bundeswehr les aspects positifs et négatifs de l’histoire militaire allemande dans le cadre de la "formation politique et civique" (Politische Bildung) obligatoire.

Dans les années 50 et 60, beaucoup de militaires de la Bundeswehr relevaient la présence et l’influence de deux mythes dans les forces armées françaises : tout d’abord, celui d'une nation sortie vainqueur de la Seconde Guerre Mondiale et, en second lieu, le mythe d'une nation de résistants à Hitler et au national-socialisme.

A propos de la nation sortie vainqueur, ces militaires reprochaient aux Français le fait d’avoir trop volontiers oublié la débâcle des forces armées françaises en 1940 ainsi que les humiliantes clauses de l’armistice ; ils leur reprochaient aussi d'avoir enjolivé le rôle de la France libre, en réalité marginal et peu déterminant pour l'issu de la guerre, en présentant sa participation comme plus importante qu’elle ne l’a été dans les faits au moment des campagnes d'Italie, de la libération de la France et de la conquête de l’Allemagne. En fait, selon eux, la France serait redevable uniquement à la bienveillance des Etats-Unis, des Britanniques et des Russes d’être considérée comme une nation vainqueur.

Quant à la Résistance, tout d’abord, elle se serait mise en place relativement tard et ne serait devenue plus significative par la suite, alors que les Américains et les Anglais avaient déjà débarqué en Normandie et que les Allemands se trouvaient déjà en situation de repli. En outre, en France, on passe sous silence le fait que, pendant la deuxième Guerre Mondiale, la majorité des Français ne se trouvait, en aucun cas, du côté de la France Libre, mais penchait plutôt du côté du régime du Maréchal Pétain. Le nombre de collaborateurs aurait été beaucoup plus important que celui des résistants. Il y aurait eu une collaboration (Zuarbeit) active des services français dans la déportation des juifs vers les camps d’extermination ; des soldats français auraient combattu du côté allemand en Russie et la gendarmerie française aurait en partie soutenu le combat des Allemands contre le maquis. Même la Gestapo allemande pouvait compter sur l’aide de mouchards français.

Dans l’Allemagne contemporaine, bien sûr, presque personne ne croit plus à la persistance de ces deux mythes. Mais les Allemands continuent de penser que les Français rêvent toujours d’une Grande Nation et à ce propos il me faut approuver Jean Paul Kieffer pour qui les raisons de cette croyance tenace sont difficiles à expliquer. Il subsiste probablement encore des restes du mythe de la "nation vainqueur" : ne sont pas innocentes non plus les actions politiques "en cavalier seul" de la France, destinées à faire reconnaître son indépendance en l’opposant fréquemment à ses alliés et ses partenaires. De plus le pathos, inhabituel pour les Allemands, adopté parfois par Charles de Gaulle pour parler de la France et de son rôle dans le monde, peut encore avoir une influence : ainsi de Gaulle passe encore pour le plus grand personnage contemporain de la politique et de l’histoire française.


Perspectives

En résumé, aussi bien pour l’Allemagne que pour la France, il est possible de dire à l’heure actuelle que les mythes présentés ici pâlissent petit à petit et perdent de leur vitalité. Cela tient sans doute à l’unification européenne et à la compréhension sans cesse croissante entre les Allemands et les Français et qui touchent en premier lieu les mythes concernant l’Etat Nation ou ceux ayant pour objet des sujets de discorde comme, par exemple, l’animosité historique entre les deux nations. Compte tenu des mises en commun croissantes, de l’abolition des frontières mais aussi de la coopération intensive précisément dans le domaine militaire, ces mythes ont largement perdu de leur raison d’être et de leur fonction. De plus, la mise en oeuvre d’un travail intensif, aussi bien en France qu'en Allemagne, pour éclairer le passé récent et même très récent a dû jouer un rôle. Dans ce travail, plus d’un mythe a pu être défait. Ainsi pratiquement plus personne en Allemagne ne dira de la Wehrmacht qu’elle n’a pas voulu s’associer aux crimes pendant la Seconde Guerre Mondiale. Et, en France, à travers une grande quantité de recherches publiées sur l’époque de l’occupation allemande et de l’Etat de Vichy, l’idée s’est fait jour que la Résistance contre les nazis a, certes, existé, mais qu’en aucun cas, on ne saurait dire que derrière chaque Français se cachait un résistant.

Toutefois, à la place de ces mythes anciens en train de s’éteindre naissent probablement des mythes nouveaux. "L’un d’eux est le grand récit de la mondialisation qui est mis en exergue de façon positive ou négative selon les convictions politiques". Un autre mythe, à la constitution duquel on a abondamment contribué dans un passé récent, avec entre autre Charles de Gaulle mais aussi François Mitterrand, est celui du modèle que constituerait, pour l’Europe d’aujourd’hui, l’Empire de Charlemagne avec cette idée unificatrice de l’Occident chrétien.

Traduit de l'allemand par Hélène Trachez

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