Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Paul Klein
Les forces militaires allemandes et françaises et leurs capacités de socialisation dans le contexte des différents systèmes de formation et les échelles de valeurs nationales

1. Les armées comme produit de la société

A première vue, et un peu naïvement peut-être, on pourrait considérer qu’il n’y a entre les forces militaires d’Europe, et peut-être du monde, que des différences relativement faibles. En effet, quelle que soit leur nation, tous les soldats portent des uniformes qui paraissent similaires, adoptent des rites assez proches les uns des autres, emploient des vocabulaires spécifiques comparables, sont soumis à des procédés d’instruction et d’entraînement semblables, vivent dans des structures qui sont toutes marquées par une règle hiérarchique selon laquelle le principe d’ordre et d’obéissance n’est pas contesté.
En somme, dans toutes les armées du monde, le personnel se trouve être en position de subordination et/ou d’autorité à l’intérieur d’un cadre établi par l’État. Ceci confère des droits et implique des devoirs qui sont spécifiques aux soldats et qui, pour une part, s’étendent à leur entourage. De même, les buts et les fonctions des forces armées se distinguent à peine les uns des autres ; toutes ces armées ayant pour objet de défendre les intérêts de l’État en recourant, au besoin, à l’usage des armes.
1)


1.1. Les différences franco-allemandes

Toutes ces ressemblances se retrouvent également au sein des armées française et allemande (la Bundeswehr). Et pourtant, dans nos rencontres, dès le début, a dominé l’impression qu’un monde sépare ces deux armées. Pour les Allemands, la différence ne tient pas tellement aux divers concepts de base concernant la tactique ou la planification de l’action : elle concerne également assez peu les notions-clef en matière militaire comme les modalités du commandement et d’organisation des services ou encore les réglementations divergentes dans le domaine disciplinaire et juridique (droit de recours, représentation syndicale). En fait, ce qui retient l’attention des Allemands, c’est que dans l’armée française les différences entre les grades sont beaucoup plus marquées que dans la Bundeswehr ; de même est perçu un style de commandement où domine, de l’autre côté du Rhin, une forme prononcée de paternalisme. Leur apparaissent tout aussi singuliers, exagérés et démodés
2), l’attachement à l’esprit de corps (ou esprit de caste ?) que l’on ressent plus particulièrement chez les officiers français, le poids des traditions et la valeur accordée aux marques distinctives, portées sur les uniformes visant à différencier les unités entres elles ou, enfin, le goût affiché pour les parades et les défilés militaires.

De leur côté, les Français, et en particulier ceux qui ont déjà eu des contacts avec l’armée allemande, considèrent qu’à travers le système de "l’Innere Führung" et le concept de citoyen en uniforme, la Bundeswehr entretient, dans une certaine mesure, un mode de fonctionnement proche de celui de la société civile ce qui, dès lors, pourrait en affaiblir la capacité opérationnelle. D’autre part, ils se montrent assez sceptiques à l’égard des droits de participation garantis par la loi et d’un système de cogestion (Mitbestimmung) visualisé par la Personne de Confiance ou par la représentation du personnel dont les possibilités d’action sont en fait, il convient de le dire, bien souvent surestimées. La réserve exprimée s’attache à l’étendue du droit de recours des soldats, à l’institution du chargé d’affaires militaires (Wehrbeauftragter), à la présence de syndicats et d’autres fédérations professionnelles, la possibilité étant offerte au soldat d’exercer une activité à caractère syndicale ou politique lui permettant même, le cas échéant, d’occuper un mandat électif local, comme celui de maire, parallèlement à ses obligations de service. Autres dispositions ayant suscité l’étonnement des participants français : l’instauration de compensation en argent ou en temps libre pour les heures supplémentaires effectuées et le montant bien plus élevé de la solde attribuée aux appelés allemands en comparaison de celle de leurs homologues français. D’un autre côté, moins avantageuse est la situation du militaire de carrière et de l’engagé volontaire allemand qui n’a pas de logement de fonction ni aucune facilité d’achat particulière. Enfin, contrairement à ce qui se produit dans l’armée française, l’activité des sous-officiers et des officiers se limite strictement au service et déborde peu sur la sphère familiale. Le militaire allemand cherche à adopter les modèles identificatoires de la société civile plutôt que ceux de son corps de métier ; il veut pouvoir rester un citoyen comme les autres. Cette opinion qui s’exprima parfois dans notre groupe fut formulée par deux observateurs français avisés de la manière suivante : "Les groupes de référence des militaires allemands sont des groupes civils. Ils veulent vivre dans la société au même titre que les autres. Les militaires allemands ont peur d’être enfermés dans un ghetto. Ils ont un désir très fort d’intégration, et ce désir devient d’autant plus marqué qu’ils se sentent en marge ou rejetés. Il y donc un refus des signes distinctifs" (en français dans le texte allemand)
3). Autres points relevés et qui surprennent beaucoup de Français : même s’il existe dans la plupart des casernes allemandes encore des réfectoires et des mess distincts selon les catégories de grades, dans certains sites il n’y a plus qu’une restauration commune aussi bien aux hommes de troupe qu’aux officiers, le plus souvent sous la forme d’un self-service ; la présence, dans l’armée fédérale, d’une administration civile qui détient un large pouvoir de décision dans des domaines comme celui de l’approvisionnement des troupes, du recrutement ou du financement des unités ce qui apparaît totalement inconcevable à beaucoup de Français.

Ainsi, on pourrait résumer les opinions exprimées lors de nos rencontres de la façon suivante : pour les Français, la Bundeswehr a l’image d’une armée attachée à l’exercice de droits et de règles à l’instar de la société civile, ce qui rendrait ses soldats, par comparaison aux leurs, moins efficaces en situation de guerre. En contre partie, pour les Allemands, l’armée française laisse apparaître le maintien d’une séparation nettement affirmée entre les catégories de grades, utilise un ton et un langage rustre visant à instaurer un rapport d’autorité et de discipline, reste attachée aux traditions et tient peu compte des intérêts de l’individu. Comme le dit l’un des participants allemands du séminaire, avec ce style d’armée, les Français passent pour "les Prussiens de l’Europe".


1.2. Réalités ou préjugés

Toutes les oppositions mentionnées reposent sur des opinions et des conduites. Dès lors, doit-on nécessairement les rejeter sous prétexte que ce ne sont là que généralisations et observations individuelles non représentatives et donc à reléguer au rang des préjugés ? Bien que des propos émis lors de notre programme aient pu relever de la conviction personnelle de l’un ou l’autre des participants, et bien qu’ils aient été parfois peu fidèles à la réalité, il serait faux néanmoins d’en tirer la conclusion que ces différences appartiennent simplement aux préjugés et seraient donc, comme tels, sans grande valeur ou sans conséquences. En effet, la plupart des oppositions citées se retrouvent dans la réalité et de façon tout à fait notable dans les expériences menées de coopération militaire entre Français et Allemands. Ainsi, en particulier, la réalité du vécu quotidien dans la brigade franco-allemande et au sein de l’État Major de l’Eurocorps a confirmé l’existence de semblables différences pouvant conduire, aussi bien du côté allemand
4) que du côté français 5), à des malentendus, voire à des désaccords. 6)

Lorsque des différences se traduisent ainsi dans les faits, se pose alors inévitablement la question de leur déterminisme. Et il n’est pas rare que soit donné à entendre des divergences historiques, à savoir que l’armée française se réfère à une tradition ininterrompue très vaste et très ancienne alors que la Bundeswehr, de création récente, se définit en rupture avec les références historiques léguées par les armées précédentes que furent la Reichswehr (Armée Impériale) et la Wehrmacht. Inscrit comme un dogme au moment de sa fondation, la Bundeswehr retient l’idée maîtresse d’avoir à se débarrasser des attributs jugés négatifs des Armées précédentes. Et pour cela, en particulier, sont prônés le système de "l’Innere Führung" et le concept fondamental du citoyen en uniforme, "comment la Bundeswehr se distingue de ses prédécesseurs, la Reichswehr et la Wehrmacht."
7)

Près d’un demi-siècle s’est écoulé depuis la création de la Bundeswehr. Dès lors, on peut convenir que, si les nouveautés introduites dans cette armée au moment de sa création dans les années cinquante et qui constituent, à l’heure actuelle, une différence notable avec l’armée française, n’avaient pas fait leurs preuves, il est probable que les modèles du passé auraient réapparu ou bien que la Bundeswehr aurait adopté des modèles étrangers. Or, il n’en a rien été et comme de son côté, pareillement, l’armée française n’a réalisé depuis un demi-siècle que de minimes transformations au plan de ses structures intérieures, on peut supposer qu’il n’y ait eu que peu de pressions extérieures sur elles, les armées, en France comme en Allemagne, tendant plutôt à se conformer aux courants qui prédominent dans leur société. Chaque armée est le reflet et le produit de sa propre société et vise à satisfaire, à sa manière, le besoin de sécurité exprimé par elle. C’est là que réside le fondement des divergences constatées ; elles reposent sur des différences sociales ayant, nécessairement, une incidence notable aussi sur les forces armées.
A la recherche de telles différences, il était frappant de voir, d’une part, à quel point sont dissemblables nos systèmes scolaires, nos systèmes éducatifs et de formation ; divergences largement ignorées des participants. D’autre part, la façon dont les États s’adaptent à l’évolution des valeurs héritées du passé
8).

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