2. Les différents concepts et systèmes de formation avec leurs conséquences sur les forces armées
2.1. Notions et pratiques
Les systèmes de formation et les systèmes scolaires en France et en Allemagne ne se distinguent pas seulement du point de vue de leur fondement et de leur structure mais aussi, et cela est dû en partie à des raisons historiques, sur lappréciation et la conception de ce quon entend par éducation et formation. Dans le système français, les mots-clefs sont éducation, enseignement et instruction. Ces trois notions sont en rapport avec aufziehen (former), hineinfügen (introduire) et ausstatten (pourvoir) et insistent ainsi sur le rôle actif et dominant de lenseignant, conformément à lorientation ancienne de la transmission du savoir qui met lélève dans une position de passivité. En allemand en revanche, Bildung (éducation) renvoie à un processus dautoréflexion. Il nexiste pas de verbe transitif "jemanden bilden" (éduquer quelquun) et on ne peut donc que séduquer (sich bilden). Cest pourquoi, on peut dire que le système scolaire allemand se réfère encore en grande partie à la devise de Wilhelm von Humbolt qui affirmait : "Eduque-toi toi-même et influe sur les autres par ce que tu es". 9)
La signification des trois mots évoqués précédemment traduit bien ce que sont aujourdhui les deux systèmes scolaires. Tandis que le système français inculque des normes, des valeurs et aptitudes sociales, léducation se faisant ainsi le vecteur de la société, léducation (Bildung) allemande, elle, est un procédé de développement qui respecte le libre arbitre de lindividu. Dans la vie scolaire de tous les jours, cela se traduit par le fait que lécole française attache beaucoup plus dimportance à lapprentissage, au bachotage et que les examens y jouent un rôle-clef dans la sélection. Les élèves et étudiants français se conforment alors beaucoup plus que ne le font les Allemands aux injonctions de leurs instituteurs puis de leurs professeurs. Malgré certaines tentatives de réforme, la participation des élèves aux cours fait encore souvent défaut car, en fait, elle nest pas souhaitée par le corps enseignant français. Autre conséquence, dans les universités françaises, la règle demeure la conférence classique, au sens du cours magistral, où seul le maître de conférence sexprime. À la surprise des enseignants allemands invités, mais aussi des participants de notre programme qui ont étudié en France, létudiant français hésite à poser des questions ou à exprimer une critique même lorsquil y est invité ou encouragé.
En Allemagne, par contre, on shonore davoir recours à des apprentissages autodéterminés et du fait que lélève participe à lélaboration des cours ; mais on oublie souvent quun manque de directivité ou des conduites trop lâches des enseignants peuvent produire des pertes de performances et conduire ainsi à une baisse du niveau scolaire préjudiciable au développement social. Cela aussi contribue au fait que le système scolaire allemand est considéré au plan international comme étant, au moins partiellement, peu efficient et peu productif.
Sur ce fond du sens différent qui leur est attribué et des pratiques qui en découlent, il nest pas étonnant de constater quil existe des différences structurelles entre les systèmes denseignement français et allemand et que certains éléments ne se retrouvent pas dans lautre pays.
2.2. Les systèmes scolaires et de formation en France et en Allemagne
Tout comme les enfants allemands, les enfants français fréquentent, à partir de leur sixième année, lécole élémentaire (Grundschule), mais ceux-ci, contrairement à ce qui existe en Allemagne, y passent cinq ans au lieu de quatre. Lécole élémentaire est précédée par ce quon appelle lécole maternelle qui regroupe 35 % des enfants de deux ans, 99% des enfants de trois ans pour atteindre 100% des enfants de quatre et cinq ans 10) et où ces enfants reçoivent déjà une forme denseignement pré-scolaire; cette école maternelle est assez comparable aux jardins denfants (Kindergarten) quon retrouve en Allemagne. Après lécole élémentaire, le petit Français fréquente le collège unique pendant quatre ans et ne connaît pas, comme en Allemagne, lorientation entre Hauptschule et Realschule à lexception dune petite minorité, qui après leur septième année de scolarité, vont vers des cours de formation professionnelle. Passé le collège, vient le lycée (Gymnasium) qui dure trois ans dans le cycle détude générale et deux ans dans les lycées professionnels. À lissue, intervient, comme en Allemagne, la sanction du baccalauréat (Abitur) qui revêt bien sûr plusieurs formes. Ainsi existent diverses sections en philosophie, langues modernes, littérature, sciences mathématiques, physiques et techniques, économie et sciences sociales.
A la différence de ce qui se pratique en Allemagne, les élèves français passent leurs journées entières en classe et cela de la maternelle au lycée ; ils sont ainsi beaucoup plus encadrés que ne le sont les enfants allemands. Il convient dajouter, quexistent aussi nombre dinternats où les élèves de France résident la semaine durant. Cest pourquoi, force est de constater quà la différence de ce qui se fait en Allemagne, pour le petit Français, dès lâge de trois ans, lenvironnement scolaire devient linstance dominante de socialisation. Ceci se fait au détriment de linfluence parentale malgré la durée relativement importante des vacances scolaires.
Pour ce qui est de la formation professionnelle, en dehors des universités et des instituts professionnels supérieurs, celle-ci se partage en Allemagne entre une partie théorique en école professionnelle et une autre pratique dans le milieu du travail. En France, en revanche, les jeunes sont scolarisés pendant deux ans et seule une minorité fait lexpérience dune double formation théorique et pratique comme apprenti en entreprise et élève dun centre de formation. Ces diverses formations professionnelles débouchent soit sur un certificat daptitude professionnelle, CAP, soit, après deux années passées en lycée détudes professionnelles, sur lacquisition dun brevet détudes professionnelles, BEP, qui désigne une qualification spécifique à un domaine professionnel donné. Après avoir obtenu son diplôme, vers lâge de 17 ans, le jeune Français se met à la recherche dun emploi pour lequel, notamment avec le BEP, il ne dispose que dune qualification assez générale.
Avec son baccalauréat en poche, le jeune Français, tout comme son collègue allemand, peut sinscrire à luniversité ou, depuis seulement quelques années, dans des écoles professionnelles qui forment les cadres moyens. Sil veut intégrer les emplois de cadres supérieurs en politique, dans la haute administration, dans lindustrie le commerce ou même larmée, il lui faut passer nécessairement par la voie des écoles spéciales, les Grandes Ecoles, qui, en Allemagne, ne rencontrent pas déquivalent. On y reçoit alors une formation théorique, puis, en un second temps, pratique, en fonction de lactivité choisie. A lheure actuelle, il existe en France plusieurs centaines de ces Grandes Ecoles dont près de la moitié dentre elles conduisent à des postes de direction. Parmi ces Ecoles, la plus connue est sans nul doute lEcole Nationale dAdministration, lENA, qui forme les cadres politiques et administratifs. Celui qui en sort fait partie des "Enarques" et a ainsi devant lui, en général, une grande carrière.
Laccès aux Grandes Ecoles est extrêmement difficile et seule une petite minorité des nombreux candidats réussit le concours dentrée. On sy prépare pendant deux ans dans des classes pré-paratoires qui sont annexées le plus souvent à des lycées. Malgré cette préparation, seuls 10 % des candidats parviennent à leurs fins. Tous les autres échouent. Les lauréats ont alors franchi lobstacle déterminant. Celui qui parvient à entrer dans une école délite est alors rarement éliminé. Ensuite, le rang obtenu à lexamen final est de la plus haute importance, car les meilleurs ont lavantage de choisir en premier leur poste, alors que ceux qui font moins bonne figure se contentent des places restantes.
2.3. Conséquences pour les forces armées
La différence des systèmes denseignement et des principes qui les régissent ont des conséquences dans le recrutement et la formation des officiers et sous-officiers tels quils seffectuent en France et en Allemagne ; de même cela se traduit dans le climat qui règne à lintérieur de larmée.
En ce qui concerne les sous-officiers, existent en France plusieurs filières daccès. Le chemin le plus commun, emprunté par les 2/3 des candidats, est celui qui passe par les Ecoles de sous-officiers des divisions darmes. On intègre ces Ecoles soit par le biais de classes préparatoires, soit en venant directement du civil. En raison du système éducatif français, la plupart des recrues sous-officiers ne disposent daucune formation ni expérience profession-nelle. Ils sortent directement du système scolaire avec le plus souvent un CAP ou un BEP mais aussi, parfois, avec un bac. Il en va de même pour ceux qui sengagent après avoir effectué leur service militaire 11) ; ils viennent tout juste, en général, dachever leurs études.
La carence dexpérience professionnelle ou sa simple ébauche a des conséquences pour ces sous-officiers. Leur formation doit être complétée ou acquise durant le temps passé dans larmée, sous peine de rendre difficile un retour à la vie civile. Il sagit là dun problème nouveau puisque, dans le passé, larmée française navait pas lhabitude des contrats dengagement de courte durée, avec retour à la vie civile, mais connaissait plutôt la tendance qui conduit à la vocation de sous-officier de carrière qui, une fois passé quinze ans de service, pouvait jouir dune pension de retraite sitôt quittée larmée. Ainsi le temps moyen passé dans larmée est sensiblement plus long en France que dans la Bundeswehr. Ce temps comporte, certes, le risque dun vieillissement des sous-officiers, mais il garantit aussi un professionnalisme et une perception fine en matière militaire.
Contrairement à ce qui se produit dans larmée française, nombre de sous-officiers de la Bundeswehr sengagent après avoir déjà exercé une profession dans le civil ; en revanche, on compte peu de bacheliers parmi eux. Certes, il y a des sous-officiers de carrière qui effectuent lensemble de leur vie professionnelle dans larmée, mais ils représentent lexception plutôt que la règle. La plupart des sous-officiers de la Bundeswehr servent de quatre à quinze ans puis retournent travailler dans le civil. Cest une des raisons qui fait que le soldat allemand reste plus attaché que le Français à son environnement civil. Cette situation peut entraîner un manque de professionnalisme comme elle peut parfois produire un spécialiste reconnu. Cela est perçu par les Français, mais ils considèrent néanmoins, et généralement, que leurs camarades allemands sont des fonctionnaires en uniforme. Dans la Brigade franco-allemande, sujet détude de sa thèse de doctorat, Gilles Robert écrit : "to this extent, it is noticeable that German personnel of the brigade tend to stadardization through a functional conception of the service. German personnel are civil servants of the Defense Department. They think on a professional basis free from all ethical legitimacy what guarantees a good efficiency in the achievements of tasks. However, some perverse effects may be attributed to this model, such as becoming a personnel into public service, working routine together with conformism and protectionism". 12)
En ce qui concerne les officiers, le Ministère français de la Défense recrute ses cadres supérieurs comme les autres Ministères, cest-à-dire à partir de ses propres écoles délites : pour lArmée de Terre, à lEcole Spéciale Militaire (ESM) de Saint Cyr à Coëtquidan, pour la Marine, à lEcole Navale de Lanveoc-Poulmic, et pour lArmée de lAir à lEcole de lAir de Salon-de-Provence. Comme pour les autres Grandes Ecoles, laccès au concours nécessite deux années de préparation qui seffectuent dans un certain nombre de lycées ainsi que dans des lycées militaires spécifiques que lon ne trouve pas en Allemagne. Lorsquon appartient aux heureux élus, la formation dofficier requiert trois ans avec une partie scientifique théorique de niveau universitaire combinée avec une période de pratique militaire. A la fin de ce cursus, un examen final attend lofficier en herbe auquel il convient dêtre le mieux placé possible. Comme pour les autres Grandes Ecoles, le meilleur choisit son poste en premier, le dernier prend ce qui reste.
Contrairement à une opinion largement répandue dans toute lAllemagne, et logiquement retrouvée parmi la majorité de nos participants allemands, tous les officiers de larmée française ne sont pas issus des Grandes Ecoles dArmes. Dans les faits, cest quantitativement plutôt le contraire. Près des 2/3 des officiers dactive viennent du corps des sous-officiers ou sont danciens officiers de réserve. 13) Exception faite de quelques officiers occupant des emplois particuliers, la possibilité daccéder au niveau le plus élevé de la hiérarchie reste ouverte à chacun des membres du corps des officiers. Néanmoins, dans la pratique, un ancien élève des Grandes Ecoles a de meilleures chances dy parvenir. Tout comme dans les autres domaines du service public, du commerce, de lindustrie ou de léconomie, les postes à haute responsabilité reviennent dans larmée aux seuls anciens élèves des écoles délites. Tout comme avant, on tient pour une distinction de marque le fait davoir fréquenté lESM de Saint-Cyr, et plus encore si on est dune promotion prestigieuse car alors, les liens entre anciens élèves constituent ultérieurement un dense réseau de relations. Ce qui est valable pour lArmée de Terre lest aussi dans la Marine et lArmée de lAir.
Celui qui devient officier après être passé par les Grandes Ecoles darmes reste en général dans larmée jusquà lâge de sa retraite dont il peut, contrairement à ce qui existe en Allemagne, déterminer lui-même le moment du départ, après avoir, cependant, servi 25 ans (années détudes comprises). Sil dispose bien de meilleures opportunités de carrière, lofficier français souffre dun défaut de formation qui lui permettrait daccéder à dautres postes élevés en dehors du service public. La formation dispensée dans les écoles dofficiers se révèle donc comme un avantage si on considère le degré de plus en plus élevé de professionnalisation mais aussi comme un inconvénient. Dans lensemble, notons aussi que le concept d'élite dans le corps des officiers est entretenu et pérennisé par les anciens issus du système instauré par les Grandes Ecoles.
Jusque dans les années 1970, la formation des officiers allemands ressemblait à grands traits à la formation française. Elle se déroulait ainsi pour lessentiel en alternant théorie et pratique dans des écoles dofficiers et dhommes de troupes. Mais dès le départ, il lui manquait le caractère égalitaire avec la distance entre les groupes de gradés. Ainsi, dans larmée allemande, le début de la formation seffectuait, jusquà aujourdhui, au sein de mêmes ensembles, réunissant des officiers, des hommes du rang et des élèves sous-officiers. Depuis 1973 se trouve au centre de la formation des officiers des études similaires au civil dans les deux universités de la Bundeswehr située à Munich et à Hambourg. Ainsi les matières enseignées sont les mêmes que celles des universités civiles et les diplômes délivrés y sont unanimement reconnus. 14)
La raison principale qui conduisit à lintroduction détudes civiles fut le fait que, contrairement à se qui se passe dans larmée française, une grande part des officiers allemands ne restent quun temps dans larmée et sen retournent ensuite à la vie civile. Afin de faciliter cette transition, mais aussi de rendre attractive une activité temporaire dans les forces armées, la Bundeswehr sest sentie obligée de proposer un cycle détudes supérieures ouvrant sur un emploi dans le civil ; une autre raison étant que les postes à responsabilité sont censés être fondés et reconnus sur la base dun acquis universitaire. Par son érudition, on espérait améliorer limage du métier dofficier de carrière, pouvant être, ce faisant, considéré au rang dun emploi académique.
Lintroduction des études a permis un élargissement de la base de recrutement des officiers et ne sont plus rares désormais les candidats issus de la classe moyenne ou même de la classe ouvrière 15). Cela conduisit à ce que Detlef Bald évoquait, en 1977 déjà, à un embourgeoisement du corps des officiers. 16) Linfluence du système scolaire et de formation de la République fédérale se traduit dans le fait que le Bac (Abitur) est resté la condition nécessaire pour atteindre la position dofficier de carrière. La conséquence est que peu de sous-officiers passent dans le corps des officiers darmes. Il ne leur reste que la possibilité de devenir officier du service militaire où, en règle générale on ne peut dépasser le grade de capitaine, exceptés quelques cas rares devenus officiers supérieurs.
En ce qui concerne les relations interpersonnelles au sein des armées des deux Etats, on ne peut que constater des particularités en rapport plus ou moins direct avec les différents systèmes éducatifs.
Venant directement de lécole où ils étaient amenés à tenir un rôle plutôt passif, la plupart des jeunes Français qui entrent dans larmée, soit comme engagés volontaires soit comme appelés du service national, sont donc habitués à accepter lautorité et un système de commandement qui repose sur lobéissance. Aussi, on peut sattendre à ne rencontrer quassez peu de difficultés dadaptation aux conditions de la vie militaire.
Il en va tout autrement de leurs camarades allemands. Ceux-ci, en effet, ont soit déjà exercé une fonction où ils avaient une relative indépendance, et le cas échéant, gagnaient bien leur vie, soit ils sortent de lécole dans laquelle individualité et autodétermination ont joué un rôle important. Dès lors, se résigner aux conditions de la vie militaire leur est difficile et déplaisant. Même si la solde est copieuse en regard de leurs homologues français, les appelés allemands, qui occupaient préalablement un emploi, se sentent rabaissés, ne recevant plus que de largent de poche, et par ailleurs, comme leurs camarades issus directement du "lycée", les restrictions portées par lenvironnement militaire à lexercice de leur liberté sont ressenties comme inadmissibles. Il leur est donc rendu difficile daccepter des ordres dautant quil nest pas rare que la perception de leur sens soit confuse. Ces jeunes considèrent les usages militaires comme trop frustes et lobligation qui leur est faite de sadapter à une vie en communauté comme une gêne. Ces jeunes recrus, qui sortent de lécole, sont habitués à porter un jugement critique et ont également appris à sinformer de leurs droits. Cest ce quils continuent de faire dans le milieu militaire ce qui ne contribue pas toujours à faciliter les relations entre supérieurs et subordonnés. Ceux qui occupaient un emploi avant leur incorporation dans larmée veulent également, en général, exercer ce même emploi dans larmée. Si cest le cas, alors ils ont limpression quon ne leur donne pas assez dactivités, et dans le cas contraire, ils sestiment défavorisés et réagissent conformément à leur mécontentement.
Les recrus militaires de France et dAllemagne ne font pas seulement la rencontre dans leurs armées respectives de systèmes de valeurs différents à ceux qui leur sont proposés dans le civil, mais ils viennent également de sociétés dont les échelles de valeurs ne correspondent pas toujours lune avec lautre.