Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Paul Klein
Les forces militaires allemandes et françaises et leurs capacités de socialisation dans le contexte des différents systèmes de formation et les échelles de valeurs nationales

3. Valeurs et changements de valeurs en Allemagne et en France 17)

La divergence de perception de valeurs a été repérée dans notre groupe dans de nombreuses discussions qui, de ce point de vue, furent significatives aussi bien en sessions plénières qu’en petits groupes de travail. Cela donne raison aux conclusions portées par les enquêtes d’opinion comme, par exemple, l’enquête annuelle européenne sur les valeurs et qui relève, en ce domaine, l’existence de différences franco-allemandes. Il faut cependant nous limiter aux domaines respectifs des relations de travail, de la politique, de la famille et de l’Etat en les mettant, chaque fois, en relation avec les différences entre les deux armées.


3.1. Relations de travail

L’époque où les Allemands "vivaient pour travailler" est depuis longtemps révolue. Aujourd'hui, ce serait plutôt le cas des Français. Ce n’est pas tant qu’ils considèrent le travail comme le centre de leur vie, ils le voient plutôt comme une contrainte, mais ils sont plus disposés que les Allemands à se soumettre à l’autorité dans le travail. Ces derniers tendent, en revanche, à considérer travail et temps libre comme étant d’importance égale et envisagent alors le travail sous l’angle par lequel il pourrait le mieux satisfaire la réalisation du temps libre. C’est ainsi qu’ils attachent plus de valeur que les Français à des réglementations libérales de l’organisation du travail, aux avantages horaires, à la réglementation des congés et aux mesures permettant de limiter "le stress au boulot"
18). Il n’est pas rare qu’ils évaluent la qualité d'un emploi aux possibilités qu’il offre d’un épanouissement personnel et au fait de pouvoir y développer leur capacité d’initiatives. Les structures hiérarchiques dans le milieu du travail sont familières aux Français et sont largement acceptées. Au contraire, les Allemands les rejettent et les considèrent avec méfiance. Alors que chez les Français, les travailleurs s’en remettent fréquemment à l’avis d’une personne, chez les Allemands, c’est plutôt la mission qui se trouve au premier plan et qui agence le travail.

Ces orientations fondamentales de l’organisation du travail se traduisent également dans les armées. Alors que dans les forces armées françaises, on ne connaît pas, jusqu’alors, des compensations du temps de travail pendant le service et que le recrutement des jeunes ne semble pas en souffrir, une telle carence dans la réglementation de la Bundeswehr n’aurait pas seulement pour effet de rendre plus difficile le recrutement des volontaires, mais elle entraînerait aussi une irritation considérable des troupes et conduirait à des recours parlementaires. Parallèlement à ce qui se passe dans le monde du travail en France, on retrouve dans l’armée française l’instauration d’un lien patriarcal entre supérieur et subordonné ; on peut constater que, certes, il reste à ce dernier peu de liberté de décision, mais que la coopération fonctionne cependant très bien. Par contre, dans la Bundeswehr, on est, comme cela se produit dans n’importe quel emploi du secteur civil, plutôt attaché à la réalisation d’une mission et fier de mener à bien une stratégie de traitement de tâches, c’est-à- dire, à coordonner les efforts vers un résultat donné. Barrère-Maurisson et Robert soulignent cette différence dans les termes suivants : "Le modèle français se caractérise par son formalisme, son autoritarisme et le respect de la hiérarchie. Il fonctionne essentiellement sur le principe du "bon vouloir", et des arrangements individuels. Le modèle allemand se caractérise par son libéralisme, son rejet du formalisme, son fonctionnalisme, une défense des droits opiniâtre."
19) (en français dans le texte allemand)


3.2. Le domaine de la famille et de l’Etat

Des différences importantes existent également au niveau des valeurs familiales, comme l’a bien montré le débat organisé lors d’un de nos stages qui s’est déroulé à Lyon et qui concernait l’éducation des enfants. En France existe un intérêt marqué pour la famille dont on est prêt à accepter les différentes formes et où on est enclin au consensus de valeurs entre générations. De même, les Français ont une attitude beaucoup plus favorable envers l’activité professionnelle des mères. Chez les Allemands, tout au moins dans les anciens Länder, prévaut un point de vue plus centré sur l’individu que sur la considération portée à la famille. Mais, de façon paradoxale, cela s’accompagne d’une position plutôt sceptique vis-à-vis de l’activité professionnelle des mères.

Les positions à l’égard des interventions de l’Etat sont également très contrastées. Alors que la plupart des Français ne voient que peu d’objections au fait que l’Etat intervienne dans l’aménagement de la politique familiale, par le biais de subventions et par l’instauration d’un système préscolaire qui facilite l’activité professionnelle des mères et qui est considéré comme un complément éducatif, les familles allemandes se défendent contre un Etat dont les interventions au niveau de la famille sont accueillies avec méfiance et réserve.

Les deux armées sont également concernées par ces valeurs familiales et l’attitude prise envers l’Etat. Ainsi, la plus grande disposition des Français à recevoir sans méfiance les interventions étatiques peut avoir pour incidence de leur faire accepter l’armée comme quelque chose de plus naturel que ne le font les Allemands. Le refus de l’activité professionnelle des mères pourrait être une des raisons qui permette de comprendre pourquoi les Allemands s’opposent plus durement que ne le font les Français à l’admission des femmes dans les forces armées au point d’être contraints, par un jugement de la Cour de Justice européenne au début de l’année 2001, de leur ouvrir plus largement les portes de l’armée.
20)


3.3. L’échelle de valeurs politiques

Si on en croit les sondages d’opinion et que l’on compare l’ensemble des Etats européens, les Allemands seraient par-ticulièrement politisés et les Français se désintéresseraient de la politique. Cela repose sur le fait que les Allemands sont plus fortement organisés en partis politiques que ne le sont les Français. Ainsi par exemple, en 1990, 31% des Français avaient déjà participé à une manifestation, 9% à des grèves sauvages et 7% à une occupation d’usine contre respectivement pour les Allemands à 19%, 2% et 1%.
21) Il apparaît bien qu’existe, comparativement aux Allemands, une plus forte disposition des Français à la grève et à l’action militante. On relève ici, dans les comportements des gens, des façons différentes d’exprimer une protestation. Alors que pour contester l’utilisation de la force nucléaire et pour signifier leur préoccupation pour la protection de l’environnement, les Allemands s’engageaient en nombre dans des mouvements pour la paix, les Français, eux, descendaient dans la rue pour manifester contre presque tout ce qui les importunait. Et au début des années 90, ce qui retenait ainsi l’attention des Français, concernait les questions d’éducation et de formation.

Si on se demande en quoi et jusqu’à quel point les institutions militaires sont concernées par cette différence entre les échelles de valeurs politiques séparant la France et l’Allemagne, il apparaît alors évident que l’armée française s’est toujours écartée de la politique et que cela ne rencontre aucune résistance. Toute activité politique y est proscrite et une "formation civique et politique" (Politische Bildung) obligatoire pour les soldats, à la manière de ce qui se fait dans la Bundeswehr, est inconnue dans l’armée française. Il a déjà été abordé grossièrement, qu’il n’y a pas dans l’armée française ce qui existe dans la Bundeswehr, à savoir des syndicats, des corporations professionnelles ou des représentations élues de soldats. Et cela a certainement à voir avec la tendance française à militer et cette forte propension du syndicalisme à faire la grève. En France, l’idée de grève est quasi systématiquement associée au terme de "syndicat". Et, dans l’armée, cette attitude renvoie à la notion de "mutinerie". Aussi, l’idée que les soldats pourraient se constituer en corporations professionnelles et que de telles organisations pourraient agir sans faire la grève, à l’exemple des Allemands, est totalement étrangère à l’armée française et, en particulier, parmi le corps des officiers.

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