3. Valeurs et changements de valeurs en Allemagne et en France 17)
La divergence de perception de valeurs a été repérée dans notre groupe dans de nombreuses discussions qui, de ce point de vue, furent significatives aussi bien en sessions plénières quen petits groupes de travail. Cela donne raison aux conclusions portées par les enquêtes dopinion comme, par exemple, lenquête annuelle européenne sur les valeurs et qui relève, en ce domaine, lexistence de différences franco-allemandes. Il faut cependant nous limiter aux domaines respectifs des relations de travail, de la politique, de la famille et de lEtat en les mettant, chaque fois, en relation avec les différences entre les deux armées.
3.1. Relations de travail
Lépoque où les Allemands "vivaient pour travailler" est depuis longtemps révolue. Aujourd'hui, ce serait plutôt le cas des Français. Ce nest pas tant quils considèrent le travail comme le centre de leur vie, ils le voient plutôt comme une contrainte, mais ils sont plus disposés que les Allemands à se soumettre à lautorité dans le travail. Ces derniers tendent, en revanche, à considérer travail et temps libre comme étant dimportance égale et envisagent alors le travail sous langle par lequel il pourrait le mieux satisfaire la réalisation du temps libre. Cest ainsi quils attachent plus de valeur que les Français à des réglementations libérales de lorganisation du travail, aux avantages horaires, à la réglementation des congés et aux mesures permettant de limiter "le stress au boulot" 18). Il nest pas rare quils évaluent la qualité d'un emploi aux possibilités quil offre dun épanouissement personnel et au fait de pouvoir y développer leur capacité dinitiatives. Les structures hiérarchiques dans le milieu du travail sont familières aux Français et sont largement acceptées. Au contraire, les Allemands les rejettent et les considèrent avec méfiance. Alors que chez les Français, les travailleurs sen remettent fréquemment à lavis dune personne, chez les Allemands, cest plutôt la mission qui se trouve au premier plan et qui agence le travail.
Ces orientations fondamentales de lorganisation du travail se traduisent également dans les armées. Alors que dans les forces armées françaises, on ne connaît pas, jusqualors, des compensations du temps de travail pendant le service et que le recrutement des jeunes ne semble pas en souffrir, une telle carence dans la réglementation de la Bundeswehr naurait pas seulement pour effet de rendre plus difficile le recrutement des volontaires, mais elle entraînerait aussi une irritation considérable des troupes et conduirait à des recours parlementaires. Parallèlement à ce qui se passe dans le monde du travail en France, on retrouve dans larmée française linstauration dun lien patriarcal entre supérieur et subordonné ; on peut constater que, certes, il reste à ce dernier peu de liberté de décision, mais que la coopération fonctionne cependant très bien. Par contre, dans la Bundeswehr, on est, comme cela se produit dans nimporte quel emploi du secteur civil, plutôt attaché à la réalisation dune mission et fier de mener à bien une stratégie de traitement de tâches, cest-à- dire, à coordonner les efforts vers un résultat donné. Barrère-Maurisson et Robert soulignent cette différence dans les termes suivants : "Le modèle français se caractérise par son formalisme, son autoritarisme et le respect de la hiérarchie. Il fonctionne essentiellement sur le principe du "bon vouloir", et des arrangements individuels. Le modèle allemand se caractérise par son libéralisme, son rejet du formalisme, son fonctionnalisme, une défense des droits opiniâtre." 19) (en français dans le texte allemand)
3.2. Le domaine de la famille et de lEtat
Des différences importantes existent également au niveau des valeurs familiales, comme la bien montré le débat organisé lors dun de nos stages qui sest déroulé à Lyon et qui concernait léducation des enfants. En France existe un intérêt marqué pour la famille dont on est prêt à accepter les différentes formes et où on est enclin au consensus de valeurs entre générations. De même, les Français ont une attitude beaucoup plus favorable envers lactivité professionnelle des mères. Chez les Allemands, tout au moins dans les anciens Länder, prévaut un point de vue plus centré sur lindividu que sur la considération portée à la famille. Mais, de façon paradoxale, cela saccompagne dune position plutôt sceptique vis-à-vis de lactivité professionnelle des mères.
Les positions à légard des interventions de lEtat sont également très contrastées. Alors que la plupart des Français ne voient que peu dobjections au fait que lEtat intervienne dans laménagement de la politique familiale, par le biais de subventions et par linstauration dun système préscolaire qui facilite lactivité professionnelle des mères et qui est considéré comme un complément éducatif, les familles allemandes se défendent contre un Etat dont les interventions au niveau de la famille sont accueillies avec méfiance et réserve.
Les deux armées sont également concernées par ces valeurs familiales et lattitude prise envers lEtat. Ainsi, la plus grande disposition des Français à recevoir sans méfiance les interventions étatiques peut avoir pour incidence de leur faire accepter larmée comme quelque chose de plus naturel que ne le font les Allemands. Le refus de lactivité professionnelle des mères pourrait être une des raisons qui permette de comprendre pourquoi les Allemands sopposent plus durement que ne le font les Français à ladmission des femmes dans les forces armées au point dêtre contraints, par un jugement de la Cour de Justice européenne au début de lannée 2001, de leur ouvrir plus largement les portes de larmée. 20)
3.3. Léchelle de valeurs politiques
Si on en croit les sondages dopinion et que lon compare lensemble des Etats européens, les Allemands seraient par-ticulièrement politisés et les Français se désintéresseraient de la politique. Cela repose sur le fait que les Allemands sont plus fortement organisés en partis politiques que ne le sont les Français. Ainsi par exemple, en 1990, 31% des Français avaient déjà participé à une manifestation, 9% à des grèves sauvages et 7% à une occupation dusine contre respectivement pour les Allemands à 19%, 2% et 1%. 21) Il apparaît bien quexiste, comparativement aux Allemands, une plus forte disposition des Français à la grève et à laction militante. On relève ici, dans les comportements des gens, des façons différentes dexprimer une protestation. Alors que pour contester lutilisation de la force nucléaire et pour signifier leur préoccupation pour la protection de lenvironnement, les Allemands sengageaient en nombre dans des mouvements pour la paix, les Français, eux, descendaient dans la rue pour manifester contre presque tout ce qui les importunait. Et au début des années 90, ce qui retenait ainsi lattention des Français, concernait les questions déducation et de formation.
Si on se demande en quoi et jusquà quel point les institutions militaires sont concernées par cette différence entre les échelles de valeurs politiques séparant la France et lAllemagne, il apparaît alors évident que larmée française sest toujours écartée de la politique et que cela ne rencontre aucune résistance. Toute activité politique y est proscrite et une "formation civique et politique" (Politische Bildung) obligatoire pour les soldats, à la manière de ce qui se fait dans la Bundeswehr, est inconnue dans larmée française. Il a déjà été abordé grossièrement, quil ny a pas dans larmée française ce qui existe dans la Bundeswehr, à savoir des syndicats, des corporations professionnelles ou des représentations élues de soldats. Et cela a certainement à voir avec la tendance française à militer et cette forte propension du syndicalisme à faire la grève. En France, lidée de grève est quasi systématiquement associée au terme de "syndicat". Et, dans larmée, cette attitude renvoie à la notion de "mutinerie". Aussi, lidée que les soldats pourraient se constituer en corporations professionnelles et que de telles organisations pourraient agir sans faire la grève, à lexemple des Allemands, est totalement étrangère à larmée française et, en particulier, parmi le corps des officiers.