Les rencontres OFAJ sont un lieu où peuvent séprouver les traditionnelles oppositions entre visions françaises et visions allemandes de la société. Elles sexpriment, sur un plan très pratique, à travers les manières de faire de chacun dans le fonctionnement des sessions ; ce faisant, elles génèrent des accusations, le plus souvent feutrées, ou des mouvements dhumeur concernant, notamment, les façons de se comporter dans lorganisation du travail. On se plaint ou on se moque de la frivolité des uns, de labsence dorganisation des autres, du manque de sérieux ou du trop de sérieux des uns ou des autres, du manque dadaptabilité des uns et du goût de limprovisation des autres, des illusions qui gouvernent chacun, etc. Toutes ces émotions liées au travail en commun se retrouvent sous une forme théorique dans les analyses quon peut faire du fonctionnement des institutions des deux pays, que ce soit larmée, lentreprise, lécole ou la famille. Les différentes études présentées par Paul Klein décrivent bien cette différence des fonctionnements : dun côté, la hiérarchie des grands corps, lEtat-instituteur ; de lautre, on limagine, quand ce nest pas explicité, en prenant le contre-pied lexemple français, ce qui apparaît comme une société obéissant à des critères moins formels, qui se veut plus égalitaire, se défendant contre la trop grande emprise de lEtat. On peut y voir aussi une expression des oppositions plus profondes, fondées philosophiquement ou sociologiquement, entre société allemande et société française qui sappuient sur lopposition entre Kultur et Civilisation ou entre la Bildung, long processus dauto-formation, et léducation de lindividu par lEtat dans le cadre de lécole républicaine.
Le jeu de la polémique
Comment considérer ces oppositions ? Elles ont un usage polémique et servent à situer les sociétés sur un axe vertueux. Prenons lexemple classique de la soumission à lautorité : dun côté, on aurait lindividualisme irresponsable fondé sur la fausse liberté qui se contente de désobéir, de lautre, lobéissance fondée sur lautodétermination ou la raison, auquel répond le soupçon de la soumission allemande à lautorité dune communauté. Elles servent aussi à sinterroger sur les mérites comparés des deux sociétés en terme defficacité sociale, culturelle ou économique de chacun des deux systèmes. On peut en effet compter les points et observer les cycles historiques qui font quun pays passe du statut de modèle à celui de mauvais élève, ce qui semble aujourdhui le cas de lAllemagne sur le plan économique (performances en baisse), sur le plan des régulations sociales et politiques (crise du modèle rhénan de négociation collective), sur le plan scolaire (la formation nest pas efficace) ou sur le plan culturel (lautonomie des jeunes, cest aussi des sous-cultures violentes comme les hooligans ou les skinheads).
En fait, le jeu de comparaison est aussi un jeu franco-français : le jeu de la critique est aussi, historiquement, de faire jouer, à lAllemagne, le rôle de contre-modèle face aux déficits de la société française. Selon les époques, lAngleterre ou les Etats-Unis permettent de mettre en évidence la discipline, lesprit dinitiative ou la valeur de lEtat constitutionnel face aux défauts français. Ainsi, dans les années 1936-1940, pour nombre de politiques, de notables ou dhommes du peuple, les Allemands étaient vraiment les meilleurs et la défaite militaire était méritée, car elle était la sanction des faiblesses françaises. Dans les années plus récentes, avec un ton plus pacifique, laccent était mis sur lefficacité économique et, cest pourquoi le point de vue polémique aime bien sy référer, les capacités de négociation collective ou le pragmatisme. Plus récemment encore, dans le cadre de la mondialisation et de la construction européenne, cest lallure post-nationale de lEtat allemand qui était prisé avec sa citoyenneté fondée sur le droit plus que sur lhistoire, sa modestie diplomatique et militaire.
Le déficit démocratique
Mais le texte nest pas que la manifestation des traditionnelles critiques du modèle français. On peut aussi abonder et aller dans le sens du texte : les analyses des traits caractéristiques du système social français, tels quils sont ici révélés par un regard allemand, mettent bien en évidence ce qui ressort de plus en plus souvent, en France, lorsquon porte un regard critique sur les déficits démocratiques de la société française, cest-à-dire toutes ces situations dans lesquelles les individus sont considérés comme des mineurs qui ont besoin de la tutelle de lEtat pour se tenir debout.
Par exemple, pour ce qui concerne larmée, la hiérarchie appuyée sur la tradition dans larmée française soppose au citoyen en uniforme ; dans lentreprise, la priorité accordée à lancienneté, au diplôme et à lencadrement tue linitiative et déconsidère le travail ouvrier ; à lécole, la priorité accordée au savoir formel met lélève sous lautorité du maître, lui retire toute initiative et laisse de côté lapprentissage artistique ou du travail manuel, ce qui a des conséquences sur le point précédent puisque cela implique une dévalorisation du travail ouvrier ; on pourrait encore évoquer la famille, où lattachement entre générations se traduit par une dépendance plus grande des enfants aux parents, ce que remarquent aussi les Britanniques, et qui va donc de pair avec une moins grande autonomie des enfants ; enfin, en regardant la culture populaire, dans les activités musicales ou dans le sport, on voit la différence entre un pays où il existe une forte culture juvénile qui sexprime aussi bien dans les stades que dans les diverses sous-cultures tandis quen France, les phénomènes sont moins apparents, les jeunes semblent moins autonomes culturellement et socialement. Il y a ainsi une véritable injustice faite aux jeunes, en France, si on suit le raisonnement de ceux qui disent que la France a choisi ses retraités plutôt que ses jeunes, qui sont plus souvent chômeurs que dans dautres pays dEurope.
Les formes multiples de lindividualisme et la question de lauto-formation
On se trouve bien face à des manières différentes de produire les individus selon quon est en France ou en Allemagne. La puissance, en France, de lEtat-instituteur induit cette force des diplômes, des grands corps dEtat, que ce soit les "cyrards", les "normaliens" ou les "X", qui lie le pouvoir et lomniscience et se fait au détriment de la société civile, des individus ou des corps intermédiaires, élus, syndicats ou associations. Avec tous les risques que cela peut avoir de produire un système dirresponsabilité collective par concurrence entre les grands corps ou par retrait des individus des décisions publiques, préfèrant sen remettre à la décision de lEtat.
Il y a ainsi de vraies différences. Ces traits culturels ou ces manières de définir lidéal humain ont, bien entendu, leurs conséquences sur le fonctionnement des institutions des deux pays, que ce soit larmée, lentreprise, lécole ou la famille. Mais Paul Klein a aussi raison dinsister sur ce qui change en France et en Allemagne comme les rapports au travail en Allemagne ou la distance vis-à-vis de lEtat en France. Il est ainsi intéressant de noter quil est, sans doute, aussi difficile daccepter lidée, en France comme en Allemagne, que les autres changent, que lAllemagne daujourdhui nest plus celle dhier, que la France travaille beaucoup, etc. Mais les stéréotypes demeurent parce quils sont utiles pour appréhender le réel, parce quils contribuent à la réaffirmation des traits spécifiques que les deux sociétés sattribuent, parce quils rassurent.
Reste une question concernant les différences culturelles entre la France et lAllemagne qui nest pas abordée directement par Paul Klein : cest celle du rapport à lhistoire et de la continuité dune culture à travers lhistoire récente. Pour comprendre la France contemporaine, ses déficits ou ses avantages, on peut sappuyer sur la longue histoire de centralisation étatique ou sur limpact des formes de la civilisation des meurs dont font partie les civilités du 18ème siècle : la France peut ainsi être "critiquée" en prenant appui sur son histoire. Du coup, sintroduit un déséquilibre dans les discussions entre Français et Allemands, lors des sessions de lOFAJ proprement dites ou dans la lecture des textes journalistiques ou théoriques, cest limpression queffectivement lhistoire a démarré en 1945, avec la création de lEtat constitutionnel, et que lhistoire allemande récente nest que le déroulement rationnel des attendus contenus dans les principes présidant à la refondation dune démocratie moderne. Cest peut-être à partir de cette différence quon peut comprendre les points de vue différents sur lautorité. La philosophie du contrat qui sest développée en Allemagne (on pense à J. Habermas), qui explore les possibilités offertes par la Constitution de 1945, donne effectivement cette image dune société qui fonctionne à la communication rationnelle, à la recherche du compromis, en ne se fondant que sur les contraintes nées de la discussion et du problème à résoudre. Dans cette situation, lautorité, confondue volontiers avec le pouvoir, est une contrainte qui prédétermine les résultats de la discussion. Que reste-t-il à linterlocuteur français sinon supposer quil y a quelque chose de très fort derrière cette activité rationnelle de délibération et qui relève dune culture allemande rendant possible tout cela.
Justement, il semble que cela change aujourdhui avec le nouveau rôle diplomatique de lAllemagne réunifiée, avec les débats ouverts sur la Seconde guerre mondiale ou avec la mise en cause de la philosophie du contrat. Malheureusement, sauf pour un vrai spécialiste de lAllemagne, on a peu déléments de compréhension de ce processus.