Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Patrick Mignon
Réponse à Paul Klein du point de vue français

Les rencontres OFAJ sont un lieu où peuvent s’éprouver les traditionnelles oppositions entre visions françaises et visions allemandes de la société. Elles s’expriment, sur un plan très pratique, à travers les manières de faire de chacun dans le fonctionnement des sessions ; ce faisant, elles génèrent des accusations, le plus souvent feutrées, ou des mouvements d’humeur concernant, notamment, les façons de se comporter dans l’organisation du travail. On se plaint ou on se moque de la frivolité des uns, de l’absence d’organisation des autres, du manque de sérieux ou du trop de sérieux des uns ou des autres, du manque d’adaptabilité des uns et du goût de l’improvisation des autres, des illusions qui gouvernent chacun, etc. Toutes ces émotions liées au travail en commun se retrouvent sous une forme théorique dans les analyses qu’on peut faire du fonctionnement des institutions des deux pays, que ce soit l’armée, l’entreprise, l’école ou la famille. Les différentes études présentées par Paul Klein décrivent bien cette différence des fonctionnements : d’un côté, la hiérarchie des grands corps, l’Etat-instituteur ; de l’autre, on l’imagine, quand ce n’est pas explicité, en prenant le contre-pied l’exemple français, ce qui apparaît comme une société obéissant à des critères moins formels, qui se veut plus égalitaire, se défendant contre la trop grande emprise de l’Etat. On peut y voir aussi une expression des oppositions plus profondes, fondées philosophiquement ou sociologiquement, entre société allemande et société française qui s’appuient sur l’opposition entre Kultur et Civilisation ou entre la Bildung, long processus d’auto-formation, et l’éducation de l’individu par l’Etat dans le cadre de l’école républicaine.


Le jeu de la polémique

Comment considérer ces oppositions ? Elles ont un usage polémique et servent à situer les sociétés sur un axe vertueux. Prenons l’exemple classique de la soumission à l’autorité : d’un côté, on aurait l’individualisme irresponsable fondé sur la fausse liberté qui se contente de désobéir, de l’autre, l’obéissance fondée sur l’autodétermination ou la raison, auquel répond le soupçon de la soumission allemande à l’autorité d’une communauté. Elles servent aussi à s’interroger sur les mérites comparés des deux sociétés en terme d’efficacité sociale, culturelle ou économique de chacun des deux systèmes. On peut en effet compter les points et observer les cycles historiques qui font qu’un pays passe du statut de modèle à celui de mauvais élève, ce qui semble aujourd’hui le cas de l’Allemagne sur le plan économique (performances en baisse), sur le plan des régulations sociales et politiques (crise du modèle rhénan de négociation collective), sur le plan scolaire (la formation n’est pas efficace) ou sur le plan culturel (l’autonomie des jeunes, c’est aussi des sous-cultures violentes comme les hooligans ou les skinheads).

En fait, le jeu de comparaison est aussi un jeu franco-français : le jeu de la critique est aussi, historiquement, de faire jouer, à l’Allemagne, le rôle de contre-modèle face aux déficits de la société française. Selon les époques, l’Angleterre ou les Etats-Unis permettent de mettre en évidence la discipline, l’esprit d’initiative ou la valeur de l’Etat constitutionnel face aux défauts français. Ainsi, dans les années 1936-1940, pour nombre de politiques, de notables ou d’hommes du peuple, les Allemands étaient vraiment les meilleurs et la défaite militaire était méritée, car elle était la sanction des faiblesses françaises. Dans les années plus récentes, avec un ton plus pacifique, l’accent était mis sur l’efficacité économique et, c’est pourquoi le point de vue polémique aime bien s’y référer, les capacités de négociation collective ou le pragmatisme. Plus récemment encore, dans le cadre de la mondialisation et de la construction européenne, c’est l’allure post-nationale de l’Etat allemand qui était prisé avec sa citoyenneté fondée sur le droit plus que sur l’histoire, sa modestie diplomatique et militaire.


Le déficit démocratique


Mais le texte n’est pas que la manifestation des traditionnelles critiques du modèle français. On peut aussi abonder et aller dans le sens du texte : les analyses des traits caractéristiques du système social français, tels qu’ils sont ici révélés par un regard allemand, mettent bien en évidence ce qui ressort de plus en plus souvent, en France, lorsqu’on porte un regard critique sur les déficits démocratiques de la société française, c’est-à-dire toutes ces situations dans lesquelles les individus sont considérés comme des mineurs qui ont besoin de la tutelle de l’Etat pour se tenir debout.

Par exemple, pour ce qui concerne l’armée, la hiérarchie appuyée sur la tradition dans l’armée française s’oppose au citoyen en uniforme ; dans l’entreprise, la priorité accordée à l’ancienneté, au diplôme et à l’encadrement tue l’initiative et déconsidère le travail ouvrier ; à l’école, la priorité accordée au savoir formel met l’élève sous l’autorité du maître, lui retire toute initiative et laisse de côté l’apprentissage artistique ou du travail manuel, ce qui a des conséquences sur le point précédent puisque cela implique une dévalorisation du travail ouvrier ; on pourrait encore évoquer la famille, où l’attachement entre générations se traduit par une dépendance plus grande des enfants aux parents, ce que remarquent aussi les Britanniques, et qui va donc de pair avec une moins grande autonomie des enfants ; enfin, en regardant la culture populaire, dans les activités musicales ou dans le sport, on voit la différence entre un pays où il existe une forte culture juvénile qui s’exprime aussi bien dans les stades que dans les diverses sous-cultures tandis qu’en France, les phénomènes sont moins apparents, les jeunes semblent moins autonomes culturellement et socialement. Il y a ainsi une véritable injustice faite aux jeunes, en France, si on suit le raisonnement de ceux qui disent que la France a choisi ses retraités plutôt que ses jeunes, qui sont plus souvent chômeurs que dans d’autres pays d’Europe.


Les formes multiples de l’individualisme et la question de l’auto-formation

On se trouve bien face à des manières différentes de produire les individus selon qu’on est en France ou en Allemagne. La puissance, en France, de l’Etat-instituteur induit cette force des diplômes, des grands corps d’Etat, que ce soit les "cyrards", les "normaliens" ou les "X", qui lie le pouvoir et l’omniscience et se fait au détriment de la société civile, des individus ou des corps intermédiaires, élus, syndicats ou associations. Avec tous les risques que cela peut avoir de produire un système d’irresponsabilité collective par concurrence entre les grands corps ou par retrait des individus des décisions publiques, préfèrant s’en remettre à la décision de l’Etat.

Il y a ainsi de vraies différences. Ces traits culturels ou ces manières de définir l’idéal humain ont, bien entendu, leurs conséquences sur le fonctionnement des institutions des deux pays, que ce soit l’armée, l’entreprise, l’école ou la famille. Mais Paul Klein a aussi raison d’insister sur ce qui change en France et en Allemagne comme les rapports au travail en Allemagne ou la distance vis-à-vis de l’Etat en France. Il est ainsi intéressant de noter qu’il est, sans doute, aussi difficile d’accepter l’idée, en France comme en Allemagne, que les autres changent, que l’Allemagne d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier, que la France travaille beaucoup, etc. Mais les stéréotypes demeurent parce qu’ils sont utiles pour appréhender le réel, parce qu’ils contribuent à la réaffirmation des traits spécifiques que les deux sociétés s’attribuent, parce qu’ils rassurent.

Reste une question concernant les différences culturelles entre la France et l’Allemagne qui n’est pas abordée directement par Paul Klein : c’est celle du rapport à l’histoire et de la continuité d’une culture à travers l’histoire récente. Pour comprendre la France contemporaine, ses déficits ou ses avantages, on peut s’appuyer sur la longue histoire de centralisation étatique ou sur l’impact des formes de la civilisation des meurs dont font partie les civilités du 18ème siècle : la France peut ainsi être "critiquée" en prenant appui sur son histoire. Du coup, s’introduit un déséquilibre dans les discussions entre Français et Allemands, lors des sessions de l’OFAJ proprement dites ou dans la lecture des textes journalistiques ou théoriques, c’est l’impression qu’effectivement l’histoire a démarré en 1945, avec la création de l’Etat constitutionnel, et que l’histoire allemande récente n’est que le déroulement rationnel des attendus contenus dans les principes présidant à la refondation d’une démocratie moderne. C’est peut-être à partir de cette différence qu’on peut comprendre les points de vue différents sur l’autorité. La philosophie du contrat qui s’est développée en Allemagne (on pense à J. Habermas), qui explore les possibilités offertes par la Constitution de 1945, donne effectivement cette image d’une société qui fonctionne à la communication rationnelle, à la recherche du compromis, en ne se fondant que sur les contraintes nées de la discussion et du problème à résoudre. Dans cette situation, l’autorité, confondue volontiers avec le pouvoir, est une contrainte qui prédétermine les résultats de la discussion. Que reste-t-il à l’interlocuteur français sinon supposer qu’il y a quelque chose de très fort derrière cette activité rationnelle de délibération et qui relève d’une culture allemande rendant possible tout cela.

Justement, il semble que cela change aujourd’hui avec le nouveau rôle diplomatique de l’Allemagne réunifiée, avec les débats ouverts sur la Seconde guerre mondiale ou avec la mise en cause de la philosophie du contrat. Malheureusement, sauf pour un vrai spécialiste de l’Allemagne, on a peu d’éléments de compréhension de ce processus.

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