"Cest seulement en comprenant leurs passés que les Français et les Allemands pourront vivre la plénitude de leur appartenance à lunion de lEurope. Car si lavenir se nourrit de lhistoire, cest lavenir seul qui confère à lhistoire son véritable sens."
J. Rovan : Histoire de lAllemagne des origines à nos jours. Éditions du Seuil, 1998.
Avant-propos
Favoriser le rapprochement des Français et des Allemands est le fondement politique de lOffice franco-allemand pour la Jeunesse (OFAJ). Cet organisme semploie ainsi à mettre en oeuvre rencontres et échanges afin que, se connaissant mieux, satténuent les rancoeurs historiques, les préjugés et les peurs qui, si longtemps et si douloureusement, opposèrent Français et Allemands et qui, peut-être, les séparent encore.
Notre projet de recherche a donc choisi dapprocher sous langle interculturel franco-allemand la délicate question militaire. Dans le début des années 1990, pareille initiative pouvait apparaître comme une gageure, là où, quelques années plus tôt, elle eût été considérée comme provocatrice. Mais la France et lAllemagne étaient sur la voie du rapprochement affichant une volonté commune de tourner la page dune ancestrale rivalité qui fut intellectuelle et culturelle en un premier temps, politique et militaire ensuite avec lédification de lEtat Nation.
Des gestes, à forte portée symbolique, avaient été accomplis afin dasseoir la réconciliation des peuples. Tout le monde gardait en mémoire limage du président français tenant la main du chancelier allemand devant lossuaire de Verdun. Tout le monde se souvenait aussi de la présence déléments de la Bundeswehr défilant sur les Champs-Élysées lors des cérémonies militaires du 14 juillet à linvitation du président Mitterrand, invitation controversée à lépoque, rendue intolérable à certains - lex-président Valéry Giscard dEstaing, bien queuropéen convaincu, étant de ceux-là - car leur était ainsi évoqué trop directement le douloureux et fâcheux précédent de 1940.
Lorsque ce projet prit forme, le bloc communiste venait de seffondrer créant un nouvel équilibre des forces dans le monde qui confirmait la prééminence politique et militaire des États-Unis dAmérique. Autres réactions dimportance : lAllemagne trouvait le chemin de sa réunification alors que, dans le même temps, la Yougoslavie explosait sous leffet de revendications nationalistes, étouffées par lère communiste ; des guerres dun genre nouveau faisaient leur apparition : des guerres à fort potentiel technologique, initiées par la "guerre du Golfe" en 1991 et poursuivie dans lintervention au Kosovo en 1999, des guerres dites humanitaires posant de nombreuses questions éthiques (le mot est à la mode), morales, militaires et politiques, des guerres, enfin, où sexprimaient les nationalismes forcenés et leur volonté dépuration ethnique quon croyait dun autre âge.
Létablissement de ce "nouvel ordre mondial" eut pour effet de renforcer la coopération franco-allemande autour du projet de construction européenne ; il entraîna aussi dimportants changements au niveau militaire avec la suppression de la conscription obligatoire en France et la participation progressive de la Bundes-wehr aux conflits armés, puis son engagement effectif au sein des forces de lOTAN lors de la dernière intervention dans les Balkans.
Dans ce contexte, lexpérience de la brigade franco-allemande appelait un développement et une collaboration plus étroite encore de nos deux pays. Mais quelle forme et quel contenu pouvait prendre cette collaboration qui rencontrerait nécessairement de multiples difficultés politiques, juridiques, mais aussi dordre relationnel, pour ne pas dire culturel, et dautres tout à fait pra-tiques ? Nallait-on pas devoir régler dépineux problèmes de coordination après que la France eût choisi dengager ses armées sur la voie de la professionnalisation et alors que lAllemagne désirait garder une conscription censée lui servir de caution morale et de garantie démocratique pour la Bundeswehr ?
Au sortir de lère des oppositions idéologiques et à lheure où la construction de lEurope communautaire entrait dans une phase plus active avec les accords de Maastricht, il parut donc opportun à lOFAJ de faire le point sur létat des cultures militaires de la France et de lAllemagne. Le moment semblait propice, il serait révélateur. Aussi notre projet allait-il tenter de prendre la mesure des spécificités culturelles de ces pays en matière militaire et, partant, de concevoir comment intégrer dans une vision communautaire des spécificités qui, par essence, sont nationales.