Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Paul Klein
Réponse à Pascal Dubellé d’un point de vue allemand

Les réflexions formulées d’un point de vue français par Pascal Dubellé sur la culture et la culture militaire nécessitent, d’un point de vue allemand, peu de commentaires. L’auteur souligne, à juste titre, les différences conceptuelles que recoupent ces deux termes dans les deux pays. Le concept de culture n’a pas, en effet, en Allemagne, la signification universelle qu’il connaît en France, loin s’en faut. Les domaines auxquels il se rattache sont plus restreints, ce sont, principalement, la science, l’éducation, l’art et la littérature. Quant à la notion de culture militaire, elle était pendant longtemps presque totalement inconnue en Allemagne et ce n’est que récemment que cet emprunt à l’américain a fait son apparition dans la sociologie militaire allemande. Ce terme désigne l’ensemble des influences qu’exercent les forces armées sur l’individu.

En outre, il me semble nécessaire, du moins dans une perspective allemande, d’apporter un certain nombre de rectifications au jugement que porte Pascal Dubellé sur l’armée fédérale allemande, ainsi qu’à ses observations sur les concepts de nation et de sentiment national.


Evaluation de la Bundeswehr

Dans son article, Pascal Dubellé rappelle, à juste propos, que l’armée fédérale est le produit d’une volonté consciente de rompre avec les armées allemandes qui l’ont précédée. Et, en effet, ainsi qu’en témoigne le Mémorandum de Himmerod de 1950 contenant les premières réflexions d’après-guerre sur la création d’une nouvelle armée allemande, "les conditions de mise en place de la nouvelle structure se distinguent à tel point de celles du passé qu’il convient à présent de créer une structure entièrement neuve sans référence aucune aux caractères de la Wehrmacht."
22) De même, il est juste de rappeler que l’idée de citoyen en uniforme, ainsi que celle d’Innere Führung 23) sur laquelle elle repose, ont été conçues dans le but de doter la Bundeswehr d’une idéologie aussi démocratique que possible, une fonction qu’elles continuent de remplir aujourd’hui. La nouvelle armée allemande ainsi créée se distingue à maints égards de l’armée française, mais ne constitue pas pour autant une armée démocratique.

Elle est en effet dominée comme les armées du monde entier par le principe de commandement et de soumission qui ne connaît que de rares exceptions, comme c’est aussi le cas dans l’armée française. La Bundeswehr se caractérise, en outre, par une structure hiérarchique et par la restriction de certains droits civils fondamentaux des militaires. C’est pourquoi elle représente, auprès des Allemands, l’exemple type d’une institution autoritaire. Et pourtant, si on tient compte des droits importants qu’elle accorde à ses soldats, elle apparaît, au plan international, moins autoritaire que les forces armées américaines, britanniques ou françaises. Mais, à l’inverse, un soldat néerlandais ou danois ne se contenterait pas des droits - trop restreints à ses yeux - de ses confrères allemands.

Les origines de la Bundeswehr, de même que la décision consciente d’en faire une armée fondamentalement différente des armées l’ayant précédée, relèvent, aujourd’hui, de l’histoire pour la plupart des militaires. La Bundeswehr, telle qu’elle a été conçue, fait à présent partie du paysage institutionnel allemand, au même titre que les divers contrôles parlementaires et légaux, par ailleurs nullement considérés comme contraignants, qui garantissent aux soldats un droit de défense et d’expression dans leurs quartiers sur terre et en mer.

Les membres de l’armée fédérale allemande expriment leurs opinions par l’intermédiaire d’organismes professionnels ou de syndicats auxquels ils sont libres d’adhérer, mais aussi par le truchement de représentants parlementaires élus. Il leur arrive même parfois de descendre dans la rue pour manifester. En réalité, il n’existe pratiquement aucune limite à la liberté d’opinion et d’expression au sein de l’armée allemande. Les militaires sont libres de s’exprimer dans la presse ou à la télévision et il n’est pas rare que les ouvrages qu’ils publient soient très critiques à l’égard du gouvernement en place et de sa politique. Les procédures disciplinaires jusqu’ici engagées par le commandement militaire à l’encontre de ces auteurs particulièrement critiques ont presque toutes échoué. Le Parlement joue, à cet égard, un rôle important en veillant à la sauvegarde des droits des militaires, dont fait partie la liberté d’opinion.

Pascal Dubellé qualifie le rapport entre les citoyens allemands et leur armée de froid et déplore que ce lien soit dénué de toute passion. Si on remplace le terme froid par celui de neutre, il est alors difficile de contredire ses observations. La Bundeswehr est, en effet, dépourvue de tout pathos et le lien établi avec elle obéit généralement à une logique de rentabilité. Si, par le passé, la grande majorité des Allemands ont donné leur assentiment à l’existence de l’armée fédérale, c’est parce que celle-ci était le garant de la sécurité de l’Etat allemand face à une menace extérieure réelle et perceptible. Lorsque cette menace disparut, au moment de l’effondrement du bloc communiste et de l’Union soviétique, l’armée allemande traversa une crise : elle semblait avoir perdu sa raison d’être. Les raisons qui, par la suite, ont été invoquées par le pouvoir pour justifier le maintien de la Bundeswehr étaient tantôt trop abstraites (par exemple l’argument présentant les forces armées comme une arme nécessaire dans la lutte contre le mal dans le monde), tantôt trop étroitement liées à l’idée d’un Etat Nation au sein duquel l’armée serait un symbole indispensable de la souveraineté étatique. C’est un arrêt du Tribunal constitutionnel fédéral allemand (Bundesverfassungsgericht) autorisant la participation de la Bundeswehr aux opérations de maintien de la paix qui modifia la donne : la plupart des Allemands comprirent que leur pays ne pouvait pas se soustraire éternellement à ses obligations internationales de maintien et de rétablissement de la paix et que ceci exigeait que l’on reconnût une utilité à l’armée allemande. C’est aussi à cette époque que s’engagea en Allemagne une polémique sur le service militaire, mais celle-ci ne remit finalement pas en cause le principe de non-participation des conscrits aux opérations de maintien de la paix.


Forces armées et sentiment d’appartenance nationale

Si les Allemands voient en l’armée un mal nécessaire - une conception plutôt détachée si on la rapproche de celle des Français -, ceci est, sans doute, aussi lié au fait qu’ils aient perdu, dans une large mesure, tout sentiment national. La réunification n’y a rien changé, mêmesi, pour une courte durée, elle a ranimé les sentiments nationaux. Les Allemands ont, certes, le sentiment d’appartenir à un groupe, celui des Allemands, à "un ensemble de personnes ayant le sentiment de former une nation"
24), mais il ne faut pas oublier que "pour un Allemand, le fait d’être allemand et d’appartenir au groupe desAllemands ne constitue pas une question essentielle". 25) Et comme l’a souligné Pascal Dubellé, ceci s’explique en premier lieu par le passé national-socialiste de l’Allemagne et par la déformation du concept de nation qui s’y rattache. Parmi les autres facteurs ayant pu jouer, il y a certainement aussi le souci premier des Allemands, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, d’assurer en priorité leur existence matérielle, de reconstruire leur pays et d’améliorer leur niveau de vie, ne gaspillant pas leur énergie pour des "valeurs supérieures". Si l’idée d’un Etat unifié et centralisateur fut pendant si longtemps reléguée au second plan, ceci est aussi dû aux longues années de souveraineté tronquée de la "République de Bonn" (une souveraineté restreinte acceptée par les Allemands) et à la place importante accordée au fédéralisme.

Faut-il regretter que le sentiment d’appartenance nationale soit peu développé chez les Allemands ? Dans les cercles conservateurs, on déplore que la nation soit peu présente dans la vie quotidienne et qu’elle touche moins les Allemands que leur sentiment d’appartenir à un groupe social ou à une région, mais ce phénomène présente aussi des avantages. En effet, la conscience nationale entrave toujours la perception et l’appréciation d’autres nations, pouvant ainsi être à la source d’agressions et de conflits.
26)

C’est pourquoi il est possible d’avancer que ce sont justement l’atténuation de leur sentiment national, leur fierté nationale incomplète et leur absence de conscience nationale qui permettent aux Allemands de mieux comprendre les autres nations et de s’engager davantage au sein d’organisations supranationales.


La Bundeswehr, modèle de coopération multinationale

L’armée fédérale allemande peut, sans conteste, servir d’exemple en matière de coopération internationale. Sous le IIIe Reich et aussi sous l’Empire, l’armée symbolisait le militarisme allemand et la naissance de l’idée de nation. Aujourd’hui, la Bundeswehr peut avancer, sans contredit, qu’elle est l’armée la plus intégrée qui soit au sein des structures internationales. Ses soldats travaillent en collaboration avec des Français dans la Brigade franco-allemande ; avec des Français, des Belges, des Luxembourgeois et des Espagnols au sein du Corps européen ; avec des Néerlandais dans le cadre du Corps germano-néerlandais et avec des Polonais et des Danois au sein du Corps Nord-Est. Il existe, en outre, un Corps germano-américain et un Corps américano-allemand. Le dernier Corps national installé à Potsdam fut, quant à lui, dissout en 2001. Ainsi, aujourd’hui, chaque soldat de l’armée allemande est, d’une façon ou d’une autre, sous le commandement d’une autorité militaire supranationale et est ainsi amené à côtoyer des soldats d’autres nationalités dans l’exercice de ses fonctions. La situation est analogue dans l’armée de l’air et dans la marine.

Des travaux de sciences sociales ont démontré que l’existence de structures militaires distinctes, de traditions et d’us et coutumes différentes les unes des autres, de même que la persistance de préjugés nationaux, entraînent des frictions, des malentendus et des erreurs d’interprétation. Mais ces études soulignent aussi que la multiplication des contacts entre soldats de nations différentes peut faciliter une meilleure compréhension réciproque et favoriser l’apparition d’un esprit de corps supranational
27). Sur ce point, Freiherr von Steinäcker, ancien Général Adjoint du Corps germano-néerlandais, déclara, en 1996 : "La binationalité enrichit, à condition de regarder davantage vers l’avenir que vers le passé et de privilégier les points communs plutôt que les divergences". 28)


Traduit de l’allemand par Dominique Seillon

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