Les réflexions formulées dun point de vue français par Pascal Dubellé sur la culture et la culture militaire nécessitent, dun point de vue allemand, peu de commentaires. Lauteur souligne, à juste titre, les différences conceptuelles que recoupent ces deux termes dans les deux pays. Le concept de culture na pas, en effet, en Allemagne, la signification universelle quil connaît en France, loin sen faut. Les domaines auxquels il se rattache sont plus restreints, ce sont, principalement, la science, léducation, lart et la littérature. Quant à la notion de culture militaire, elle était pendant longtemps presque totalement inconnue en Allemagne et ce nest que récemment que cet emprunt à laméricain a fait son apparition dans la sociologie militaire allemande. Ce terme désigne lensemble des influences quexercent les forces armées sur lindividu.
En outre, il me semble nécessaire, du moins dans une perspective allemande, dapporter un certain nombre de rectifications au jugement que porte Pascal Dubellé sur larmée fédérale allemande, ainsi quà ses observations sur les concepts de nation et de sentiment national.
Evaluation de la Bundeswehr
Dans son article, Pascal Dubellé rappelle, à juste propos, que larmée fédérale est le produit dune volonté consciente de rompre avec les armées allemandes qui lont précédée. Et, en effet, ainsi quen témoigne le Mémorandum de Himmerod de 1950 contenant les premières réflexions daprès-guerre sur la création dune nouvelle armée allemande, "les conditions de mise en place de la nouvelle structure se distinguent à tel point de celles du passé quil convient à présent de créer une structure entièrement neuve sans référence aucune aux caractères de la Wehrmacht." 22) De même, il est juste de rappeler que lidée de citoyen en uniforme, ainsi que celle dInnere Führung 23) sur laquelle elle repose, ont été conçues dans le but de doter la Bundeswehr dune idéologie aussi démocratique que possible, une fonction quelles continuent de remplir aujourdhui. La nouvelle armée allemande ainsi créée se distingue à maints égards de larmée française, mais ne constitue pas pour autant une armée démocratique.
Elle est en effet dominée comme les armées du monde entier par le principe de commandement et de soumission qui ne connaît que de rares exceptions, comme cest aussi le cas dans larmée française. La Bundeswehr se caractérise, en outre, par une structure hiérarchique et par la restriction de certains droits civils fondamentaux des militaires. Cest pourquoi elle représente, auprès des Allemands, lexemple type dune institution autoritaire. Et pourtant, si on tient compte des droits importants quelle accorde à ses soldats, elle apparaît, au plan international, moins autoritaire que les forces armées américaines, britanniques ou françaises. Mais, à linverse, un soldat néerlandais ou danois ne se contenterait pas des droits - trop restreints à ses yeux - de ses confrères allemands.
Les origines de la Bundeswehr, de même que la décision consciente den faire une armée fondamentalement différente des armées layant précédée, relèvent, aujourdhui, de lhistoire pour la plupart des militaires. La Bundeswehr, telle quelle a été conçue, fait à présent partie du paysage institutionnel allemand, au même titre que les divers contrôles parlementaires et légaux, par ailleurs nullement considérés comme contraignants, qui garantissent aux soldats un droit de défense et dexpression dans leurs quartiers sur terre et en mer.
Les membres de larmée fédérale allemande expriment leurs opinions par lintermédiaire dorganismes professionnels ou de syndicats auxquels ils sont libres dadhérer, mais aussi par le truchement de représentants parlementaires élus. Il leur arrive même parfois de descendre dans la rue pour manifester. En réalité, il nexiste pratiquement aucune limite à la liberté dopinion et dexpression au sein de larmée allemande. Les militaires sont libres de sexprimer dans la presse ou à la télévision et il nest pas rare que les ouvrages quils publient soient très critiques à légard du gouvernement en place et de sa politique. Les procédures disciplinaires jusquici engagées par le commandement militaire à lencontre de ces auteurs particulièrement critiques ont presque toutes échoué. Le Parlement joue, à cet égard, un rôle important en veillant à la sauvegarde des droits des militaires, dont fait partie la liberté dopinion.
Pascal Dubellé qualifie le rapport entre les citoyens allemands et leur armée de froid et déplore que ce lien soit dénué de toute passion. Si on remplace le terme froid par celui de neutre, il est alors difficile de contredire ses observations. La Bundeswehr est, en effet, dépourvue de tout pathos et le lien établi avec elle obéit généralement à une logique de rentabilité. Si, par le passé, la grande majorité des Allemands ont donné leur assentiment à lexistence de larmée fédérale, cest parce que celle-ci était le garant de la sécurité de lEtat allemand face à une menace extérieure réelle et perceptible. Lorsque cette menace disparut, au moment de leffondrement du bloc communiste et de lUnion soviétique, larmée allemande traversa une crise : elle semblait avoir perdu sa raison dêtre. Les raisons qui, par la suite, ont été invoquées par le pouvoir pour justifier le maintien de la Bundeswehr étaient tantôt trop abstraites (par exemple largument présentant les forces armées comme une arme nécessaire dans la lutte contre le mal dans le monde), tantôt trop étroitement liées à lidée dun Etat Nation au sein duquel larmée serait un symbole indispensable de la souveraineté étatique. Cest un arrêt du Tribunal constitutionnel fédéral allemand (Bundesverfassungsgericht) autorisant la participation de la Bundeswehr aux opérations de maintien de la paix qui modifia la donne : la plupart des Allemands comprirent que leur pays ne pouvait pas se soustraire éternellement à ses obligations internationales de maintien et de rétablissement de la paix et que ceci exigeait que lon reconnût une utilité à larmée allemande. Cest aussi à cette époque que sengagea en Allemagne une polémique sur le service militaire, mais celle-ci ne remit finalement pas en cause le principe de non-participation des conscrits aux opérations de maintien de la paix.
Forces armées et sentiment dappartenance nationale
Si les Allemands voient en larmée un mal nécessaire - une conception plutôt détachée si on la rapproche de celle des Français -, ceci est, sans doute, aussi lié au fait quils aient perdu, dans une large mesure, tout sentiment national. La réunification ny a rien changé, mêmesi, pour une courte durée, elle a ranimé les sentiments nationaux. Les Allemands ont, certes, le sentiment dappartenir à un groupe, celui des Allemands, à "un ensemble de personnes ayant le sentiment de former une nation" 24), mais il ne faut pas oublier que "pour un Allemand, le fait dêtre allemand et dappartenir au groupe desAllemands ne constitue pas une question essentielle". 25) Et comme la souligné Pascal Dubellé, ceci sexplique en premier lieu par le passé national-socialiste de lAllemagne et par la déformation du concept de nation qui sy rattache. Parmi les autres facteurs ayant pu jouer, il y a certainement aussi le souci premier des Allemands, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dassurer en priorité leur existence matérielle, de reconstruire leur pays et daméliorer leur niveau de vie, ne gaspillant pas leur énergie pour des "valeurs supérieures". Si lidée dun Etat unifié et centralisateur fut pendant si longtemps reléguée au second plan, ceci est aussi dû aux longues années de souveraineté tronquée de la "République de Bonn" (une souveraineté restreinte acceptée par les Allemands) et à la place importante accordée au fédéralisme.
Faut-il regretter que le sentiment dappartenance nationale soit peu développé chez les Allemands ? Dans les cercles conservateurs, on déplore que la nation soit peu présente dans la vie quotidienne et quelle touche moins les Allemands que leur sentiment dappartenir à un groupe social ou à une région, mais ce phénomène présente aussi des avantages. En effet, la conscience nationale entrave toujours la perception et lappréciation dautres nations, pouvant ainsi être à la source dagressions et de conflits. 26)
Cest pourquoi il est possible davancer que ce sont justement latténuation de leur sentiment national, leur fierté nationale incomplète et leur absence de conscience nationale qui permettent aux Allemands de mieux comprendre les autres nations et de sengager davantage au sein dorganisations supranationales.
La Bundeswehr, modèle de coopération multinationale
Larmée fédérale allemande peut, sans conteste, servir dexemple en matière de coopération internationale. Sous le IIIe Reich et aussi sous lEmpire, larmée symbolisait le militarisme allemand et la naissance de lidée de nation. Aujourdhui, la Bundeswehr peut avancer, sans contredit, quelle est larmée la plus intégrée qui soit au sein des structures internationales. Ses soldats travaillent en collaboration avec des Français dans la Brigade franco-allemande ; avec des Français, des Belges, des Luxembourgeois et des Espagnols au sein du Corps européen ; avec des Néerlandais dans le cadre du Corps germano-néerlandais et avec des Polonais et des Danois au sein du Corps Nord-Est. Il existe, en outre, un Corps germano-américain et un Corps américano-allemand. Le dernier Corps national installé à Potsdam fut, quant à lui, dissout en 2001. Ainsi, aujourdhui, chaque soldat de larmée allemande est, dune façon ou dune autre, sous le commandement dune autorité militaire supranationale et est ainsi amené à côtoyer des soldats dautres nationalités dans lexercice de ses fonctions. La situation est analogue dans larmée de lair et dans la marine.
Des travaux de sciences sociales ont démontré que lexistence de structures militaires distinctes, de traditions et dus et coutumes différentes les unes des autres, de même que la persistance de préjugés nationaux, entraînent des frictions, des malentendus et des erreurs dinterprétation. Mais ces études soulignent aussi que la multiplication des contacts entre soldats de nations différentes peut faciliter une meilleure compréhension réciproque et favoriser lapparition dun esprit de corps supranational 27). Sur ce point, Freiherr von Steinäcker, ancien Général Adjoint du Corps germano-néerlandais, déclara, en 1996 : "La binationalité enrichit, à condition de regarder davantage vers lavenir que vers le passé et de privilégier les points communs plutôt que les divergences". 28)
Traduit de lallemand par Dominique Seillon