Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Johannes M. Becker
Réponse à Patrick Mignon d’un point de vue allemand

Je retrouve beaucoup de mes idées dans le texte de Patrick Mignon que je pourrais presque entièrement "signer", comme on dit en Allemagne. Cela tient peut-être à nos professions (un sociologue et un politologue), à notre âge et à notre trajectoire sociale, peut-être aussi à notre façon de voir le monde ou bien encore à une coopération qui a duré à présent six ans.

Cependant, j’aimerais compléter trois points en y introduisant mon point de vue allemand.

1)
Lorsque Patrick Mignon écrit sur l’"Innere Führung" et le "citoyen en uniforme", il convient de jeter un coup d’oeil sur les circonstances historiques et l’émergence de ces concepts.

Le gouvernement Adenauer avec Blank, son premier Ministre de la Défense, ainsi que les officiers "de la première heure" (Heusinger, de Maizière, le Comte Baudissin, v. Kielmansegg entre autres) ont voulu payer un tribut à la mauvaise conscience collective, ressentie en Allemagne de l’Ouest après l’emploi abusif qui avait été fait de l’autorité dans la direction politique mais aussi militaire de la période national-socialiste.

Il faut savoir qu’après 1945, l’expression "obéissance de cadavre" (Kadavergehorsam) était attachée, avec toute sa laideur, à la "Wehrmacht" (c’est-à-dire longtemps avant qu’ait lieu l’exposition sur elle) ; cette expression désignait une obéissance qui avait conduit à se soumettre aveuglément à une autorité, sans autocritique, sans responsabilité aucune, allant jusqu’à violer les Droits de l’Homme.

Aussi, le concept d’"Innere Führung" repose sur cette volonté : souligner l’intégration des forces armées dans l’Etat et dans la société tout en inscrivant les fondements de base du militaire dans la loi.

Le discours sur le "citoyen en uniforme" devait, en particulier, montrer qu’à l’opposé de cette obéissance "aveugle", de cette soumission irréfléchie à une autorité, la nouvelle République fédérale avait su tirer un trait sur l’histoire du national-socialisme en faisant désormais du soldat un sujet majeur et impliqué dans la démocratie.

La question de savoir si l’"Innere Führung" s’avère opérationnelle en mission (dans notre programme ceci fut un thème récurrent en raison des différences concrètes d’expérience de combat et d’action entre Français et Allemands) n’est pas notre propos ici. Ce qui importe, en revanche, c’est sa création même ainsi que les circonstances de celle-ci dans les premières décennies de l’après-guerre en République fédérale.

En 1968/69, la République fédérale semble connaître, comme l’indiquent entre autres les chiffres croissants des objecteurs de conscience, une nouvelle poussée de refus à l’égard de l’autorité, précisément dans la vague contestataire. Elle touche plus fortement l’Allemagne de l’Ouest que, par exemple, la France ou la Grande Bretagne. Il convient de tenir compte de l’impact des mouvements sociaux contre les lois sur l’état d’urgence et la guerre du Viêt-Nam. En Allemagne, c’est l’autorité en elle-même qui a été remise en question en ce qu’elle représentait l’obéissance aveugle d’un peuple envers l’administration d’un Etat autoritaire et criminel, l’obéissance aveugle d’un militaire envers sa hiérarchie, y compris l’obéissance de l’autorité militaire envers une administration étatique criminelle. Et cela, sous une forme unique et singulière. Pour reprendre les formes d’autorité définies par Max Weber : la fin des années 60 fut marquée par le refus total d’une autorité qui serait basée sur la tradition ou sur le charisme. Seule une autorité basée sur la compétence était acceptée comme principe fondateur.

Dans ce contexte, il importe moins de savoir comment le mouvement antiautoritaire s’est développé en Allemagne de l’Ouest, que d’en noter l’existence et d’en connaître les raisons.

Un autre point semble important dans la gestion consciente de l’autorité au sein de la Bundeswehr : en République fédérale, ni la direction politique, ni la direction militaire ne souhaitent une plus grande pénétration de l’armée par des éléments d’extrême droite (donc soumis, de façon extrême, à l’autorité) et de son idéologie. C’est, d’ailleurs, l’une des raisons principales du maintien de la conscription : afin de pouvoir disposer de populations plus larges pour le recrutement de la relève. Les concepts d’"Innere Führung" et de "citoyen en uniforme" visent cette gestion consciente de l’autorité au sein d’une démocratie.

Les propos de Patrick Mignon me rappellent aussi des discussions que nous avons eues en séances plénières à Marburg et à Lyon. Il y apparaissait, spécialement entre les plus jeunes des participants à notre programme, une grande différence nationale quant à la connotation de "l’Autorité" : incontestablement, chez les Français le terme "autorité" avait une connotation positive, alors qu’il avait chez les jeunes Allemands une résonance négative. La recherche de mots-clés engendra du côté français des associations telles que "compétence, charisme, ordre réglementé, légalité, légitimité", alors que chez les jeunes Allemands, elle fit surgir les concepts de "contrainte, subordination, répression, exercice du pouvoir et domination". Du côté français, on semble accorder une confiance a priori aux institutions qui structurent l’Etat, que ce soit l’école ou l’armée, alors qu’en Allemagne régnerait une plus forte méfiance due sans doute à l’expérience que la génération des enseignants et des parents a tirée du national-socialisme et des suites du mouvement qui s’est produit à la fin des années 60.

2)
Là où, sous le titre "forces armées et autorité", Patrick Mignon écrit à propos de la "disparition graduelle de la disposition au sacrifice (abnégation), que la technologisation des armées relativise tout héroïsme", j’ai – d’abord en tant qu’officier de réserve, et ensuite en tant qu’Allemand – une autre vision des choses. Comme on peut le lire souvent ; lorsque par exemple, perdant le contrôle, des pilotes d’avions de chasse passent de justesse et au péril de leur vie au dessus d’un village pour éloigner leur appareil plutôt que d’utiliser le siège éjectable pour se sauver eux-mêmes, il s’agit bien de faire preuve d’un esprit de sacrifice et d’héroïsme. En fait, la technologisation conduit plutôt à un autre phénomène : un pilote, un conducteur de char, un tireur d’élite ne voit plus ses camarades ce qui produit un stress nouveau. Celui-ci vient du fait que chacun doit décider par lui-même de ce qu’il faut faire ou ne pas faire, le plus souvent, seul face à son écran et aux informations qu’il lui donne.

3)
A la fin de son exposé, Patrick Mignon lie "l’acquisition d’une autorité démocratique" à la "confiance" sur laquelle l’autorité militaire (aussi) doit reposer. Appliqué à notre situation actuelle : le militaire est investi d’autorité pour autant qu’il garantit la sécurité et la société. Et Patrick Mignon recourt alors à l’exemple du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et à la guerre en Yougoslavie de 1999.

A ce propos, j’aimerais faire le lien avec un phénomène singulier souvent discuté au cours de notre programme : le rapide changement de la conscience collective en Allemagne, surtout en Allemagne de l’Ouest, après 1989/90 quant à l’acceptation de l’action militaire et à l’acceptation de l’autorité.

On pourrait même qualifier d’historique cette évolution vu la rapidité avec laquelle cette conscience collective a évoluée en Allemagne au sujet de l’emploi de la force militaire et de l’engagement de troupes allemandes.

- En février 1991, lorsque un ensemble d’Etats, sous la conduite des Etats-Unis et doté d’un mandat du Conseil de Sécurité de l’ONU, engagea une guerre contre le régime de Saddam Hussein en Irak - ce dernier ayant envahi le Koweït quelques mois plus tôt en violation du droit international -, il y avait encore des milliers de jeunes et d’étudiants pour bloquer les rues et les carrefours d’une Allemagne tout juste réunifiée et pour manifester contre l’usage de la force militaire.

- En 1999, en revanche, pratiquement plus aucune opposition ne se manifesta en République fédérale lorsque des avions de l’OTAN – sans mandat de l’ONU – larguèrent des bombes sur la Yougoslavie ; de même en 2001/2002, lorsque les Etats-Unis bombardèrent l’Afghanistan à la recherche de terroristes encouragés, aux yeux de l’Administration américaine et de ses alliés, par le régime afghan des Talibans.

Cela a certainement à voir avec les mécanismes décrits par Patrick Mignon : aujourd’hui, la guerre n’est plus menée dans un but de conquête de territoires ou de matières premières, elle se mène contre des "Etats-voyous", contre un "axe du mal", et comme l’écrit justement Patrick Mignon, avec le but "d’élaborer une autorité démocratique", à l’exemple de la Yougoslavie où l’on s’attaqua au régime non démocratique de Milosevic pour (r)établir "la sécurité d’une société".

Dans une plus large mesure, c’est aussi le cas pour la guerre en Afghanistan. Les actes terroristes ont été interprétés par l’Administration américaine comme "actes de guerre" contre les Etats-Unis, ce qui – selon eux – leur donnait le droit de répondre par une action guerrière.

Au-delà, une image d’autorité semble se récréer en Allemagne via l’unilatéralisme des Etats Unis qui utilisent une machinerie militaire et un armement high-tech, censés produire un "zéro faute". Et cela d’autant plus que la politique militaire, menée par le Ministre Scharping, ne fut pas toujours couronnée de succès, marquée, au contraire, par une série de pannes dans le transport des troupes allemandes en Afghanistan pour une mission si longtemps désirée.

Revenons à la transformation de la conscience collective en Allemagne : en très peu d’années, l’autorité militaire - qui faisait encore l’objet de méfiance de certaines couches de la population - se trouva acceptée par le gros de la Société. En 1999, le discours du Ministre des Affaires Etrangères Fischer évoquant "Auschwitz" pour précisément invoquer le devoir allemand de participer aux bombardements contre la Yougoslavie a rencontré une forte approbation auprès d’une grande part de la population. Une "réparation des crimes nazis" - favorisés par un abus de l’autorité - paraissait possible. A la fin de 2001, le Chancelier fédéral a lié cette transformation de la conscience collective à la "dé-tabouisation réussie du militaire", réalisée grâce aux mandats que la Bundeswehr a rempli en Macédoine et en Afghanistan (ARD Tagesschau 11.10.01).

En marge, une nouvelle dynamique se dessine pour la construction de l’Union Européenne et le développement d’une "Politique Européenne de Sécurité Commune" (PESC) en observant la manière dont la République fédérale qui, en s’alignant sur l’action du gouvernement français menée par le Premier Ministre Lionel Jospin et le Ministre des Affaire Etrangère Hubert Védrines, se détache lentement de la politique unilatérale des Etats Unis et qui consiste à "jouer aux gendarmes du monde".


Traduit de l’allemand par Hélène Trachez

retour

Sommaire

suite...