Je retrouve beaucoup de mes idées dans le texte de Patrick Mignon que je pourrais presque entièrement "signer", comme on dit en Allemagne. Cela tient peut-être à nos professions (un sociologue et un politologue), à notre âge et à notre trajectoire sociale, peut-être aussi à notre façon de voir le monde ou bien encore à une coopération qui a duré à présent six ans.
Cependant, jaimerais compléter trois points en y introduisant mon point de vue allemand.
1)
Lorsque Patrick Mignon écrit sur l"Innere Führung" et le "citoyen en uniforme", il convient de jeter un coup doeil sur les circonstances historiques et lémergence de ces concepts.
Le gouvernement Adenauer avec Blank, son premier Ministre de la Défense, ainsi que les officiers "de la première heure" (Heusinger, de Maizière, le Comte Baudissin, v. Kielmansegg entre autres) ont voulu payer un tribut à la mauvaise conscience collective, ressentie en Allemagne de lOuest après lemploi abusif qui avait été fait de lautorité dans la direction politique mais aussi militaire de la période national-socialiste.
Il faut savoir quaprès 1945, lexpression "obéissance de cadavre" (Kadavergehorsam) était attachée, avec toute sa laideur, à la "Wehrmacht" (cest-à-dire longtemps avant quait lieu lexposition sur elle) ; cette expression désignait une obéissance qui avait conduit à se soumettre aveuglément à une autorité, sans autocritique, sans responsabilité aucune, allant jusquà violer les Droits de lHomme.
Aussi, le concept d"Innere Führung" repose sur cette volonté : souligner lintégration des forces armées dans lEtat et dans la société tout en inscrivant les fondements de base du militaire dans la loi.
Le discours sur le "citoyen en uniforme" devait, en particulier, montrer quà lopposé de cette obéissance "aveugle", de cette soumission irréfléchie à une autorité, la nouvelle République fédérale avait su tirer un trait sur lhistoire du national-socialisme en faisant désormais du soldat un sujet majeur et impliqué dans la démocratie.
La question de savoir si l"Innere Führung" savère opérationnelle en mission (dans notre programme ceci fut un thème récurrent en raison des différences concrètes dexpérience de combat et daction entre Français et Allemands) nest pas notre propos ici. Ce qui importe, en revanche, cest sa création même ainsi que les circonstances de celle-ci dans les premières décennies de laprès-guerre en République fédérale.
En 1968/69, la République fédérale semble connaître, comme lindiquent entre autres les chiffres croissants des objecteurs de conscience, une nouvelle poussée de refus à légard de lautorité, précisément dans la vague contestataire. Elle touche plus fortement lAllemagne de lOuest que, par exemple, la France ou la Grande Bretagne. Il convient de tenir compte de limpact des mouvements sociaux contre les lois sur létat durgence et la guerre du Viêt-Nam. En Allemagne, cest lautorité en elle-même qui a été remise en question en ce quelle représentait lobéissance aveugle dun peuple envers ladministration dun Etat autoritaire et criminel, lobéissance aveugle dun militaire envers sa hiérarchie, y compris lobéissance de lautorité militaire envers une administration étatique criminelle. Et cela, sous une forme unique et singulière. Pour reprendre les formes dautorité définies par Max Weber : la fin des années 60 fut marquée par le refus total dune autorité qui serait basée sur la tradition ou sur le charisme. Seule une autorité basée sur la compétence était acceptée comme principe fondateur.
Dans ce contexte, il importe moins de savoir comment le mouvement antiautoritaire sest développé en Allemagne de lOuest, que den noter lexistence et den connaître les raisons.
Un autre point semble important dans la gestion consciente de lautorité au sein de la Bundeswehr : en République fédérale, ni la direction politique, ni la direction militaire ne souhaitent une plus grande pénétration de larmée par des éléments dextrême droite (donc soumis, de façon extrême, à lautorité) et de son idéologie. Cest, dailleurs, lune des raisons principales du maintien de la conscription : afin de pouvoir disposer de populations plus larges pour le recrutement de la relève. Les concepts d"Innere Führung" et de "citoyen en uniforme" visent cette gestion consciente de lautorité au sein dune démocratie.
Les propos de Patrick Mignon me rappellent aussi des discussions que nous avons eues en séances plénières à Marburg et à Lyon. Il y apparaissait, spécialement entre les plus jeunes des participants à notre programme, une grande différence nationale quant à la connotation de "lAutorité" : incontestablement, chez les Français le terme "autorité" avait une connotation positive, alors quil avait chez les jeunes Allemands une résonance négative. La recherche de mots-clés engendra du côté français des associations telles que "compétence, charisme, ordre réglementé, légalité, légitimité", alors que chez les jeunes Allemands, elle fit surgir les concepts de "contrainte, subordination, répression, exercice du pouvoir et domination". Du côté français, on semble accorder une confiance a priori aux institutions qui structurent lEtat, que ce soit lécole ou larmée, alors quen Allemagne régnerait une plus forte méfiance due sans doute à lexpérience que la génération des enseignants et des parents a tirée du national-socialisme et des suites du mouvement qui sest produit à la fin des années 60.
2)
Là où, sous le titre "forces armées et autorité", Patrick Mignon écrit à propos de la "disparition graduelle de la disposition au sacrifice (abnégation), que la technologisation des armées relativise tout héroïsme", jai dabord en tant quofficier de réserve, et ensuite en tant quAllemand une autre vision des choses. Comme on peut le lire souvent ; lorsque par exemple, perdant le contrôle, des pilotes davions de chasse passent de justesse et au péril de leur vie au dessus dun village pour éloigner leur appareil plutôt que dutiliser le siège éjectable pour se sauver eux-mêmes, il sagit bien de faire preuve dun esprit de sacrifice et dhéroïsme. En fait, la technologisation conduit plutôt à un autre phénomène : un pilote, un conducteur de char, un tireur délite ne voit plus ses camarades ce qui produit un stress nouveau. Celui-ci vient du fait que chacun doit décider par lui-même de ce quil faut faire ou ne pas faire, le plus souvent, seul face à son écran et aux informations quil lui donne.
3)
A la fin de son exposé, Patrick Mignon lie "lacquisition dune autorité démocratique" à la "confiance" sur laquelle lautorité militaire (aussi) doit reposer. Appliqué à notre situation actuelle : le militaire est investi dautorité pour autant quil garantit la sécurité et la société. Et Patrick Mignon recourt alors à lexemple du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis et à la guerre en Yougoslavie de 1999.
A ce propos, jaimerais faire le lien avec un phénomène singulier souvent discuté au cours de notre programme : le rapide changement de la conscience collective en Allemagne, surtout en Allemagne de lOuest, après 1989/90 quant à lacceptation de laction militaire et à lacceptation de lautorité.
On pourrait même qualifier dhistorique cette évolution vu la rapidité avec laquelle cette conscience collective a évoluée en Allemagne au sujet de lemploi de la force militaire et de lengagement de troupes allemandes.
- En février 1991, lorsque un ensemble dEtats, sous la conduite des Etats-Unis et doté dun mandat du Conseil de Sécurité de lONU, engagea une guerre contre le régime de Saddam Hussein en Irak - ce dernier ayant envahi le Koweït quelques mois plus tôt en violation du droit international -, il y avait encore des milliers de jeunes et détudiants pour bloquer les rues et les carrefours dune Allemagne tout juste réunifiée et pour manifester contre lusage de la force militaire.
- En 1999, en revanche, pratiquement plus aucune opposition ne se manifesta en République fédérale lorsque des avions de lOTAN sans mandat de lONU larguèrent des bombes sur la Yougoslavie ; de même en 2001/2002, lorsque les Etats-Unis bombardèrent lAfghanistan à la recherche de terroristes encouragés, aux yeux de lAdministration américaine et de ses alliés, par le régime afghan des Talibans.
Cela a certainement à voir avec les mécanismes décrits par Patrick Mignon : aujourdhui, la guerre nest plus menée dans un but de conquête de territoires ou de matières premières, elle se mène contre des "Etats-voyous", contre un "axe du mal", et comme lécrit justement Patrick Mignon, avec le but "délaborer une autorité démocratique", à lexemple de la Yougoslavie où lon sattaqua au régime non démocratique de Milosevic pour (r)établir "la sécurité dune société".
Dans une plus large mesure, cest aussi le cas pour la guerre en Afghanistan. Les actes terroristes ont été interprétés par lAdministration américaine comme "actes de guerre" contre les Etats-Unis, ce qui selon eux leur donnait le droit de répondre par une action guerrière.
Au-delà, une image dautorité semble se récréer en Allemagne via lunilatéralisme des Etats Unis qui utilisent une machinerie militaire et un armement high-tech, censés produire un "zéro faute". Et cela dautant plus que la politique militaire, menée par le Ministre Scharping, ne fut pas toujours couronnée de succès, marquée, au contraire, par une série de pannes dans le transport des troupes allemandes en Afghanistan pour une mission si longtemps désirée.
Revenons à la transformation de la conscience collective en Allemagne : en très peu dannées, lautorité militaire - qui faisait encore lobjet de méfiance de certaines couches de la population - se trouva acceptée par le gros de la Société. En 1999, le discours du Ministre des Affaires Etrangères Fischer évoquant "Auschwitz" pour précisément invoquer le devoir allemand de participer aux bombardements contre la Yougoslavie a rencontré une forte approbation auprès dune grande part de la population. Une "réparation des crimes nazis" - favorisés par un abus de lautorité - paraissait possible. A la fin de 2001, le Chancelier fédéral a lié cette transformation de la conscience collective à la "dé-tabouisation réussie du militaire", réalisée grâce aux mandats que la Bundeswehr a rempli en Macédoine et en Afghanistan (ARD Tagesschau 11.10.01).
En marge, une nouvelle dynamique se dessine pour la construction de lUnion Européenne et le développement dune "Politique Européenne de Sécurité Commune" (PESC) en observant la manière dont la République fédérale qui, en salignant sur laction du gouvernement français menée par le Premier Ministre Lionel Jospin et le Ministre des Affaire Etrangère Hubert Védrines, se détache lentement de la politique unilatérale des Etats Unis et qui consiste à "jouer aux gendarmes du monde".
Traduit de lallemand par Hélène Trachez