Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

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Anja Seiffert
Regard sur les forces armées : réflexions sur les constructions sociales de réalités dans des contextes interculturels

Pour celui qui tente aujourd’hui d’observer attentivement les faits et les gestes d’autrui, force est de découvrir, déjà dans son entourage immédiat, une multitude de réalités qui, pour les acteurs eux-mêmes font sens, mais celui-ci étant spécifique peut être plus ou moins séparé d’autres domaines et rester même parfois hermétique à d’autres significations possibles. Cette diversité de réalités se manifeste non seulement lorsqu’on s’intéresse aux sub-cultures des sociétés postmodernes, mais aussi en analysant des contextes interculturels, en particulier lors d’une série de rencontres inter-culturelles consacrées aux "cultures militaires". En effet, l’armée continue de constituer aujourd’hui encore "un monde de vie" (Lebenswelt) qui, "de bien des manières, se distingue de la sphère civile. L’armée comporte en effet un degré particulièrement élevé de règles restrictives et a engendré une culture spécifique caractérisée par des symboles qui lui sont propres et par un fonctionnement interne distinct" (Vogt, 1988, p.5). Ainsi, il n’est pas surprenant qu’en l’absence d’une vue approfondie de l’intérieur, l’opinion publique repose davantage sur des présupposés, des mythes et des anecdotes que sur une connaissance des réalités des forces armées.

C’est pourquoi, depuis la fin des années 1980, les recherches menées privilégient une approche ethno-méthodologique destinée à explorer "l’inconscient culturel" (voir Bredow, 1988 et Lippert, 1989). Cette approche a pour objet d’étudier les spécificités culturelles en adoptant l’attitude d’un observateur étranger (voir Honneth, 1985, p. 123 et suivantes). Seul un regard familiarisé à l’expérience de l’"autre" dans nos propres sociétés donne accès à d’autres cultures. De même, en participant de manière attentive à une série de rencontres interculturelles réunissant, entre autres, des militaires, des objecteurs de conscience et des chercheurs, on est amené à découvrir une diversité de réalités, qu’il faudra en outre décrire si l’on souhaite en comprendre les acteurs (voir Münch, 1993).

Par ailleurs, on constatera probablement un fait qui semble, de prime abord, insignifiant : les rencontres engendrent une quantité impressionnante de discussions, de notes et de lectures. A celles-ci vient s’ajouter une source presque inépuisable de symbolisations non verbales liées, à des codifications allant de domaines aussi variés que, par exemple, le comportement politiquement correct ou l’uniforme. Ayant fait cette observation, il est aisé de comprendre "les mondes de vie" dans lesquels nous évoluons aujourd’hui comme des "réalités communicationnelles" (kommunikative Wirklichkeiten). La communication au sein de telles réalités permet non seulement de présenter une image "du monde de vie" en question mais aussi de fixer ces réalités, de les maintenir ou de les modifier (voir Knoblauch, 1995). Ceci est particulièrement manifeste dans des rencontres interculturelles où la communication, tout en étant, en raison des barrières linguistiques, tributaires de formes et de conventions nouvelles, constitue l’outil par excellence de coordination des activités du groupe.


1. La construction sociale des communications


Avant de commencer, il faut une piste, une idée de la direction à suivre. Dans mon étude du dialogue interculturel, j’ai choisi comme entrée principale d’utiliser la catégorie des sexes ("gender") qui constitue l’une des grilles de lecture centrales dans les sciences sociales dites critiques (voir Kreisky/Sauer, 1997 et Seiffert, 1997). Afin d’éviter tout malentendu, je tiens à préciser que je m’intéresse à éclairer des constructions sociales. Il ne s’agit pas de développer une pensée biologisante ou ontologisante. En effet, mon propos n’est pas de dériver, par exemple, de la biologie les différences entre les rôles selon l’idée que "tout s’explique par la nature pacifique de la femme ou par la nature guerrière de l’homme". Je ne souhaite pas non plus les décrire sous la forme d’une simple réification de fonctions et les attribuer aux acteurs. Au contraire, il m’importe d’expliquer que les différents rôles sont, y compris dans les contextes interculturels, des constructions sociales et qu’ils sont donc à ce titre fabriqués et développés par les êtres humains. Dans ma démarche, je présuppose également que les perceptions, elles aussi, sont des constructions sociales, un point sur lequel je reviendrai plus loin. Mais, tout d’abord, quelques précisions sur ma grille d’analyse : je pars du principe que les relations sexuées ("gender") sont dépendantes du contexte. Dans un premier temps, on le souligne rarement, cela ne signifie rien d’autre que cette catégorie ne dépend pas des préalables biologiques pour ainsi dire naturels, mais que nous sommes en présence d’une pratique d’attribution tant sociale que hiérarchisée. Il n’est pas neutre quand moi, Allemande issue des classes moyennes, j’entre dans une relation discursive avec des Françaises ou des Français issus de la même classe, ou que je parle avec des militaires ou des objecteurs de conscience français ou allemands. Aucun discours n’est neutre, ni dénué de classifications et de subordinations. Dans les faits, ce ne sont pas toujours les meilleurs arguments qui comptent, c’est assez souvent la personne à qui il appartient de décider, en pratique, des questions à débattre, de l’orientation à donner au débat : bref, la personne qui a le pouvoir de décider de ce qui est vrai, de ce qui est faux, etc.

Ces observations s’appliquent également à une rencontre interculturelle. Il existe, dans notre groupe des animateurs, comme dans celui des participants, des différents rôles sociaux qui ne sont pas uniquement fonction des différences du milieu culturel comme base d’expérience mais qui dépendent également du sexe, de l’âge, de la profession : autant de facteurs qui se répercutent tant sur le comportement dans une situation donnée que sur les communications et les interactions au sein d’un groupe. On sait aussi que les rôles font l’objet d’une évaluation sociale et qu’ils occupent, à ce titre, un rang plus ou moins élevé au sein d’une hiérarchie. Il en va ainsi du choix de la personne (chercheur, militaire ou objecteur de conscience) dont on tend à privilégier l’opinion. Notons cependant que pour la communication, les rôles sociaux fournissent non seulement un répertoire important d’un catalogue de conduites, mais qu’ils suscitent aussi des attentes en conformité avec eux. Ainsi, on s’attendra, par exemple, de la part d’une femme et d’un homme à des comportements différents. Ensuite se posent un certain nombre de questions : ces rôles sociaux sont-ils sur un pied d’égalité ? Quel type de comportement attend-on de qui ? Quel en est le sens dans le discours interculturel ? Je prendrai l’exemple suivant : alors que nous discutions du contenu de nos rencontres, quelqu’un fit remarquer qu’il existait, au sein du groupe des animateurs, des "animaux alpha et bêta", et qu’il incombait aux "animaux alpha" de décider des thèmes à discuter en priorité. D’ailleurs, ne s’étonna personne que le rôle des "animaux alpha" fut exclusivement attribué aux hommes et celui des "animaux bêta" aux femmes. Qu’on décide de la prendre ou non au sérieux, cette appréciation ne manque pas de mettre en évidence une pratique communicationnelle avec des comportements obéissant à des attentes et à des modes d’attribution prédéfinis. Cette pratique a au moins pour effet de pré-structurer le discours.

Afin de comprendre ce qui pousse autrui à agir de telle ou telle manière dans une situation donnée, il me faut être en mesure non seulement d’interroger mon propre rôle et celui d’autrui, mais aussi d’explorer ce que l’on entend couramment par compréhension et par transmission des connaissances. Dans une rencontre interculturelle, il ne peut plus uniquement s’agir des exigences et des fonctions institutionnelles. Ce sont les attitudes et expériences subjectives.
1) Ceci est d’autant plus vrai pour une série de rencontres consacrées aux "cultures militaires" et rassemblant des hommes, des femmes, des militaires, des objecteurs de conscience et des chercheurs aux milieux fondamentalement différents les uns des autres, et qui de surcroît sont censés de négocier, d’ordonner et de classer ensemble un certain nombre de situations et de contextes.

Dans ce cas, une transmission purement cognitive des connaissances visant à présenter les deux systèmes militaires ne permet pas, à elle seule, une compréhension réelle d’autres cultures militaires.
2) Dans le contexte interculturel, la compréhension passe au-delà d’une transmission des connaissances ex-cathedra aussi par d’autres formes d’apprentissage. Le type de dialogue ouvert suppose que chacun puisse, quels que soient ses connaissances, son statut ou son rôle social, présenter ses idées, ses connaissances et ses expériences, qu’il "tolère" d’autres opinions que les siennes et, ce qui est peut-être plus important encore, qu’il essaie, au-delà de l’écoute attentive d’autrui, de lire entre les lignes, et donc de prendre conscience, au sens large, des symbolisations sociales et culturelles.

Pour ce faire, un groupe multiculturel a besoin non seulement de beaucoup de temps mais aussi de beaucoup d’espace. Par espace, j’entends une dynamique du groupe qui est à la fois ouverte et à l’écoute, autorisant donc des réflexions et des opinions qui peuvent être provocantes, ambiguës, ou remettre en question l’image que nous nous faisons de nous-mêmes ou même nous agacer. Ceci met à rude épreuve les facultés de communication des participants tout en constituant un défi pour les organisateurs et coordinateurs du projet. C’est pourquoi il convient d’organiser les rencontres de la manière la plus souple possible afin d’éliminer ou de réduire au maximum les obstacles et problèmes de communication. Il me paraît donc important de laisser se dérouler des discussions sur des points qui, de prime abord, peuvent sembler secondaires, même si cela doit reléguer provisoirement au second plan les sujets dits "durs" au centre du débat. Ce type de question accessoire peut revêtir diverses formes : "On fait une pause tout de suite ou plus tard ? Pourquoi certains font-ils de si longues pauses ? Qui peut participer à notre programme ? Faut-il, pour cela, être ou avoir été sous les drapeaux, être chercheur ? Quelles conditions faut-il remplir ? Pourquoi certains posent-ils sans arrêt des questions sur un sujet qui est facile à comprendre pour d’autres ? Comment cela s’explique-t-il ? …" En pratique, il est souvent beaucoup plus aisé de présenter des faits sous forme d’exposé que de "supporter" les opinions et les points de vue subjectifs d’autrui car ceci suppose de donner une place au "non-dit" qui reste souvent caché dans ce type de discussions. Ce point me tient particulièrement à cœur, ayant souvent remarqué, y compris au cours de ce programme, que c’est surtout lors d’échanges informels que les participants recherchent des solutions aux problèmes et qu’ils posent des questions. Il est même parfois plus facile, et aussi nécessaire, d’aborder les situations inconfortables en petits groupes ou entre deux personnes.

Qu’est-ce que cela implique, en pratique, pour une rencontre interculturelle ? Même si chacun peut prendre la parole, il importe de se demander quelles interventions sont écoutées, c’est-à-dire non seulement comprises mais aussi prises au sérieux, et lesquelles au contraire ne le sont pas.

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