Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Anja Seiffert
Regard sur les forces armées : réflexions sur les constructions sociales de réalités dans des contextes interculturels

2. Forces armées et relations entre hommes et femmes

La façon d’aborder les diverses réalités culturelles en présence a toujours son importance ; de surcroît dans le cadre de rencontres interculturelles, sur le thème de l’armée et des "cultures militaires", il est néconessaire de se rappeler que les forces armées présentent des particularités qui les distinguent de la culture civile des sociétés démocratiques. Les forces armées se caractérisent, tout d’abord, par une pratique de communication hiérarchique axée sur le com-mandement et la subordination. Force est de constater, en outre, que pratiquement dans le monde entier, ces institutions sont dominées par les hommes. Et sur ce point, presque rien n’a changé, en dépit d’une ouverture progressive des forces armées aux femmes. Les femmes militaires continuent d’avoir un rôle subalterne, notamment dans les unités de combat, y compris au sein de forces armées ayant un taux de féminisation relativement élevé comme les forces militaires américaines ou israéliennes. Les raisons généralement avancées, dans les milieux, tels que l’armée, dominés tradi-tionnellement par les hommes, pour expliquer l’absence ou la faible présence des femmes dans les armées du monde entier, sont diverses : on invoque tantôt un allant de soi découlant de la tradition, tantôt la législation, ou encore une division sociale du travail. Les explications données ne touchent en aucun cas aux problèmes liés au caractère masculin du rôle de soldat. Il en fut d’ailleurs de même pendant nos rencontres interculturelles. Nous ne manquâmes, certes, pas d’aborder, lors d’une de nos premières réunions, une plus grande féminisation de la Bundeswehr, ni de discuter plus tard sporadiquement du thème "femmes, guerre, armée", mais d’autres sujets restèrent, à quelques détails près, en marge du débat : l’importance des forces armées dans la construction sociale et culturelle d’images sexuées, le rôle des femmes au sein de l’armée et leur influence sur l’armée et sur la guerre.

Ceci peut surprendre, d’autant que nos rencontres eurent lieu au moment de la restructuration massive des forces armées et de la féminisation de celles-ci dans les pays d’Europe de l’Ouest. Cette ouverture aux femmes touche plus particulièrement la Bundeswehr. Comparée sur ce plan aux armées des pays membres de l’OTAN, l’Allemagne fait figure de retardataire, et ce jusqu’au début de 2001. L’argument en faveur de l’exclusion des femmes de la Bundeswehr se basait largement sur le renvoi à l’Article 12a de la Loi fondamentale allemande leur interdisant le service "armé" et leur autorisant uniquement l’accès aux services de santé et aux formations de musique militaire. Il fallut attendre un arrêt de la Cour Européenne de justice en 2000 pour qu’il fût mis fin à cette pratique. Les juges européens estimèrent que l’armée allemande devait leur autoriser aussi le service armé. La Cour n’admet de dérogations au principe d’égalité juridique entre les hommes et les femmes que si celles-ci sont dûment motivées et dans des cas restreints comme, par exemple, pour certaines unités de combat. En Allemagne, des mesures politiques ne se firent pas attendre, rendant tous les grands groupes de métiers de la Bundeswehr accessibles aux femmes. Les premières femmes furent embauchées dans ces nouvelles fonctions au début de 2001. La Bundeswehr engagea ainsi un processus depuis longtemps entamé dans les forces armées d’autres pays.

Cependant, la conquête par les femmes des "institutions du mo-nopole de la violence" s’annonce difficile : il est incontestable que, en principe, les femmes représentent une minorité non seulement dans toutes les armées en général. En outre, elles sont sous-représentées parmi les officiers et accèdent rarement au grade de général. De surcroît, les perspectives de carrière et de rémunération des femmes militaires sont moins bonnes que celles de leurs collègues masculins, en raison des restrictions d’accès aux fonctions de combat qui s’appliquent à elles dans la plupart des armées des pays membres de l’OTAN. Conformément au stéréotype féminin, les fonctions assumées par les femmes au sein des forces armées les confinent dans des rôles de personnels soignants ou de soutien, dans les services de santé, de transmissions ou dans l’administration.

Si l’on en recherche les raisons, on s’aperçoit bien vite que l’idée d’une femme soldat exerçant des fonctions de combat est de nature à provoquer des réactions parfois violentes, que ce soit au sein des armées ou en dehors. Les réserves émises relèvent de divers domaines. Les justifications avancées peuvent être d’ordre fonctionnel (perturbations de service entraînées par les grossesses, répercussions négatives sur l’éducation des enfants, apparition de coûts supplémentaires) ou même d’ordre juridique. Et même lorsqu’on reconnaît aux femmes la même efficacité qu’aux hommes et la même capacité de commandement, on manque rarement de souligner que ce sont des obstacles psychologiques et/ou sociologiques plus profonds qui s’opposent à une intégration croissante des femmes dans le monde très masculin des forces armées. On accentue alors les différences entre les besoins des hommes et ceux des femmes ; on avance l’idée selon laquelle la féminité pourrait pâtir des exigences du quotidien militaire. De telles justifications ne s’écartent en rien des modèles de raisonnement habituels. Elles sont, au contraire, tout à fait classiques puisqu’elles partent du postulat que dans toutes les sociétés, les rôles de l’homme et de la femme sont définis de manière distincte, dans le sens d’une division fonctionnelle du travail selon les sexes, notamment pour ce qui est de l’exercice de la violence (voir Seiffert, 1998, p.91).

Ceux qui pensent que la question du service national féminin est, avant tout, étroitement liée à l’aptitude des femmes au combat et au service militaire font erreur. En effet, ce qui revient bien plus souvent dans le débat, ce sont les répercussions que pourrait bien avoir une participation des femmes sur les structures des armées. Ainsi, dans les débats consacrés à la féminisation de l’armée allemande, on souleva souvent la question de savoir si la présence des femmes ne risquerait pas de nuire à la structure des formations et unités militaires et d’entraver ainsi l’efficacité et le bon fonctionnement des forces armées. Mais c’est surtout l’idée qu’une féminisation croissante des armées pourrait porter préjudice à la camaraderie et au moral, qui fut le principal argument avancé contre une présence plus importante des femmes au sein de l’armée. Certes, on reconnaît que les femmes soldats exercent, par leur présence, un effet positif à la fois sur la discipline de leurs camarades masculins et sur le ton des communications, mais ce qui semble le plus souvent l’emporter, c’est la crainte d’une subversion des structures militaires, découlant d’une inégalité de traitement entre hommes et femmes. Mais même en ce qui concerne ce dernier argument, la question de l’égalité de traitement entre les sexes n’a pas l’importance qu’on semble lui donner de prime abord. La crainte, assez souvent exprimée, qu’une plus grande intégration des femmes dans les forces armées n’affaiblisse la cohésion et la performance opérationnelle du groupe, souligne un double processus : la présence des femmes fait non seulement plus que jamais entrer la sexualité dans les forces armées ; et si elle se renforce, elle introduira, de surcroît, un élément hétérogénéisant dans une institution très soucieuse d’homogénéité.

En conséquence, ce qui importe, ce n’est pas tant la question de l’aptitude militaire des femmes que la compréhension entre hommes et femmes et le rôle de la femme au sein des armées (et de la société). En argumentant que la présence des femmes risque de provoquer un certain "relâchement" au sein des armées, on suggère non seulement qu’une participation féminine aura pour effet de réduire l’efficacité militaire (conformément aux stéréotypes liés aux sexes assignant à la femme un penchant pour la paix et à l’homme des tendances guerrières) ; en même temps, on insinue que la féminité est préjudiciable aux forces armées et qu’elle n’est compatible avec les structures militaires que dans certains domaines. Ceci se manifeste surtout par un manque d’acception de la part des soldats, de même que par des sévices sexuels. Wilfried Penner, médiateur auprès des armées au Bundestag, relève à cet égard qu’ "une forme particulière de harcèlement sexuel" semble bien faire partie de l’armée allemande. Il observe, en outre, une "solidarité faite de réflexes" dans "cette organisation très masculine" et une tendance très répandue à étouffer et minimiser les problèmes de harcèlement sexuel (voir Der Spiegel, 32/2001).

Un programme interculturel consacré aux "cultures militaires" auquel participent des soldats, des hommes, des femmes, des objecteurs de conscience etc. met inévitablement en présence des conceptions diverses des rôles attribués à chaque sexe. Il est important de tenir compte des diverses socialisations, mentalités et particularités caractérisant les armées et les sociétés civiles de chaque pays. En fin de compte, les idées de masculinité et de féminité, qui se transmettent dans les armées et par elles, sont des constructions sociales découlant de l’histoire, fixant ainsi le cadre de réflexion des hommes et des femmes sur les forces armées. Par ailleurs, la pratique d’intégration des sexes ne met pas seulement en relief des valeurs sociales spécifiques ; elle permet aussi de dégager des pistes précises pour comprendre les rapports entre la société militaire et la société civile. Ainsi, par exemple, une société ayant une conception plutôt égalitaire des rôles sexués aura moins tendance à rejeter l’idée d’un service militaire féminin qu’une société se caractérisant par une hiérarchie traditionnelle de ces rôles. L’exemple suivant va dans ce sens : le gouvernement suédois fut le premier à signaler, dès le début des années 90, qu’une participation plus importante des femmes aux opérations de maintien de la paix n’aurait pas pour seul effet de symboliser les valeurs des nations associées à ces actions : elle exprimerait, en outre, l’idée que la communauté internationale se fait d’une société durable et dans laquelle hommes et femmes sont égaux en droits. Et, sur ce point, les écarts entre les désirs et la réalité sont particulièrement frappants : en dépit de tous les efforts déployés pour l’accroître, la participation des femmes aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies demeure marginale, se maintenant à un peu moins de 2% depuis 1993. Des études de l’ONU indiquent, par ailleurs, qu’un des principaux facteurs de cette stagnation découle de blocages culturels des Etats concernés.

retour

Sommaire

suite...