Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

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Anja Seiffert
Regard sur les forces armées : réflexions sur les constructions sociales de réalités dans des contextes interculturels

4. Hétérogénéité ou homogénéité ?

Lorsqu’on décide de participer à une série de rencontres interculturelles intitulées provisoirement : "Les cultures militaires de la France et de l’Allemagne et la formation des citoyens dans le contexte d’un projet de construction européenne" se déroulant dans le cadre d’un programme de recherche de l’Office franco-allemand pour la Jeunesse, on s’attend, dès le départ, à ce que les participants soient de nationalité allemande ou française et qu’ils aient une expérience directe ou indirecte des forces armées. De la réunion de ces deux facteurs, on espère un accroissement cognitif de connaissances des deux cultures nationales et de leurs systèmes militaires respectifs (surtout pour ceux qui jusque-là ne se sont pas, ou peu, intéressés à la culture ou aux forces armées de l’autre pays) mais aussi qu’elle favorise un apprentissage affectif. Cet apprentissage devrait s’avérer extrêmement intéressant, tout en présentant de nombreux conflits et de nombreuses tensions. Ceci tient avant tout à la composition du groupe multiculturel de travail mais aussi aux différences de perception entre personnes appartenant à des générations et à des catégories socio-professionnelles différentes, de sexe différent etc. Le dialogue interculturel n’implique pas que les intéressés éprouvent d’emblée de la sympathie les uns envers les autres, ni qu’ils fassent systématiquement ressortir leurs points communs en masquant leurs différences. Il s’agit, au contraire, d’identifier et d’aborder un certain nombre de clichés, de ressentiments et de préjugés qui existent souvent de manière latente et qui ne sont que rarement exprimés directement. Conformément à mes attentes, la rencontre comme source d’apprentissage s’inscrivit, pour moi aussi, au centre de mon intérêt heuristique : je traitai les expériences personnelles des participants, en tant qu’objet d’apprentissage, sur le même plan que les informations préalablement préparées sur le plan didactique. Ainsi, j’envisageai nos rencontres comme un processus au cours duquel se succédèrent les phases suivantes : étrangéité initiale, rapprochement de "l’autre", comparaison entre ce qui relève du soi et de l’autre, et le cas échéant, relativisation, voire rectification, des perceptions et conduites personnelles.

Le groupe interculturel reflète, de bien des façons, la réaction des autres à nos propres remarques : il se fait l’écho de ce qui est familier et de ce qui est étranger. Ceci est manifeste dans l’exemple suivant tiré de notre travail : au cours de nos réflexions sur les rencontres, un objecteur de conscience français estima que son rôle au sein du groupe était celui d’un marginal. Il fit remarquer qu’il se trouvait depuis quatre ans dans une situation qui n’avait pas été facile. Il ajouta qu’à l’inverse, des sympathisants de l’armée auraient trouvé leur position tout aussi inconfortable s’ils avaient été entourés uniquement de chercheurs sur la paix (Friedensforscher), d’antimilitaristes, etc. Par conséquent, pour lui cette situation fut caractérisée par un sentiment d’étrangeté au sein du groupe. Les remarques de ce participant sont importantes pour notre réflexion précisément parce qu’elles expriment une marginalisation radicale. Celle-ci est intéressante non seulement en raison du sentiment d’étrangeté qu’elle exprime mais aussi en raison de la perception même : en effet, un groupe multiculturel a besoin d’être hétérogène pour permettre de dégager aisément et clairement des positions, attitudes et points de vue différents afin de rendre possibles la compréhension (et donc une prise de conscience), l’acceptation et la tolérance. Dans notre groupe - et ce n’est pas étonnant -, ceci ne s’avéra pas toujours facile, en présence de mentalités, de points de vue et d’orientations diamétralement opposés. Cependant j’ai eu, à plusieurs reprises, l’impression qu’indépendamment des compétences linguistiques, les différences nationales se répercutaient moins clairement sur le processus de compréhension que les différences de perception résultant d’attributions de rôles sociaux spécifiques. Ainsi, par exemple, au cours des rencontres, j’entendais, à plusieurs reprises, la question de savoir si une personne n’ayant jamais été soldat était qualifiée pour émettre un avis et écrire sur les forces armées et sur quelles expériences et connaissances se fonderaient les interprétations proposées. A première vue, cette question semble tout à fait légitime, et ne fait bien sûr aucun doute qu’un soldat homme ou femme dispose d’expériences concrètes de l’armée tout autres qu’une femme chercheur (qui elle n’en possède pour ainsi dire pas et s’intéresse seulement de manière théorique aux questions militaires). Cependant, cette question véhicule une autre dimension. De toute évidence, il s’agit non seulement de la présence de divers espaces d’expériences mais aussi de la diversité d’attentes liées aux rôles avec les comportements adéquats. D’ailleurs, cette diversité des conduites ne nuit pas forcément à la compréhension ; elle ne s’accompagne d’effets négatifs que si on n’accorde pas la même valeur ou la même importance pour la compréhension aux diverses compétences et connaissances en présence en les inscrivant dans une hiérarchie de valeurs distinctes.

La compréhension interculturelle repose nécessairement sur l’hétérogénéité d’un groupe ou d’une collectivité, une caractéristique du reste commune à toutes les sociétés où vivent ensemble des hommes et des femmes appartenant à des cultures différentes. Et indépendamment de cette hétérogénéité, il est possible que se développe un sentiment communautaire. Cependant, ce type de solidarité ne naît pas de normes imposées de l’extérieur, c’est au contraire le produit d’un travail et d’une expérience collectifs. Ceci nous conduit presque inévitablement à la conclusion suivante : c’est précisément parce qu’il prend conscience des différences existant en son sein, et parce qu’il exprime ouvertement ce qui est familier et ce qui est étranger, qu’un groupe multiculturel est en mesure de créer une base commune de compréhension. Ceci s’accompagne cependant d’une multitude de difficultés et d’obstacles.

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