4. Hétérogénéité ou homogénéité ?
Lorsquon décide de participer à une série de rencontres interculturelles intitulées provisoirement : "Les cultures militaires de la France et de lAllemagne et la formation des citoyens dans le contexte dun projet de construction européenne" se déroulant dans le cadre dun programme de recherche de lOffice franco-allemand pour la Jeunesse, on sattend, dès le départ, à ce que les participants soient de nationalité allemande ou française et quils aient une expérience directe ou indirecte des forces armées. De la réunion de ces deux facteurs, on espère un accroissement cognitif de connaissances des deux cultures nationales et de leurs systèmes militaires respectifs (surtout pour ceux qui jusque-là ne se sont pas, ou peu, intéressés à la culture ou aux forces armées de lautre pays) mais aussi quelle favorise un apprentissage affectif. Cet apprentissage devrait savérer extrêmement intéressant, tout en présentant de nombreux conflits et de nombreuses tensions. Ceci tient avant tout à la composition du groupe multiculturel de travail mais aussi aux différences de perception entre personnes appartenant à des générations et à des catégories socio-professionnelles différentes, de sexe différent etc. Le dialogue interculturel nimplique pas que les intéressés éprouvent demblée de la sympathie les uns envers les autres, ni quils fassent systématiquement ressortir leurs points communs en masquant leurs différences. Il sagit, au contraire, didentifier et daborder un certain nombre de clichés, de ressentiments et de préjugés qui existent souvent de manière latente et qui ne sont que rarement exprimés directement. Conformément à mes attentes, la rencontre comme source dapprentissage sinscrivit, pour moi aussi, au centre de mon intérêt heuristique : je traitai les expériences personnelles des participants, en tant quobjet dapprentissage, sur le même plan que les informations préalablement préparées sur le plan didactique. Ainsi, jenvisageai nos rencontres comme un processus au cours duquel se succédèrent les phases suivantes : étrangéité initiale, rapprochement de "lautre", comparaison entre ce qui relève du soi et de lautre, et le cas échéant, relativisation, voire rectification, des perceptions et conduites personnelles.
Le groupe interculturel reflète, de bien des façons, la réaction des autres à nos propres remarques : il se fait lécho de ce qui est familier et de ce qui est étranger. Ceci est manifeste dans lexemple suivant tiré de notre travail : au cours de nos réflexions sur les rencontres, un objecteur de conscience français estima que son rôle au sein du groupe était celui dun marginal. Il fit remarquer quil se trouvait depuis quatre ans dans une situation qui navait pas été facile. Il ajouta quà linverse, des sympathisants de larmée auraient trouvé leur position tout aussi inconfortable sils avaient été entourés uniquement de chercheurs sur la paix (Friedensforscher), dantimilitaristes, etc. Par conséquent, pour lui cette situation fut caractérisée par un sentiment détrangeté au sein du groupe. Les remarques de ce participant sont importantes pour notre réflexion précisément parce quelles expriment une marginalisation radicale. Celle-ci est intéressante non seulement en raison du sentiment détrangeté quelle exprime mais aussi en raison de la perception même : en effet, un groupe multiculturel a besoin dêtre hétérogène pour permettre de dégager aisément et clairement des positions, attitudes et points de vue différents afin de rendre possibles la compréhension (et donc une prise de conscience), lacceptation et la tolérance. Dans notre groupe - et ce nest pas étonnant -, ceci ne savéra pas toujours facile, en présence de mentalités, de points de vue et dorientations diamétralement opposés. Cependant jai eu, à plusieurs reprises, limpression quindépendamment des compétences linguistiques, les différences nationales se répercutaient moins clairement sur le processus de compréhension que les différences de perception résultant dattributions de rôles sociaux spécifiques. Ainsi, par exemple, au cours des rencontres, jentendais, à plusieurs reprises, la question de savoir si une personne nayant jamais été soldat était qualifiée pour émettre un avis et écrire sur les forces armées et sur quelles expériences et connaissances se fonderaient les interprétations proposées. A première vue, cette question semble tout à fait légitime, et ne fait bien sûr aucun doute quun soldat homme ou femme dispose dexpériences concrètes de larmée tout autres quune femme chercheur (qui elle nen possède pour ainsi dire pas et sintéresse seulement de manière théorique aux questions militaires). Cependant, cette question véhicule une autre dimension. De toute évidence, il sagit non seulement de la présence de divers espaces dexpériences mais aussi de la diversité dattentes liées aux rôles avec les comportements adéquats. Dailleurs, cette diversité des conduites ne nuit pas forcément à la compréhension ; elle ne saccompagne deffets négatifs que si on naccorde pas la même valeur ou la même importance pour la compréhension aux diverses compétences et connaissances en présence en les inscrivant dans une hiérarchie de valeurs distinctes.
La compréhension interculturelle repose nécessairement sur lhétérogénéité dun groupe ou dune collectivité, une caractéristique du reste commune à toutes les sociétés où vivent ensemble des hommes et des femmes appartenant à des cultures différentes. Et indépendamment de cette hétérogénéité, il est possible que se développe un sentiment communautaire. Cependant, ce type de solidarité ne naît pas de normes imposées de lextérieur, cest au contraire le produit dun travail et dune expérience collectifs. Ceci nous conduit presque inévitablement à la conclusion suivante : cest précisément parce quil prend conscience des différences existant en son sein, et parce quil exprime ouvertement ce qui est familier et ce qui est étranger, quun groupe multiculturel est en mesure de créer une base commune de compréhension. Ceci saccompagne cependant dune multitude de difficultés et dobstacles.