Arbeitstexte de travail

Jeunesse, Défense et Sécurité en Europe

avec des contributions de : Johannes Maria Becker, Pascal Dubellé, Jean-Paul Kieffer
Paul Klein, Patrick Mignon, Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, Anja Seiffert

 

Sommaire

Pascal Dubellé
Réponse à Anja Seiffert d’un point de vue français

Le texte qui nous est présenté par Anja Seiffert se situe dans la même veine que celui d'Ulrike C. Nikutta-Wasmuht se référant à la même méthode d'approche et de compréhension des phénomènes sociaux : l'ethnométhodologie.

Je ne reprendrai donc pas ici ce que j'ai pu dire à cet égard dans mon commentaire du texte proposé par Ulrike C. Nikutta-Wasmuht, mais j'ajouterai cependant un commentaire qui peut s'apparenter à une critique de la méthode. J'essaierai ensuite de réagir à propos d'un des thèmes abordés par Anja Seiffert et que je traduis comme étant le problème de l'aperception du féminin dans la représentation collective du soldat. Je tenterai, enfin, de ramener cette question à la dimension interculturelle franco-allemande en relevant des différences qui me paraissent significatives entre Allemands et Français.


Critique de la méthode

L'ethnométhodologie, nous dit Anja Seiffert, se propose d'explorer "l'inconscient culturel" à la façon d'ethnologues qui tireraient les données inconscientes de l'ordre culturel objet de leur recherche. Étant psychiatre de formation psychanalytique et étant par ailleurs assez averti des questions relatives aux phénomènes inconscients qui peuvent s'exercer et s'exprimer dans les groupes et les institutions, je perçois bien évidemment tout l'intérêt suscité par un tel objet d'étude. Néanmoins, après avoir lu les travaux d'Ulrike C. Nikutta-Wasmuht et d'Anja Seiffert, je reste dubitatif au sujet de la méthode utilisée. Et ceci m'amène notamment à formuler deux réserves qui portent, en particulier, sur les positions respectives de ceux qui analysent et de ceux qui sont analysés et sur ce qui les distingue.

On nous dit que celui qui analyse est étranger à la situation culturelle observée - ou qu'il fait en sorte de l'être - afin d'atteindre une position d'observateur neutre, seule garante d'objectivité.

La question qui se pose alors à moi est celle de savoir comment parvenir à cette position d'extériorité puisque nul ne peut échapper à la culture dont il est, en quelque sorte, le produit. Or, précisément, cette question me paraît devoir se poser avec d'autant plus d'acuité lorsque, de surcroît, comme c'est le cas dans nos rencontres, cet observateur est mis en situation d'immersion interculturelle. C'est là, à mon sens, une première difficulté, voire un obstacle méthodologique majeur quant à l'objectivité de cette sorte d'observation. Une autre difficulté rencontrée touche à l'analyse que l'on peut faire du matériel observé. Comment un tel "ethnologue" parvient-il à faire la distinction entre sa problématique personnelle et la problématique culturelle, objet de son étude, et comment saurait-il se prémunir contre le risque d'attribuer à la seconde des éléments de la première ? Dans l'absolu, il me semble que la seule prévention de ce risque est d'avoir une connaissance parfaite de soi-même et de ses acquis culturels, notamment dans leur part inconsciente, puisque c'est cette dimension inconsciente qui est explorée.

Même si ces remarques générales sur la méthodologie peuvent s'appliquer à toutes les disciplines qui travaillent dans et sur l'intersubjectivité, elles ne se veulent pas simplement formelles mais me paraissent devoir constituer un préalable nécessaire à une lecture critique d'un type de document qui, comme il est fait ici, part d'un vécu personnel et s'appuie sur une expérience singulière pour aboutir à des considérations d'ordre général.

C'est pourquoi j'émettrai des réserves sur l'analyse faite au sujet du rapport existant entre le pouvoir et la prise de parole dans le groupe, car elle me paraît ressortir plutôt de l'ordre du singulier que de celui plus général qui nous est présenté. Je ne pense pas, en effet, qu'on puisse s'en tenir à l'idée selon laquelle celui qui parle ne cherche qu'à affirmer son pouvoir et que celui qui se tait est dans la position d'un être dominé. De même, je ne partage pas cette interprétation qui veut que le fait de ne pas écouter celui qui parle corresponde à une volonté de dénigrement.

Prenez par exemple un groupe de participants et un animateur et laissez passer de longues minutes sans dire un seul mot. Celui qui prend alors le risque de rompre le silence qui s'impose est-il celui qui tente d'affirmer son pouvoir ou bien n'est-il pas plutôt celui qui ne supporte pas une situation devenue insoutenable, dévoilant ainsi son malaise, son angoisse et sa fragilité ? Autre exemple : dans la situation certes particulière, mais quand même éclairante, d'un groupe en analyse, peut-on dire que celui qui se tait, l'analyste, est en position de faiblesse ? Non, sans doute.

La gestion et la circulation de la parole dans un groupe ne peut se comprendre uniquement sous l'angle d'un rapport de force comme cela nous est présenté ici opposant les animaux alpha et les animaux bêta, ou bien encore, les hommes et les femmes. Tout dépend, on le voit bien, du contexte dans lequel se déroule l'échange et de ce que peuvent en dire les acteurs.

Divers facteurs interviennent ainsi dans cette gestion de la parole : certains tiennent naturellement compte du groupe, de sa composition, de son organisation, de sa structure et de la place qui y occupent les uns et les autres ce qui engendre nécessairement une asymétrique dans les échanges ; d'autres se rapportent aux individus eux-mêmes, à la facilité plus ou moins grande qu'on a pour s'exprimer en public - et de ce point de vue, on a pu constater en effet que, pour beaucoup, cette situation était source d'angoisse et d'inhibitions et qu'il était alors plus facile de procéder en petits groupes ou en comités restreints et informels - ou bien encore, au fait que, pour prendre la parole, il faille d'abord se sentir autorisé à le faire, par les autres (et c'est le rôle des animateurs d'inviter et d'inciter les gens à s'exprimer), mais aussi et surtout, dirai-je, par soi-même - et à cet égard, même dans le cadre très ouvert de nos rencontres, certains ont pu éprouver une réelle difficulté qui a suffi à les maintenir dans une prudente réserve. Tel a été leur choix. Mais leur silence ne saurait être alors imputé à une quelconque volonté dominatrice de ceux qui parlent.


L'aperception du féminin dans la représentation collective du soldat

Je rejoins tout à fait Anja Seiffert pour dire que les aspects pratiques ne constituent pas un obstacle sérieux à la féminisation dans les armées même si de tels arguments sont souvent avancés. De même, la différence d'aptitude physique au métier des armes est un critère de moins en moins pertinent pour écarter les femmes, car nos armées sont de plus en plus mécanisées et utilisent de plus en plus de technologie, ce qui exige moins d'efforts et de force de la part des soldats. Dans le même ordre d'idées, l'engagement armé tel qu'il existe désormais (en précisant cependant que cela ne concerne que les armées des pays économiquement développés et à fort potentiel technologique) requiert un nombre de plus en plus restreint de combattants présents physiquement sur le terrain et "au feu", utilisant en revanche beaucoup de personnel dans ce qui constitue le soutien logistique, le rapport étant d'environ un pour dix. Cette donnée concernant la répartition des tâches au sein de nos armées permet alors de relativiser quelque peu le problème posé par l'emploi des femmes dans les armées, puisque ces postes en "logistique" sont souvent plus compatibles avec ce qu'il est convenu d'appeler la condition féminine.

S'il est toujours possible de s'arranger sur des aspects d'ordre pratique et technique, en revanche, il apparaît beaucoup plus difficile de lutter contre des résistances d'ordre psychologique. Or, il existe indéniablement une réticence toute particulière à la présence des femmes dans les armées qui repose, selon moi, sur une relative aperception du féminin dans l'image collective du soldat.

Ainsi, si vous demandez à un enfant de dessiner un soldat, il est fort probable que le soldat dessiné ressemble plus à son papa qu'à sa maman traduisant là, sans doute, pour une part, l'inscription philogénétique à la base de sa représentation psychique du soldat. D'autre part, si effectivement, comme le dit Anja Seiffert, la biologie ne peut constituer un argument sérieux dans ce débat quand il s'agit seulement d'opposer une nature prétendument pacifique des femmes à une autre prétendument belliciste des hommes, on ne saurait cependant l'écarter en tant que facteur déterminant dans la genèse des rôles dévolus aux hommes et aux femmes dans la société et donc, par voie de conséquence, dans celle des représentations mentales.

C'est probablement parce que l'homme ne fait que transmettre la vie alors que la femme la donne, que ce premier s'est consacré à des activités sociales alors que la deuxième s'est occupée de son foyer. Les aptitudes physiques distribuaient les tâches et dessinaient les rôles : pour l'homme la quête de nourriture, la défense du foyer ; pour la femme, les activités domestiques et la charge des enfants.

La fonction guerrière s'est donc "naturellement" constituée comme l'affaire quasi exclusive des hommes - même si quelques femmes y ont pris leur part - et elle l'est restée jusqu'à une époque encore très récente. Rappelons ici, par exemple, que le service militaire ne concernait initialement que les garçons et qu'il n'était ensuite rendu obligatoire que pour eux seuls.

Cette répartition sexuelle des rôles autour de la fonction guerrière se retrouve dans le discours et l'imaginaire collectifs, lesquels s'alimentent à la source de récits, légendes et mythologies guerriers qui mettent en scène des personnages héroïques ou mythiques dont la plupart sont constitués d'hommes (voir le chapitre dur ce thème traité par Jean-Paul Kieffer). Citons ainsi parmi les personnages français qui ont fait la gloire de la France par les armes : Clovis, Charlemagne, Duguesclin, Bayard ou plus récem-ment, Turenne, Napoléon, Foch...

Est réalisé ainsi un système de représentations qui imprègne les inconscients individuels et qui, pour une grande part, oriente les modes de pensée, les attitudes, les manières d'être comme les actions et qui conduit, sans doute, en l'occurrence, à ne pas admettre comme tout à fait "naturelle" la présence des femmes dans l'Armée, institution d'une fonction guerrière apparentée au genre masculin.


Pour conclure vers la dimension interculturelle

Les constructions sociales ou les représentations psychiques naissent d'une histoire et d'un discours collectif que chacun peut reprendre à son compte, enrichir et transmettre. Dans cet ensemble, chaque culture offre à sa communauté culturelle la possibilité de se reconnaître dans un système de valeurs, une langue, une histoire, un discours, un imaginaire collectif constitués comme un bien partagé.

En tant que récit, celui d'une jeune Allemande plongée dans la thématique culturelle militaire de la France et de l'Allemagne, le document d'Anja Seiffert réalise une forme de témoignage culturel dans lequel, réagissant comme Français, il me semble discerner une difficulté particulière à la femme allemande d'exister dans le champ social. Et, de ce point de vue, comme le souligne Anja Seiffert, l'armée ne serait peut-être alors qu'une organisation archétypique. D'où la faible proportion de femmes présentes dans la Bundeswehr, une des plus basses d'Europe, ce qui a valu à l'Allemagne un rappel à l'ordre de la Communauté.

Comparativement à ce qui se passe en France, je suis donc fondé à me demander si cette "exception allemande" ne tiendrait pas au fait qu'on ne retrouve pas dans l'histoire et la culture de ce peuple de référents imaginaires et symboliques qui soient véritablement aptes à supporter le concept de "femme-soldat" ?

Comme je l'évoquais dans le chapitre comparant quelques concepts allemands et français rapportés à la culture, la teneur et la portée signifiante des mots utilisés apportent un certain éclairage. Ainsi le mot "patrie" me semble significatif par rapport à la question qui nous occupe dans la mesure où le patriotisme qui en découle est souvent associé à l'ardeur belliqueuse. Or, en français, ce mot "patrie" conjugue les deux genres : le genre féminin qui se rapporte au mot lui-même mais aussi à la représentation de la patrie lorsqu'elle prend alors les traits d'une femme ou bien encore à la "mère patrie" référence des territoires hors métropole ; et le genre masculin puisque le terme "patrie" est la désignation du "pays des pères", seule évocation comprise dans le Vaterland allemand.

Autre exemple qui marque une différence entre les cultures allemande et française : le fait que n'existe pratiquement pas d'égérie guerrière en Allemagne. La puissance symbolique de Germania, figure imaginaire un peu pâle et quelque peu discréditée, ne peut être comparée à celle de personnages français comme Jeanne Hachette, Sainte Geneviève ou Jeanne d'Arc qui sont des personnages réels à dimension mythique, ou à celle d'autres, fictifs, comme la République représentée, sur la place qui porte son nom à Paris, tenant un rameau d'olivier à la main droite et, prudente ou conquérante, la main gauche posée sur son glaive, ou comme la Marseillaise enfiévrée de Rude entraînant derrière elle les soldats de l'an II.

On comprendrait mieux ainsi ce qui pourrait être le voeu d'Anja Seiffert : introduire des femmes dans l'Armée pour fabriquer des représentations nouvelles, construire de nouvelles réalités sociales qui modifieraient les perceptions et finiraient par abattre les stéréotypes qui courent en Allemagne au sujet du rôle et de la place des hommes et des femmes dans la société. La finalité serait alors de favoriser la socialisation de la femme allemande, par trop cantonnée à des activités domestiques, en même temps que serait atténuée l'hégémonie masculine dans la "chose militaire".

En France, l'histoire et la culture militaire reconnaissent une place à la femme qui, notamment dans les heures les plus noires et les moments les plus critiques, participe au combat. J'évoquais, entre autres, le personnage emblématique de Jeanne d'Arc mais on retrouve aussi, plus près de nous, des femmes entrées en Résistance et qui sont devenues d'authentiques héroïnes ou des femmes, engagées volontaires, qui ont pris part aux combats de la Libération. Cette reconnaissance de la valeur guerrière des femmes dans l'histoire et la culture française n'empêche, certes, pas quelques réticences à l'oeuvre quand il s'agit d'ouvrir l'accès de nos Armées aux femmes, mais ces réticences ne me paraissent pas, comme ce pourrait être le cas en Allemagne, tenir à une incapacité à concevoir ce que peut être une "femme-soldat".

Ainsi, pour des raisons qui tiennent à leur histoire et leur culture respectives, il y aurait une différence qualitative quant aux réticences qui s'expriment en France et en Allemagne envers une féminisation croissante des Armées avec, en Allemagne, une plus grande difficulté à concevoir une "femme-soldat" et à admettre qu'une femme puisse être intégrée à des unités combattantes au même titre que les hommes. Ceci pourrait avoir pour conséquence de poser un problème en terme d'harmonisation des parités sexuelles au sein des Armées qui composent le Corps Européen de Défense.

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