L'Animation des rencontres interculturelles |
| VII. Les conditions structurales de l'animation existentielle : une conception de l'autogestion 46. La condition de base est que l'initiateur d'un projet d'animation renonce à penser, vouloir et décider pour les autres, mais se centre au contraire sur ce qu'il veut pour lui-même, qu'il assume pleinement dès le départ le caractère personnel et situé de sa demande, son statut de participant. 47. Les clivages structuraux habituels entre "animateurs" et "participants" disparaissent dès le départ, aux niveaux économique, politique, idéologique et psychologique. 48. Au plan économique, il n'y a plus d'animateur professionnel statutaire, payé en tant que tel pour "animer" le groupe, préalablement à sa constitution et à la définition par le groupe de son projet. Les tâches d'animation effectuées par quiconque sont payées ou non, compte tenu des ressources disponibles ou mobilisables, en fonction des besoins d'animation ressentis, des compétences reconnues, sous la responsabilité du groupe et dans une situation de négociation collective. 49. De même, au plan politique, personne ne contrôle de façon statutaire les décisions importantes de la vie du groupe, notamment sa composition, les formes et le rythme de son travail, les rapports éventuels avec les pouvoirs externes. 50. Au plan idéologique, il n'y a pas de théorie, d'idéologie ou de méthodologie statutairement dominante, c'est-à-dire auxquelles l'existence du groupe est liée par définition et constitution (un groupe de psychanalyse, de dynamique de groupe, d'analyse institutionnelle, de bio-énergie, de tennis, d'apprentissage de l'anglais...). Les initiateurs d'un projet renoncent à leur rôle de donneur et de capteur de sens pour des "participants". Ils acceptent de coexister à égalité avec des théories, idéologies, méthodologies différentes des leurs, que d'autres qu'eux mettent en uvre dans le groupe, ce qui ne veut nullement dire qu'ils sont neutres, et n'ont ni désir pour le groupe, ni propositions à lui faire, bien au contraire, mais il ne s'agit pas d'un désir "pour le bien des autres" en se mettant à leur place, mais d'un désir pour eux-mêmes en relation avec les autres. Ils entrent en conflit à ce sujet avec d'autres membres du groupe, et se retirent éventuellement si le conflit n'est pas productif, c'est-à-dire n'aboutit pas à une synthèse acceptable pour eux. Ils ne chercheront pas à enserrer le groupe dans une conception et un style d'animation uniques, ni à les faire triompher à tout prix. 51. Psychologiquement, la condition favorable est un renoncement à penser et vouloir pour les autres, à s'identifier à eux et à attendre d'eux son salut ou sa perte, une certaine acceptation de la séparation, de la solitude et de l'échec. Cela suppose, au plan interne, la reconnaissance du caractère problématique et conflictuel de ses pulsions et désirs, le désir réel de se confronter à ces contradictions, de s'ouvrir à elles et non de les enfermer dans une formule. Cela suppose une relative dissolution des structures inconscientes d'identification à autrui, qui aboutit, dans les rapports à autrui, à dissoudre partiellement les rapports collants fondés sur les identifications et les projections mutuelles, à être plus disponible à l'imprévu. 52. Les conditions 50 et 51 distinguent notre projet des pratiques habituelles de l'autogestion. Souvent l'autogestion dans un groupe se borne à la gestion collective des programmes et du temps. Même lorsqu'on dépasse "l'autogestion pédagogique" Georges Lapassade distingue l'autogestion de l'institution interne (autogestion pédagogique), de l'autogestion de l'institution externe. et que l'on gère collectivement l'argent, les rapports avec les pouvoirs externes, la domination idéologique des initiateurs du projet reste en général inentamée. D'autre part, l'autogestion ne peut se fonder sur des rapports psychologiques de domination. Or la domination idéologique et psychologique des "animateurs" est le noyau le plus profond de la domination dans les groupes de formation, la source essentielle de l'aliénation qui empêche l'appropriation des finalités et des sens par les participants. L'autogestion économique et politique est une condition nécessaire mais non suffisante de la désaliénation. C'est pourquoi l'implication personnelle des initiateurs du projet pédagogique est nécessaire, parce qu'elle créée des conditions de désaliénation idéologique et psychologique, en les faisant renoncer à leur rôle institutionnel de donneur de sens, et aux rapports collants d'identification avec les autres. L'autogestion économique et politique ne va pas assez loin car elle s'adresse à des individus qui ne sont pas placés dans les conditions structurelles d'avoir un projet et de travailler sur lui. Ils sont réunis autour et pour le projet des animateurs. Ils existent pour et par les animateurs de l'autogestion. Le collectif qu'il s'agit de gérer est alors un mythe, il est la propriété idéologique des animateurs, ainsi que les rapports personnels inconscients d'identification que l'on entretient avec eux. Bien des difficultés que l'on rencontre dans la pratique de l'autogestion -et qui attirent la risée des milieux réactionnaires- (difficultés à se mettre d'accord, conflits stériles et interminables) tiennent à cela, il ne s'agit pas de véritables conflits interindividuels, on se dispute les lambeaux de la propriété idéologique et psychologique des animateurs. 53. On pourrait présenter ces conditions autrement en disant qu'il s'agit de dissoudre autant que faire se peut tout ce qui peut constituer des objets collectifs, personnes, règles, symboles, idéologies, institutions, distincts des participants et des rapports interindividuels qu'ils peuvent entretenir, objets collectifs qui servent de support à leur aliénation. L'autogestion que nous proposons n'est pas la gestion d'un collectif mythique, qui remplace le mythe d'un chef ou d'une institution, et qui cache comme eux une domination et une exploitation réelles, mais la gestion des rapports inter-individuels, qui repose elle-même sur la gestion des rapports avec soi-même. L'animation collective s'appuie sur et doit faciliter l'auto-animation Concept développé dans le groupe d'innovation par Hinrich Schnack. Et la première condition pour cela est que les initiateurs du projet se placent eux-mêmes dans une situation d'auto-animation. |