Arbeitstexte de travail

L'Animation des rencontres interculturelles

Le "Manifeste de l'animation existentielle"

Sommaire

IX. Les situations courantes et le processus de changement

55. Mais, dira-t-on, votre projet est utopique. Il n'est pas réalisable en pratique, ou seulement dans des conditions privilégiées, celles par exemple de ceux qui disposent de temps libre à investir dans des activités d'animation, sans en attendre rémunération, ni position sociale. Il ne concerne pas la grande majorité des animateurs professionnels. Nous voudrions répondre deux choses à cette objection. D'une part, cette utopie est d'ores et déjà réalisable en partie. Le temps libre existe en partie, plus ou moins suivant les professions et les personnes, et pour les professions dites libérales, la proportion de temps libre dépend pour une part non-négligeable du degré d'auto-aliénation de l'individu, de sa capacité et de sa volonté de se dégager des modèles aliénants de travail et de réussite sociale, que l'animation pourrait justement développer. Ce temps libre partiellement occupé à s'abrutir, à se droguer de diverses manières, pour panser tant bien que mal, et plutôt mal que bien, les agressions et les dommages internes créés par le "travail", ne pourrait-on pas l'occuper en partie à des activités vraiment restauratrices des énergies perdues, qui échappent aux circuits marchands et politiques de l'animation professionnelle, dans lesquelles les individus s'engagent librement pour réfléchir à leur existence et la remodeler, mettre en jeu les contradictions qu'ils éprouvent, repérer leurs origines en eux-mêmes et hors d'eux-mêmes, expérimenter de nouveaux types de rapports avec les autres, mûrir leurs projets, se concerter et s'entraider pour les mettre en œuvre.

56. Quant aux situations plus traditionnelles, où se trouvent des animateurs professionnels, dont le salaire et le statut dépendent de leur travail, socialement codifié par les institutions auxquelles ils appartiennent ou avec lesquelles ils sont en rapport, et qui ne veulent ou ne peuvent s'en dégager, nous croyons que le point de vue développé ici peut servir à jalonner une démarche. Il s'agit de s'éloigner de la répétition d'un projet professionnel anonyme, fait par un animateur interchangeable, pour des participants interchangeables, qui est de l'ordre de la reproduction sociale et psychologique (la reproduction d'un système socio-mental), pour aller vers une démarche de l'animateur personnelle et située. Cela veut dire pour l'animateur :

- s'interroger sur les raisons pour lesquelles il fait ce travail, non pas son travail d'animateur en général, mais le travail particulier qu'il engage maintenant, à ce moment de sa vie, dans l'institution qui le paie, dans les conditions précises où il prend place, avec ces participants-ci. Quels plaisirs et quelles répugnances éprouve-t-il à propos de ce travail, quels conflits, qu'est-ce qui le "travaille" en ce moment dans cette situation ?

- quels rapports particuliers a-t-il en ce moment-ci avec l'institution qui l'emploie et avec ses conditions de travail, qu'est-ce qui l'attache à elle et l'en éloigne, quel autre type de rapports souhaite-t-il, et quels obstacles rencontre-t-il en lui et hors de lui pour les promouvoir ? Qu'est-ce qui le retient de changer ses conditions de travail ? Quelles peurs, quels plaisirs sont en jeu pour lui dans son rôle d'animateur tel qu'il le pratique dans ce groupe ?

57. Il s'agit, on le voit, d'adopter une attitude ouverte, de ne pas se contenter d'une formulation unifiante, d'une rationalisation qui justifie le rôle que l'on joue, mais de s'ouvrir aux dimensions conflictuelles suivant lesquelles vraisemblablement il est vécu, de s'ouvrir au travail sur les contradictions propres de l'animateur qui s'opère en lui de façon souterraine, au projet émergent concret qu'il porte en lui (nous faisons l'hypothèse qu'il en a toujours un) de changer lui-même et sa situation, et non de se refermer pour offrir aux participants une façade lisse de compétence, de sérieux, d'efficacité.

58. Dans cette démarche, le rôle institutionnel de l'animateur n'est pas nié ou aboli magiquement, ou refoulé, ce qui sans doute est pire que de l'assumer naïvement, il est mis à une certaine distance de soi et devient problématique. L'animateur cesse d'être le haut-parleur du pouvoir dans le groupe, qui reproduit purement et simplement la voix du pouvoir social en la teintant de ses harmoniques personnelles, il s'interroge : Pourquoi suis-je animateur ? Quelle est la part de contrainte et d'adhésion que j'y mets ? Pourquoi telle méthode, tel principe d'analyse ? Qu'est-ce que je veux au juste de ces gens-ci ? Qu'est-ce que je veux et ne peux pas faire, pourquoi est-ce que je ne peux pas le faire ?

59. Il s'agit donc de s'ouvrir au conflit et au projet, en soi-même et aussi chez les autres et dans les rapports avec eux. Les participants cessent d'être des ennemis qu'il faut vaincre ou des objets qu'il faut éduquer et normaliser, suivant son projet éducatif particulier (les "libérer" de leur ignorance, de leurs fantasmes, de leurs blocages corporels, que sais-je...). Ce sont des personnes animées de projets confus et contradictoires comme soi-même. Les conflits avec eux reflètent sans doute pour une part leur dépendance et leur contre-dépendance, le transfert depuis l'enfance d'attitudes infantiles, mais ils reflètent aussi pour une part la situation de dépendance absurde dans laquelle l'animateur les a placés, et dont il souffre lui aussi, ce piédestal en carton-pâte sur lequel on l'a juché et où il se complaît et se morfond. Ces conflits sont productifs, non seulement pour les participants, en éclairant leur transfert dépendant, mais pour l'animateur lui-même, dialectiquement, en dénonçant l'absurde de sa position, ses résistances à en changer.

60. Ouverture et aussi disponibilité au changement à travers le conflit. Nous ne prétendons nullement que l'on peut éliminer la dépendance sociale et psychologique sans travail et sans conflit, même dans des conditions privilégiées d'autogestion. Dans tous les cas, il s'agit d'un processus de changement et non d'un état que l'on peut atteindre d'emblée. Mais nous disons simplement que le conflit concerne les animateurs aussi bien que les participants, il s'agit de sentir les contradictions chez les uns et les autres, les désirs et les obstacles au changement, la façon dont ces derniers se renforcent mutuellement, c'est tout un travail patient où la reconnaissance des résistances au changement, en soi et chez les autres, est aussi importante que l'identification des désirs de changement. La disponibilité au changement n'est pas contradictoire mais corrélative de la disponibilité au non changement, de la reconnaissance des résistances en soi-même et chez les autres. Il s'agit de s'approcher du point O où les forces en lutte peuvent s'apprécier dans leur vérité et la balance finalement pencher sans forcer dans un sens ou dans l'autre. Croire le contraire relève d'une attitude magique, d'une négation magique des résistances par les animateurs, notamment des leurs propres, et en fait camoufler une prise de pouvoir. Certaines pratiques militantes de l'animation, de l'analyse institutionnelle notamment, tombent à notre avis sous cette critique : le tout ou rien tout de suite, le refus des résistances, la reproduction du pouvoir par les animateurs. Nous nous méfions des professionnels de la libération comme des autres, s'ils ne s'engagent pas en même temps dans le groupe où ils travaillent dans un processus de libération personnelle d'eux-mêmes.
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