Arbeitstexte de travail

L'Animation des rencontres interculturelles

Le "Manifeste de l'animation existentielle"

Sommaire

XI. Utopie et renoncement

76.
Il va encore être question dans ce chapitre de la compréhension du "projet" et de "l'enjeu". Nous allons parler de l'objet qui est en question dans le développement des conflits au sein d'un groupe. Nous voulons éviter de donner l'impression que nous comprenons le développement des conflits dans un groupe (ou l'évolution d'un groupe dans ses conflits) comme le but même de l'animation existentielle.

77. Cet objet n'est pas facile à déterminer parce qu'il ne s'agit pas là de choses ou d'objets matériels, mais d'un certain rapport aux choses : de mon rapport à ce qui m'intéresse, à ce qui intéresse les autres, au monde qui m'entoure. On devrait donc dire plus exactement : l'enjeu, c'est mon rapport à l'enjeu. C'est au cours du développement conflictuel que nous avons décrit que ce rapport se développe pour devenir une relation dialectique entre l'utopie et le renoncement. Nous allons expliquer cette thèse dans la suite du chapitre.

78. Nous avons qualifié la phase initiale de phase du contrat de dépendance ou de la soumission. Nous entendons par là le rapport qui existe entre les personnes concernées (par ex. les animateurs et les participants). A ce rapport de dépendance correspond une certaine forme de rapport aux objets qui sont en question dans ce rapport, une certaine forme de "rapport à l'objet".

On peut qualifier cette sorte de "rapport à l'objet" de "réifié" ou "prenant la forme d'une marchandise". Cela signifie que les centres d'intérêts communs qui motivent les rapports entre elles des personnes concernées (par ex. l'intérêt manifesté pour de belles vacances, pour l'apprentissage d'une langue étrangère, pour des informations concernant un autre pays etc.) ont le caractère de marchandises qu'un côté achète à l'autre. Il s'agit là d'une sorte de marchandise que l'on appelle habituellement "prestation de service". Cette dernière se différencie des autres marchandises par le fait qu'elle ne peut être vendue que sous la forme d'un contrat de dépendance (limité dans le temps). (Cette relation aux centres d'intérêt, qui prend la forme d'une marchandise, existe indépendamment de la question de savoir si les acheteurs payent eux-mêmes ces marchandises).

79. L'attitude de participants qui acceptent les contrats de dépendance et se comportent dans le cadre de ces contrats en acheteurs plus ou moins difficiles est habituellement appelée attitude de consommation. Mais, d'après ce qui a été dit jusqu'ici, il apparaît clairement que cette attitude n'existe qu'en tant que corrélation d'une attitude correspondante d'offre ou de vente. Ces deux attitudes ont en commun de ne pas faire un sujet de discussion de la qualité particulière de l'intérêt (de son sens) pour la chose ou la marchandise qui les unit. Le participant s'intéresse à une offre ou il ne s'y intéresse pas, la raison pour laquelle il s'y intéresse ou pas reste à ce niveau son affaire personnelle et n'entre pas en considération. Inversement, l'animateur a pour le participant une offre intéressante ou il ne l'a pas ; ce que l'offre signifie pour lui-même n'entre pas en considération.

80. L'attitude de consommation et l'attitude d'offre correspondante font des rapports qui existent entre les personnes qui participent à cet échange de simples instruments servant à communiquer l'intérêt commun réifié. Elles renoncent à une rencontre et à une discussion qui dépassent ce cadre. Elles ont une attitude marquée par un réalisme sec qui semble s'en tenir uniquement aux choses concrètes et tangibles.

Cette apparence est toutefois trompeuse. Cela se manifeste déjà dans le fait que l'attitude de consommation n'est éprouvée que rarement comme une attitude de consommation satisfaite, mais le plus souvent comme frustrée.

Cette frustration vient dans les cas les plus rares uniquement de ce que l'intérêt réifié ne trouve pas d'offre adéquate. Plus souvent, cet intérêt se double pour ainsi dire de besoins inconscients qui ne peuvent absolument pas être satisfaits dans le cadre de cette relation réifiée : besoins infantiles de dépendance, de protection, de nourriture. La surdétermination de l'attitude de consommation par de tels besoins est entre autres reconnaissable à ce que, souvent, celle-ci n'apparaît pas sous la forme d'une attitude spécifique orientée vers une offre déterminée, mais sous la forme d'une revendication vague exprimée par un "I-can't-get-no-satisfaction". C'est par là même qu'elle devient un problème de l'animation.

81. La contradiction qui existe entre, d'une part, le fait de se laisser guider par des intérêts réifiés, en apparence tout à fait "concrets", excluant toute remise en cause de leur propre finalité, et d'autre part, la surdétermination régressive de ces mêmes intérêts, ne mène au niveau de la dépendance à aucune véritable tension dialectique. La contradiction continue plutôt à exister sous la forme d'une ambiguïté vague, et moins les contours de cette ambiguïté sont nets, plus il est difficile d'y changer quelque chose
(Lefèbvre, Critique de la vie quotidienne, tome III, page 56).

82. Ce sont les phases de la contestation et de la revendication indéterminée qui ont été décrites ci-dessus dans leurs grandes lignes qui font fonctionner ou plutôt exploser la contradiction qui apparaît ici (voir Lefèbvre, passage cité, page 55). La contestation ne signifie en effet pas seulement le refus de continuer à participer au jeu des autorités qui le proposent et de se contenter d'offres dont le sens est obscur ou aliénant pour les participants. La contestation signifie aussi le renoncement à la "nourriture", la sécurité, l'orientation intellectuelles et affectives que les personnes dépendantes avaient reçues ou tout au moins espérées jusque là de l'autorité. Elle signifie en tout cas le renoncement à une satisfaction immédiate. Par son refus, le contestataire se place en quelque sorte dans le désert. Il est rejeté dans "l'obscurité de l'instant vécu" (Bloch) où aucun sens n'est plus perceptible. Il n'accepte pas l'ambiguïté qui consisterait pour lui à se rendre dépendant d'une offre qui, d'une part, lui promet la satisfaction de ses intérêts, mais d'autre part, lui refuse la satisfaction parce qu'elle le prive de la possibilité de définir lui-même le sens de ses intérêts, de ses projets, de ses questions. Mais il se jette ainsi d'autant plus dans l'ambiguïté, maintenant dévoilée, qui consiste à refuser une offre dépourvue de sens pour lui, sans pourtant y échapper complètement parce que et dans la mesure où il ne peut pas encore y opposer un projet à lui qui ait un sens.

83. Mais cette chute dans le conflit avec soi-même, dans l'ambiguïté consciente ne se produit que si une utopie, un espoir, sont apparus pour l'individu ou pour un groupe, les incitant à croire que quelque chose d'autre pourrait être possible, même si c'est sous une forme encore obscure. Cette utopie, cet espoir peuvent tirer leur force des liens libidinaux qui existent dans un groupe ou d'autres sources. On peut en tout cas dire que c'est seulement avec l'espoir, même vague, de "pouvoir vraiment se dire mutuellement quelque chose et avoir l'un pour l'autre de l'importance", de "pouvoir devenir capables d'agir en tant que collectivité", de "découvrir une aide véritable pour résoudre ses propres problèmes", etc., qu'est donnée l'énergie nécessaire pour supporter cette situation et ne pas simplement s'y soustraire.

84. Par ailleurs, c'est justement cet espoir qui fait apparaître d'autant plus pesante "l'obscurité de l'instant vécu", c'est-à-dire l'absence d'un sens clair à donner à la poursuite de la vie en commun. L'espoir augmente le malaise en y ajoutant la conscience du malaise (Marx). L'espoir est dans cette mesure une source de colère ou même de fureur (contre les animateurs, contre les autres, contre soi-même). La colère et la fureur sont dans cette phase l'un des états d'âme caractéristiques du groupe (voir chapitre précédent). L'autre état d'âme caractéristique de cette phase est la peur : d'une part la peur des désirs de dépendance toujours présents, mais désormais un peu plus conscients, d'autre part, la peur des difficultés et des déceptions dont cette tentative de réalisation de l'utopie ne manquera pas d'être accompagnée.

85. Cette situation qui peut être vécue aussi bien comme une tendance explosive que comme une lente paralysie -et souvent comme un étrange mélange des deux- n'est que difficilement supportable. Elle éveille pour ainsi dire un besoin de se décharger, fait croître le sentiment que "quelque chose doit arriver" ! La situation pousse tout naturellement à un passage à l'acte. Cela peut signifier que certains membres quittent le groupe. Cette expérience fait éclater beaucoup de groupes et d'équipes de travail parce que leurs membres ne parviennent plus à découvrir dans cette phase que des tiraillements et une autodestruction du groupe, ou simplement parce que l'effort qui consisterait à poursuivre le travail leur semble trop grand par rapport au profit qu'ils peuvent en escompter. Le groupe d'innovation a, lui aussi, perdu une partie de ses membres à de tels moments. L'autre passage à l'acte, qui est à mettre sur le même plan que le passage à la phase de la confrontation, est celui que nous avons appelé "Bürgerinitiative". Par "Bürgerinitiative" au sein d'un groupe, nous entendons la synthèse pratique provisoire d'une situation contradictoire dans un projet individuel ou commun.

86. Les "Bürgerinitiativen" ne suppriment pas les contradictions qui se sont manifestées dans la phase de contestation et de revendication et ne masquent pas non plus ce fait (autrement, elles se transforment en une fuite en avant). Mais elles opposent à l'impossibilité d'agir éprouvée dans cette phase une possibilité d'agir et un objectif concret, un sens propre, bien que déterminé provisoirement seulement, de l'action.

87. Les "Bürgerinitiativen" sont des confrontations. Elles se défendent contre les autorités en place (et aussi contre les structures établies dont les autorités ont perdu le contrôle et qui sont pour ainsi dire devenues indépendantes). Elles se défendent en faisant valoir des revendications non plus illimitées et indéterminées, mais limitées et déterminées. Comme nous l'avons déjà montré au chapitre précédent, cette limitation, qui est synonyme de possibilité d'agir, résulte de ce que la possibilité d'une rupture avec l'autorité devient maintenant concrète dans le groupe. Au "nous voulons" qui devient plus clair correspond un "nous ne voulons en aucun cas plus longtemps..." qui devient aussi plus clair. On limite ainsi le conflit dans le temps.

Cette limitation résulte par ailleurs de ce qu'il apparaît maintenant plus clairement que dans les deux cas -dans la rupture comme dans la poursuite négociée de la collaboration- quelque chose est en jeu. Des deux côtés, on a quelque chose à perdre s'il y a rupture, mais d'autre part, ce qui est en jeu, c'est le fait que les "coûts" -ce qui a été investi dans la collaboration- peuvent devenir trop élevés. On délimite ainsi le champ d'un compromis possible, sur la base duquel une poursuite de la collaboration, et de nouvelles confrontations sont envisageables.

88. Un tel compromis ne pourra jamais être une solution finale de la confrontation, à moins que ce ne soit au prix de la transformation du compromis en un nouveau contrat de dépendance. La confrontation continue à exister en tant que moment de progrès par le fait que les utopies des projets qui s'opposent ne sont que suspendues dans le compromis, mais pas abandonnées. La tension entre le renoncement, la limitation à ce qui est possible "ici et maintenant", d'une part, et l'utopie, le désir d'obtenir ce qui semble dû, ce qui "existe virtuellement" (Bloch), d'autre part, demeure. Plus un groupe est en mesure d'accepter cette tension en son sein, plus son travail peut gagner en engagement existentiel et en profondeur.
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