L'Animation des rencontres interculturelles |
| XII. Les méthodes, leur contexte d'application et la "rencontre internationale" ou : qu'apporte spécifiquement cette conception pour les rencontres internationales ? 89. On nous posera la question suivante : quel rapport y a-t-il entre votre conception, d'une part, et les problèmes particuliers de l'animation de "rencontres" internationales et les échanges franco-allemands de jeunes, d'autre part ? Ne s'agit-il pas une fois de plus d'une conception d'un "nouveau" travail avec la jeunesse d'ordre général, formulée avec des grands mots, qui néglige d'aborder les problèmes particuliers qui se posent dans la pratique quotidienne des échanges franco-allemands et internationaux de jeunes : problèmes de l'étude des préjugés nationaux, problèmes linguistiques, problèmes posés par la façon de surmonter le passé historique commun, problèmes de la compatibilité de traditions nationales différentes dans les formes d'organisation et les conceptions pédagogiques du travail avec la jeunesse, problèmes de l'entente entre des représentants de systèmes politiques différents, etc. ? 90. Nous nous sommes en réalité efforcés d'éprouver dans la pratique et d'élaborer théoriquement une conception des "méthodes d'animation" au sein d'un groupe qui puisse être appliquée non seulement dans le cadre du travail de l'OFAJ et en accord avec les buts que ce dernier s'est fixé dans son programme (voir "directives"), mais aussi dans d'autres domaines du travail de groupe avec des jeunes et des adultes. Nous pensons que c'est une conception solide, applicable dans la pratique et capable de mobiliser le potentiel de création et de changement d'un groupe, même si nous sommes loin de croire avoir découvert quelque chose d'absolument nouveau ou un remède miracle pour tous les problèmes et toutes les situations de l'animation. 91. Malgré le caractère général de notre travail, nous pensons qu'il est aussi une contribution spécifique à l'approche et à la résolution des problèmes particuliers des rencontres internationales de jeunes. Ce n'est pas par hasard non plus que cette conception est née dans le cadre de la collaboration de chercheurs allemands et français. Elle est tout autant le point de départ que le résultat d'un assez long processus constitué par la "rencontre" d'Allemands et de Français, en différents endroits, dans des conditions différentes, dans des dimensions différentes. C'est parce que cette conception est née de ce processus concret constitué par une rencontre internationale que nous croyons qu'elle est plus en mesure de contribuer à l'élaboration de méthodes pour les rencontres internationales de jeunes que si nous avions essayé d'appliquer à ce domaine des méthodes de groupe qui ont été mises au point dans d'autres domaines et avec d'autres objectifs. 92. Voici quelques remarques sur l'application de méthodes actuellement existantes concernant le travail de groupe dans le domaine des rencontres internationales : Il est clair que, du point de vue des méthodes, on ne doit pas considérer isolément les rencontres internationales. Les répertoires de méthodes que l'on connaît dans les domaines les plus divers, tels qu'organisation des loisirs, pédagogie et dynamique de groupe, thérapie du comportement fondée sur des activités créatrices (Gestalttherapie), didactique de la formation politique, analyse institutionnelle, etc. interviennent dans les rencontres selon les capacités et l'expérience préalable des animateurs et des participants. Mais on ne doit pas oublier qu'il est fréquent de voir le contexte symbolique (donneur de sens) dans lequel les répertoires sont nés introduit dans la rencontre en même temps que ces répertoires, et cela souvent involontairement. Cela veut dire par exemple que des méthodes empruntées au contexte "Thérapie" font de la rencontre internationale une (pseudo-)thérapie, que des méthodes provenant du contexte "Organisation des loisirs" font de la rencontre internationale une simple forme d'organisation des loisirs, que des méthodes provenant du contexte "Formation" font de la rencontre internationale une réunion de caractère scolaire, etc. Cela est d'autant plus fréquent que le sens propre de ce qu'est et doit être véritablement une "rencontre internationale" est très peu ou n'est pas du tout défini. On en arrive ainsi à ce que les personnes de nationalités différentes qui se rencontrent ne se sentent pas incitées à définir le sens de leur "rencontre" (comme cela correspond à notre conception), pas plus que les institutions qui organisent et subventionnent cette rencontre. On définit plutôt le sens des méthodes appliquées au lieu de faire l'inverse, c'est-à-dire de les juger sur un sens et un but préalables. 93. Tout ceci devient particulièrement confus lorsque le contexte symbolique des répertoires de méthodes adoptés n'est pas clair ou a été oublié. Cela vaut surtout pour les répertoires de méthodes d'origine américaine qui dominent encore le marché, à savoir les arsenaux de méthodes de pédagogie et de dynamique de groupe. On peut réunir leur contexte symbolique et leur motivation politico-morale sous le qualificatif de "rééducation". Toutes ces méthodes ont, dans une très grande mesure, leurs racines dans la réaction de la sociologie américaine à l'expérience du fascisme. Elles constituent à cet égard la tentative de rééduquer une société qui, dans ses microstructures mêmes, n'est pas du tout démocratique ou ne l'est que partiellement, d'enraciner un comportement démocratique dans la base sociale et organisatrice de telle sorte que celle-ci ne soutienne pas une destruction de la démocratie dans la microstructure politique, mais l'empêche le cas échéant. L'application de telles méthodes en Europe et en Allemagne en particulier était au départ placée fortement sous le signe d'un tel programme de rééducation dans le sens où les Américains comprennent la démocratie. 94. Ces programmes et ces méthodes mis au point par Dewey, Lewin, Lipitt et bien d'autres n'ont cessé de dominer, bien que d'une manière peu claire, la définition du sens des rencontres internationales. Cela apparaît par exemple dans le fait que ce sens, pour autant qu'il fasse l'objet d'une discussion, est défini par des termes tels que "liquidation de préjugés" ou "étude des formes du règlement pacifique des conflits". Nous n'avons rien à objecter au désir de voir les relations internationales moins empreintes de préjugés et de violence et la jeunesse de toutes les nations se faire activement le champion de cette cause. Mais il faut que celui qui transforme ce désir en un programme pédagogique ou en méthodes pour les rencontres internationales se rende compte qu'il adopte ainsi la position de "rééducateur", c'est-à-dire la position de celui qui dispose d'un système social de valeurs moralement supérieur qu'il peut transmettre à d'autres. Historiquement, la campagne américaine en faveur de la démocratie, qui a commencé après la seconde guerre mondiale, a eu une justification morale face aux restes de l'Allemagne nazie alors qu'elle a été largement discréditée dans d'autres parties du monde par les réalités d'une politique au service des intérêts américains. Mais les effets qu'a eus cette campagne en faveur de la démocratie sur la pédagogie des rencontres internationales sont également devenus suspects. On se pose en effet la question de savoir qui doit réellement rééduquer qui, qui doit libérer qui de ses préjugés et qui doit amener qui à utiliser les formes "justes" du règlement de conflits. Autrement dit, les internationalistes, les "européens" et les polyglottes (par exemple) sont-ils les modèles d'un comportement exempt de préjugés? Nous nous permettons d'en douter. 95. Nous nous voyons confirmés dans ce doute par le fait que notre champ d'expérimentation particulier, à savoir le groupe d'innovation, semblait offrir des conditions particulièrement favorables à ce niveau. Il existait certainement dans ce groupe une plus grande conscience des problèmes en ce qui concerne les préjugés, une plus grande connaissance de la situation culturelle et politique de l'autre pays, une plus grande maîtrise des deux langues et plus de compétences pour résoudre verbalement les conflits que ce n'est le cas dans les rencontres "normales" entre jeunes allemands et français. Ce groupe a certainement réussi, surtout au début, plus facilement que d'autres groupes à donner l'impression qu'il était d'une manière générale exempt de préjugés, mais seulement dans la mesure où le rapprochement entre participants n'allait pas trop loin -un peu comme les voyageurs d'aéroports internationaux sont exempts de préjugés. Mais à partir du moment où des convictions ou des intérêts réels furent en jeu, on a vu apparaître dans ce groupe aussi de très grandes difficultés de communication et de coopération, entre autres justement le long de la ligne des différences nationales. Toutes les tentatives qui n'ont cessé d'être faites sur de tels points pour se rééduquer mutuellement ont lamentablement échoué. Ce sont peut-être ces tentatives manquées qui ont fait que certains des participants ont ressenti ce groupe comme particulièrement dur et intolérant (et cela veut sans doute dire aussi plein de préjugés). Mais peut-être cela est-il venu également du fait que les problèmes vraiment difficiles de la vie commune ne commencent à se manifester de manière plus explicite que là où les gens cessent de vouloir se libérer mutuellement de leurs préjugés ? 96. Il y a enfin encore un contexte symbolique qui détermine d'une façon également diffuse la réalité des rencontres internationales (et spécialement des rencontres franco-allemandes). Un membre du groupe d'innovation (W. Iden) a appelé ce contexte le modèle "diplomatie". A l'opposé des orientations induites par le contexte "Rééducation" le modèle "diplomatie" diffuse de manière implicite le message que tous les problèmes sérieux qui ont autrefois pesé sur les relations entre Allemands et Français sont maintenant réglés : de ce fait, tous les contacts entre Français et Allemands ne peuvent plus avoir par principe qu'un caractère amical. Les relations amicales-diplomatiques poussées qu'entretiennent les gouvernements et leurs institutions sont pour ainsi dire prolongées vers le bas par les échanges franco-allemands de jeunes (tout comme par le jumelage de villes et d'autres activités) et, par conséquent, encore mieux étayées. L'échange de jeunes devient ainsi une partie d'un programme international de relations publiques établi par les gouvernements alliés pour appuyer les différents points communs de leur politique et, bien sûr aussi, pour défendre leurs intérêts économiques convergents. Les méthodes d'animation qui sont fondées ouvertement ou de manière dissimulée sur ce modèle s'attacheront à mettre en évidence et à louer sans relâche les points communs qui existent entre Allemands et Français et attribueront ostensiblement une grande valeur à l'absence de conflits alors que l'évocation de différences nationales en restera, pour l'essentiel, au niveau folklorique. Notre conception de l'animation est nettement dirigée contre la réduction des échanges franco-allemands de jeunes à ce contexte d'application. Nous ne croyons pas que l'OFAJ puisse à ce niveau répondre à sa tâche d'approfondissement de l'amitié franco-allemand et internationale. 97. Notre option est claire : nous n'avons aucunement essayé d'élaborer des méthodes qui pourraient servir à faire apprendre aux Allemands à rééduquer les Français, ou inversement, dans une direction ou une autre, quelle qu'en soit la définition, bien que nous ne croyions pas que, d'un côté comme de l'autre, un seul membre du groupe n'ait pas été influencé. Nous n'avons pas plus essayé d'élaborer des méthodes qui seraient propres à masquer les différences existantes, les difficultés de compréhension, etc. et à rendre particulièrement facile ou agréable la vie commune des Allemands et des Français. Au lieu de cela, nous avons essayé de vivre une petite portion de notre vie dans un groupe franco-allemand et tenté de mieux comprendre dans cette portion de vie nos propres intentions, désirs, actions et réactions mutuelles. En faisant cette tentative, nous nous sommes heurtés aussi à tous les problèmes (mentionnés ci-dessus) que posent les rencontres internationales : préjugés, problèmes linguistiques, traditions différentes et conceptions divergentes du travail avec les jeunes, façons différentes de considérer le règlement adéquat des conflits, normes et styles de vie différents. Mais nous n'avons pas, et cela est déterminant, compris toutes ces expériences comme des facteurs d'une rééducation mutuelle (qui deviendrait un modèle pour la rééducation de jeunes allemands et français), ni comme des obstacles à cette dernière, et encore moins comme de simples difficultés ou obstacles qu'il s'agit de surmonter rapidement pour aller "au fond des choses", mais comme l'objet même de notre recherche. 98. Autrement dit, nous avons essayé de vivre et de comprendre ce que nous rencontrions dans notre rencontre entre Allemands et Français. Ou encore : nous avons renoncé à examiner la possibilité d'atteindre par telle ou telle méthode des objectifs pédagogiques de rééducation dans les rencontres franco-allemandes car nous avons acquis la conviction, et ce toujours plus clairement au fur et à mesure que le temps passait, que cela ne pouvait en aucun cas être le sens et le but de ces rencontres. Leur sens et leur but sont de mieux comprendre la vie commune quotidienne entre Allemands et Français et, si nécessaire, de la modifier. Mais comment cela est-il possible si la vie quotidienne de ces rencontres elle-même n'est pas prise au sérieux en tant qu'objet de recherche ? Bien sûr, ce n'est pas en fin de compte au niveau de la vie quotidienne de ces rencontres, mais au niveau de la vie quotidienne de chacun en Allemagne, en France ou ailleurs qu'est tranchée la question de savoir si ces rencontres ont un sens et lequel. Mais comment les rencontres peuvent-elles avoir des répercussions sur la vie quotidienne des participants, chez eux, dans leur pays, si ce qu'ils "apportent" dans la rencontre (en provenance de leur vie quotidienne, chez eux : leurs pensées, leurs représentations, leurs manières de faire et d'être, conscientes ou non...) n'est pas pris en compte, n'a pas d'importance et entre tout au plus en considération en tant que facteur d'influence au niveau pédagogique ? 99. On peut faire l'objection suivante : cela est peut-être valable pour des gens comme ceux qui se sont rencontrés dans le groupe d'innovation : pédagogues, psycho-sociologues, personnes ayant en partie une grande expérience du travail international avec les jeunes - mais pas pour des jeunes qui ont plus rarement et pour peu de temps la chance de participer à des rencontres. N'ont-ils pas besoin de buts qui leur soient fixés, de tâches dont ils puissent s'acquitter, de provocations auxquelles ils puissent réagir ? Ne trouveront-ils pas déconcertant ou ennuyeux de devoir se pencher sur eux-mêmes ou sur leur vie quotidienne commune ? Nous pensons que ces questions sont fausses à deux points de vue. D'abord nous ne croyons pas qu'il soit plus facile pour des pédagogues, des administrateurs, des animateurs, etc. que pour des jeunes de répondre à la question de savoir quel est le sens des rencontres internationales, surtout s'ils commencent à se poser la question pour eux-mêmes au lieu de proposer uniquement aux jeunes d'y apporter une réponse. Bien au contraire. En second lieu, nous considérons tout à fait comme une tâche captivante et exigeante pour des jeunes comme pour des animateurs de confronter d'une part leur propre vie quotidienne et son sens (souvent obscur) et d'autre part une vie quotidienne étrangère qui est modelée par une autre langue, une autre culture, une autre histoire, etc. Nous croyons que les jeunes, une fois qu'ils ont senti le défi que représente cette tâche, ne veulent plus jouer le rôle de simples touristes ou de consommateurs de culture. (N'oublions pas que dans une rencontre internationale, la vie quotidienne, ça se... vit ! Avec des activités, des sorties, des jeux, du sport, des réunions, des repas, des travaux de ménage, des paroles, des discussions, des nuits de rêve et de sommeil... Il y a tant de choses à faire, à explorer, à étudier et à dire !) 100. En résumé, nous pouvons dire ceci : la contribution spécifique que cette conception apporte à l'animation de rencontres internationales réside à nos yeux dans le fait qu'elle place la question de savoir quel est le sens de cette rencontre au centre de l'animation même. Nous ne parlons évidemment pas de la détermination abstraite d'un sens en soi, mais du sens que prend chaque rencontre particulière pour celui qui y participe. Nous n'avons pu découvrir au cours de notre travail de recherche d'autre tâche utile et raisonnable pour l'OFAJ que celle-ci : aider les jeunes allemands et français à découvrir par eux-mêmes le sens personnel, culturel et politique de leur vie commune ! Nous n'avons pas non plus trouvé d'autre façon pour les animateurs de contribuer à ce que ce but soit atteint que celle-ci : chercher pour eux-mêmes ce sens. |