Arbeitstexte de travail

L'Animation des rencontres interculturelles

Le "Manifeste de l'animation existentielle"

Sommaire

1. Introduction
Burkhard Müller

Le document présenté dans ce cahier occupe une place particulière dans l'histoire de l'Office franco-allemand pour la Jeunesse. Il s'agit du rapport final de l'un des premiers projets de rencontres à caractère de "formation-recherche" mis en oeuvre par l'ancien Bureau IV de l'OFAJ en accord avec le Conseil d'Administration au milieu des années 70. Il s'intitulait provisoirement "méthodes d'animation". En même temps que les deux auteurs, étaient associés à ce projet plus d'une vingtaine de permanents pédagogiques de l'OFAJ lui-même et surtout de ses organisations partenaires, dont un grand nombre restent encore aujourd'hui étroitement liés à l'Office. Ils constituaient ainsi le groupe dit d'Innovation. Nombreuses sont les expériences et les approches méthodologiques décrites dans le document d'ensemble issu des travaux de ce groupe qui font partie intégrante de la culture d'organisation et des pédagogies pratiquées dans les rencontres franco-allemandes plus approfondies. Office franco-allemand pour la Jeunesse, Bureau IV : "pour une animation existentielle" (Pädagogik contra Begegnung ?) Septembre 1979. Plus tard, des expériences similaires ont pu être étayées par beaucoup d'autres documents portant sur d'autres réflexions et projets. voir par exemple nombre des "Textes de travail" de l'O.F.A.J. ainsi que J. Demorgon : L'exploration interculturelle, Armand Colin, Paris 1989, l'ouvrage collectif L. Colin, B. Müller (sous la direction): Pédagogie des rencontres interculturelles, Anthropos 1996. A l'époque, certains représentants de l'OFAJ ont pris connaissance du rapport final officiel de façon plutôt critique, et l'Office ne l'a pas publié. Mais le rapport a trouvé un écho favorable auprès des milieux spécialisés des pédagogues grâce aux publications parues dans des revues allemandes aussi bien que dans un livre collectif américain traitant du développement des organisations. publication par la Hessische Stiftung für Friedens- und Konfliktforschung (Hrsg) : Friedensanalysen für Theorie und Praxis 1O. Schwerpunkt: Bildungsarbeit, Suhrkamp, Frankfurt 1979 p. 136-160 (extraits) ; Deutsche Jugend 1979 p. 301-310 (extraits); Alderfer C., Cooper, C.L. : Advances in Experiential Social Processes Vol. 2. John Wiley & Sons Chichester, New York, Brisbane, London 1980 p. 297-326

Cependant un tel "crédit" historique ne suffit pas à lui seul pour justifier la publication d'un texte datant d'il y a presque 20 ans sous forme d'un "texte de travail" utile actuellement pour l'animation des rencontres. Il est exact que certaines de nos formulations de ce qui, à l'époque, était nouveau et passionnant, ont été faites "sans filet", et pour certains lecteurs parfois sur le mode de la provocation. Cela nous aide à comprendre l'accueil plus que "réservé" du "manifeste" par l'institution. Basé, dès le départ, sur un malentendu profond : l'idée qu'il s'agissait, en quelque sorte, d'un manuel de recettes pour une pratique antipédagogique dans les rencontres internationales. Or, notre souci était tout autre. Nous voulions prendre au sérieux les expériences de crise que nous avions vécues ensemble au sein du "groupe d'innovation", les faire ressortir et les cerner. Nous étions arrivés à la conviction -qui s'est renforcée au fur et à mesure- que cette crise n'était pas imputable au pur hasard ou à notre incapacité "d'enseigner des méthodes convenables", mais qu'il s'agissait d'une crise nécessaire que sont obligés de vivre, d'une manière ou d'une autre, tous ceux qui s'engagent véritablement dans des expériences d'apprentissages interculturels. Ils doivent de ce fait renoncer à utiliser leur "répertoire de méthodes" (quel qu'il soit) comme un écran de protection contre l'insécurité qui en découle. Or, notre approche existentielle visait cette "prise en compte de l'étrangeté" (dont il est question plus tard dans d'autres programmes). En fait, cette approche n'a rien à voir avec une quelconque méthode qui laisserait chacun faire ce dont il a envie, dans l'instant même, "du moment qu'il y ait plein de conflits."

Mais comme nous l'avons dit : notre manière de présenter la question n'était pas sans responsabilité à l'égard des malentendus qui se sont fait jour. Après avoir pesé les aspects positifs et négatifs
La Commission a dégagé, comme aspects positifs :
- le fait qu'il ne peut y avoir d'animation sans projet et sans engagement personnel des animateurs et des participants ;
- la prise de conscience des contradictions qui existent en chacun et qui influent sur le projet d'animation, et la nécessité de ne pas les occulter (en acceptant la confrontation et l'affrontement) ;
- la nécessité d'une dé-professionnalisation du travail d'animation : dissoudre la profession d'animateur au bénéfice d'une fonction d'animation à laquelle tous participent ;
- la "responsabilisation" des participants ;
- la dé-spécialisation de l'animation, qui ne peut, en effet, être laissée aux mains de spécialistes ;
- la conception de l'animation définie comme un processus de changement ;
- les méthodes et les techniques pédagogiques en animation  qui doivent être des moyens d'expression individuels et collectifs.
Et comme aspects négatifs :
- "l'implication, poussée à outrance, de l'animateur" lui paraît dangereux ;
- l'animation considérée très souvent comme l'expression d'un pouvoir ;
- la valorisation du conflit, dont la pratique conduit souvent à une pédagogie de l'échec et à une situation d'insécurisation ;
- priorité absolue donnée à l'aspect psycho-sociologique de l'animation ;
- recherche qui n'est pas appliquée spécifiquement aux échanges franco-allemands.

de notre rapport, la Commission "recherches" du Conseil d'Administration de l'OFAJ était arrivée, en son temps, aux conclusions suivantes :

"En conclusion, tout en reconnaissant que ce document reflète un certain courant auquel une partie de la jeunesse des deux pays n'est pas insensible, la Commission estime qu'elle ne peut pas cautionner l'ensemble des thèses avancées, notamment en raison des risques certains qu'elles présentent. Elle estime que le modèle présenté n'est pas susceptible de généralisation et ne constitue pas une orientation pour l'action."

Si l'on considère le "manifeste" du point de vue d'un manuel de recettes, d'un "comment faire ?" dans les rencontres franco-allemandes, ce jugement semble correct. En effet, dans ce même rapport on peut lire qu'un tel document était attendu et qu'il "fallait diminuer l'insécurité ressentie fréquemment par les responsables des échanges franco-allemands au niveau des méthodes."

"C'est pourquoi il était envisagé, à l'origine, de répertorier les méthodes "françaises" et les méthodes "allemandes" utilisées dans l'animation de ces échanges en vue de choisir et de recommander celles qui, de l'avis des personnes associées au projet, seraient les plus favorables à la réalisation des objectifs des échanges franco-allemands de jeunes".

Ce malentendu -mais c'est plus qu'un simple malentendu- découle directement des présupposés suivants :

- "l'insécurité au niveau des méthodes" serait le résultat d'un manque de connaissances (objectivement présentes) des animateurs en matière de méthodes d'animation "françaises" et "allemandes".

- il est possible de remédier à ce manque par un répertoire et un choix judicieux de recommandations.

Cependant, au fur et à mesure que nous nous initions à la pratique des rencontres franco-allemandes -contrairement à la plupart des membres du groupe d'innovation, nous étions, au départ, des non-initiés malgré nos registres de méthodes en tant que conseillers d'organisation et de "formateurs à la dynamique de groupe"- nos doutes par rapport à ces présupposés se multiplièrent. Nous observions en effet cette "insécurité au niveau des méthodes", non pas chez des débutants dépourvus de moyens, mais auprès d'une élite de praticien(ne)s des rencontres internationales, d'autant plus insécurisés qu'ils étaient davantage expérimentés. Et nous sentions croître cette insécurité en nous-mêmes, non pas parce que nous aurions eu des doutes concernant la maîtrise de notre répertoire, mais du fait que personne (ni le Conseil d'Administration, ni nous-mêmes) n'était en mesure de nous répondre valablement à la question de savoir à quelles finalités ces méthodes de la pédagogie des groupes devaient servir en fin de compte. Sous nos yeux commencèrent à se brouiller non pas les méthodes elles-mêmes, les moyens d'animation, mais les objectifs de cette animation : quel sens donner à "la rencontre", à "la compréhension", au "démontage des préjugés", au "travail sur les conflits", etc. ?

Cette interrogation n'a rien à voir avec des doutes au sujet des expériences que nous pouvions faire, savoir si elles étaient importantes ou banales, ou si elles méritaient en fin de compte les subventions investies. Au contraire, nous pouvions observer auprès de ceux qui étaient le plus engagés dans ce travail, leur incapacité totale de s'exprimer sur le sens des rencontres quant aux finalités générales des apprentissages, telles que "se connaître", "se comprendre", "démonter les préjugés", etc.
Un "vieux renard" par exemple a décrit son expérience de la manière suivante: "Pendant des années, j'ai travaillé avec enthousiasme pour une coopération européenne dans le cadre d'organisations de jeunesse à caractère politique et suis encore persuadé de leur nécessité politique ; en tant que tel, je me suis très vite vu acculé, dans le groupe d'innovation, à mes limites dans la vie commune avec des Français, j'ai eu des difficultés à les rencontrer et à les identifier ; je dois cependant ajouter que dans les deux cas, il s'agissait et il s'agit encore d'un processus qui m'a également donné à réfléchir, m'a obligé à m'occuper de moi-même et à partir dans un certain sens à la recherche de ma propre identité... Je tombe sur une forme de refus comme j'en rencontre souvent ; j'en conclus, -à ma propre satisfaction- que l'autre fait partie de ceux avec lesquels je ne peux ni ne veux travailler. Le projet d'origine n'est plus qu'une affaire classée.
Dès que ce phénomène a eu lieu des deux côtés, il se produit la scission "bienfaisante", le blocage entre Allemands et Français, le "travail" pourrait commencer." (Pour une animation existentielle, p. 222
)
En lieu et place, dans "l'expérience de la rencontre", ce qui gagnait en importance ce fut justement l'individuel, le sens à partir d'un contexte biographique particulier, le non-renouvelable, et même souvent l'échec de compréhension. C'est l'expérience paradoxale que la connaissance réelle de l'autre implique l'expérience d'être renvoyé à soi-même, d'être affecté par "l'étrangeté".
C'est justement ce qu'exprime la formulation paradoxale de scission "bienfaisante" voir note 5.

Cela aide peut-être à comprendre un peu mieux les critiques faites concernant "l'implication, poussée à outrance, de l'animateur" comme c'est formulé dans le rapport de la Commission. En tout cas, nous n'avons jamais voulu inciter un animateur à se considérer lui-même et ses besoins comme le seul élément important de la pratique des rencontres. Nous voulions inviter les animateurs à s'exposer eux-mêmes, à sortir de leur retranchement, à articuler leurs propres intérêts afin d'en découvrir d'autres. Nous nous posions la question de savoir quels devraient être les contenus -si ce ne sont pas ceux-là même- des apprentissages interculturels ? C'est pourquoi nous avions établi la règle de "chercher son propre projet" non seulement pour les membres du "groupe d'innovation", mais aussi pour nous-mêmes.

De tout ce qui précède, il découle aussi que nous ne nous laissons toujours pas convaincre que notre démarche de recherche "n'ait pas été appliquée spécifiquement aux échanges franco-allemands". Certes les thèses du "manifeste" sont formulées de façon très générale et les questions soulevées par leur application à la didactique des rencontres de "base" ne sont abordées qu'à la fin, mais il ne faut pas non plus occulter le fait que "le manifeste", au sens très strict, est le produit d'une rencontre d'expérimentation franco-allemande. Il s'agit justement d'une tentative de ne pas greffer sur ce secteur des "méthodes d'animation" pratiquées dans d'autres domaines (par exemple à l'école, dans la formation des cadres d'entreprises, dans le secteur des loisirs avec les répertoires nationaux respectifs ou même des pratiques thérapeutiques), mais de suivre la logique propre d'une rencontre et ses expériences afin de les reconstruire à un niveau plus général. L'objection souvent avancée du transfert impossible de cette expérimentation à d'autres programmes franco-allemands enfonce chez nous des portes ouvertes. Car c'est exactement notre hypothèse centrale selon laquelle dans la pédagogie des échanges internationaux, il n'y a rien de transférable dans le sens de conduites pédagogiques standardisées, en dehors, bien sûr, de quelques règles pratiques concernant par exemple les conditions d'organisation, de financement ou encore la transmission de certaines informations, de certaines règles, de connaissances spécialisées, de techniques professionnelles, sportives etc. dont nous ne voulons absolument pas nier l'importance mais qui justement ne sont pas spécifiques à la pédagogie des rencontres internationales. A ce niveau, de par son essence même, rien ne peut être standardisé car chaque programme est différent, ou au moins devrait l'être ! Ce qui nous semble cependant transférable, c'est une certaine démarche ou une certaine manière de penser. Ce qui est transférable c'est la disposition à accepter le risque que le "sens" d'une rencontre ne puisse se dégager qu'à travers la rencontre elle-même sans pouvoir être défini au préalable.

De nos jours, il est peut-être plus facile de se mettre d'accord sur ce point qu'il y a vingt ans. L'une des raisons semble être en effet que l'OFAJ, -peut-être sans que les parties prenantes aient pu en prendre toute la mesure-, de par ses missions fut forcé à jouer un certain rôle d'anticipation dans une évolution qui dans d'autres domaines pédagogiques et organisationnels, ne devient visible qu'aujourd'hui. Les ouvrages actuels et abondants sur le management soulignent qu'il n'est plus possible de considérer les organisations uniquement comme des constructions rationnelles et descriptibles selon des logiques formelles, mais qu'elles doivent être décrites comme des organismes "s'auto-organisant", sous forme de "cultures d'organisation" se developpant de manière organique, sous forme de systèmes intégrant des "sous-cultures" différentes.
Par exemple Fatzer, G. (Hrsg.) : Organisationsentwicklung für die Zukunft, Edition Humanistische Psychologie Köln 1993, vgl. Baitsch, Ch.: Was bewegt Organisationen, Campus, Frankfurt/M. 1993 Ceci signifie qu'il n'est plus possible de définir les fins des organisations et des institutions indépendamment du "sens" Par exemple Pauchat, Th.C. u.a.: In Search of Meaning. Managing for the Health of Our Organisations, Our Communities and the Natural World. Jossey Bass San Francisco 1995 qui est attribué par les individus et les sous-cultures à leurs actions. Le modèle formaliste d'organisation procédurière et rationnelle à des fins interchangeables ne fonctionne plus. Le sociologue allemand Ulrich Beck parle ici d'un processus historique "d'individualisation des institutions" : "car les institutions ne peuvent plus être pensées indépendamment des individus. Des conflits émergent dans des institutions autour des politiques institutionnelles." Beck,U,: Der Konflikt der zwei Modernen. Vom ökologischen und sozialen Umbau der Risikogesellschaft. In: Rauschenbach,Th., Gängler H. (Hrsg.) : Soziale Arbeit und Erziehung in der Risikogesellschaft. Luchterhand, Neuwied 1992 p.185-202 A l'évidence, Beck pense que de tels conflits ne peuvent plus être considérés comme des dysfonctionnements d'une rationalité propre aux organisations, mais comme l'expression même de cette "individualisation".

Ce n'est pas par miracle que des organisations telles que l'OFAJ ont nécessairement un rôle d'avant-garde. De par ses missions, il a toujours été confronté à la nécessité permanente :

- de faire un travail de médiation non seulement auprès des jeunes mais aussi en organisant la coopération entre les "partenaires" eux-mêmes ;
- de prendre en compte des facteurs "personnels", non généralisables, et de construire des activités à partir de ceux-ci ;
- d'accepter que des objectifs concrets puissent se dégager à partir de processus de coopérations concrètes sans être posés comme préalables ;
- d'assumer continuellement le fait que les utopies liées aux frontières dépassées et à l'intense compréhension réciproque qui surviennent à des moments heureux, ne se laissent réaliser, à la rigueur, que de manière imparfaite, et que ces utopies finissent toujours par se heurter à des frontières et aboutir à des déceptions.

Tant que ces préalables représentaient une offense à la conception traditionnelle des organisations et des moyens organisationnels, avec des contenants et des contenus interchangeables, ils engendraient des contraintes de légitimation.
Burkhard Müller : "L'évaluation des rencontres internationales", "Textes de travail" de l'OFAJ N°12, pages 14 et suivantes.

Les pressions exercées nous semblent s'amoindrir aujourd'hui, car il est devenu plus évident qu'il s'agit de conditions plus générales de fonctionnement à surmonter dans une multitude d'autres lieux.
En tout cas, nous pensons qu'il est plus facile aujourd'hui de faire admettre notre affirmation insolite et un peu insolente de l'époque que c'est cette individualisation, cette dimension "existentielle" qui constitue le fondement de "l'animation" qu'il s'agisse de groupes ou d'organisations. Nous n'oublions pas que cette "individualisation des institutions" a ses limites. Une organisation qui ne repose plus que sur les seules communications et rencontres individuelles est appelée à se dissoudre. Et même sur un plan individuel, nous aurions de la peine à supporter de voir remises en question toutes nos dépendances et ce qui nous fonde au-delà de l'individuel. Toutefois, développer "la hardiesse de l'individualité questionnante" à laquelle invite notre "manifeste" n'est toujours pas un allant-de-soi. En tout cas, nous pensons que cette hardiesse constitue l'élixir vital indispensable aux rencontres interculturelles.

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