L'Animation des rencontres interculturelles |
| III. Déprofessionnalisation du travail d'animation 10. Cette conception entraîne des changements de structure radicaux dans les rapports entre animateurs et participants, et aussi, pour les uns et les autres, une rupture de la séparation entre la sphère du "travail" et la sphère de la vie dite "privée". Ces deux aspects sont conjoints : la séparation entre animateurs et participants permet d'exploiter la demande "privée" des participants, qui s'aliènent dans des formes de "travail" proposées par les animateurs. 11. L'animation traditionnelle est basée sur un contrat de dépendance entre animateurs et participants, plus ou moins implicite. Schématiquement, le contrat est le suivant : Les participants reconnaissent aux animateurs un pouvoir contre la garantie que les animateurs sont à leur service, sont là pour s'occuper d'eux, participants, et non d'eux-mêmes. Ils attendent leur salut du savoir, des méthodes des animateurs, des rapports personnels qu'ils peuvent entretenir avec eux, et ceci, quelle que soit la méthodologie d'animation, et dut-elle comporter une bonne dose de frustration (comme dans la psychanalyse et méthodes dérivées, thérapies nouvelles comme la bio-énergie par exemple...). Les animateurs, pour leur part, en échange du pouvoir qui leur est donné, renoncent à la mise en jeu effective de leurs propres problèmes dans le groupe. 12. Le pouvoir des animateurs réside avant tout dans leur statut professionnel, leur rôle social qui les marque et les sépare comme "ceux qui sont-là-pour-s'occuper des autres-et-non-d'eux-mêmes". Cette séparation s'inscrit au niveau économique (les animateurs sont payés et non les participants), au niveau politique (les animateurs décident du programme ou des modalités d'établissement de celui-ci, des arrangements matériels et de l'organisation, structurent le temps, négocient avec les pouvoirs externes...) et plus important encore au niveau idéologique (les théories et les méthodes des animateurs fonctionnent comme l'idéologie dominante du groupe). C'est le pouvoir de donner un sens aux expériences des participants. Le travail essentiel des animateurs dans la perspective traditionnelle, est un travail de codification, d'inscription de la demande des participants dans un langage socialement accepté qui leur donne un sens. 13. Cette relation de dépendance est, en partie consciente, en partie inconsciente. Les services effectifs que les animateurs peuvent rendre aux participants, en raison de leur compétence, servent à justifier la dépendance inconsciente, irrationnelle, que les participants éprouvent envers eux. Pour les animateurs, la conscience des services qu'ils peuvent rendre, leur permet d'occulter la transaction obscure qui s'opère en eux lorsqu'ils acceptent ou revendiquent un pouvoir. Leur pouvoir est l'équivalent, le substitut de tout un non-dit, de contradictions affectives et sociales non résolues (sentiments d'infériorité et de manque, quête d'affection, humiliations sociales, etc.). 14. La dépendance des participants envers les animateurs se double d'une dépendance de tout le groupe de formation, animateurs compris, envers les institutions qui cautionnent la formation, organismes commanditaires ou d'appartenance des participants, groupes professionnels d'appartenance ou de référence des animateurs, etc. Le pouvoir des institutions se marque, suivant des modalités variées, par le choix, la délimitation et la définition des problèmes traités, le choix des animateurs, la composition du groupe de formation, le financement, les critères d'évaluation du travail. Les animateurs sont les intermédiaires entre les institutions et les participants. Leur travail de codification s'inscrit dans la codification sociale plus large des institutions, dont elle assure le relais. Le contrat de dépendance avec les institutions assure, en échange du pouvoir qui leur est reconnu, la protection matérielle et morale du groupe et des individus qui le composent, au premier chef des animateurs. 15. Les conséquences de cette situation de double dépendance sont : - la codification forcée de la demande des participants dans les codes sociaux dominants ; - l'aliénation des participants qui s'identifient consciemment et inconsciemment à des objets collectifs, personnels et impersonnels : animateurs, institutions, règles, idéologies et méthodologies dominantes ; - la déresponsabilisation des participants, non pas seulement au niveau de la gestion des activités du groupe, mais aussi au niveau plus important de leur projet inconscient. Les participants se dessaisissent de leur projet, de leur pouvoir de chercher et de donner du sens à leur expérience, qu'ils remettent à d'autres ; - la stérilisation des animateurs qui, en renonçant à leur projet personnel pour "se mettre au service des participants", se privent et privent les participants de la partie vivante qu'ils ont mise en jeu dans l'activité formatrice. 16. On voit donc qu'il existe un lien nécessaire entre l'implication existentielle des animateurs et celle des participants, car les animateurs, dans leur rôle et leur statut professionnel, servent d'écrans et d'obstacles à l'implication existentielle des participants, ceci quelles que soient l'idéologie et la méthodologie dont ils se réclament. 17. Cette conception conduit, au moins à titre d'utopie directrice, à une déprofessionnalisation radicale du travail d'animation. Elle conduit à dissoudre la profession d'animateur au profit d'une fonction d'animation, qui peut être remplie par chacun. Le but est de créer une collectivité d'animation, fondée sur l'aide réciproque, et non pas unilatérale, en vue de développer la responsabilité de chacun dans la clarification et la mise en uvre de ses projets. L'animation devient alors un travail collectif dans lequel des personnes s'adressent à d'autres en vue de développer un projet personnel qui leur est propre, enraciné dans l'existence de chacun. 18. Nous ne prétendons nullement nier la dépendance sociale de fait, ni la dépendance affective, aux autorités et aux pouvoirs, et nous ne prétendons pas, non plus, qu'elles puissent être éliminées d'emblée ; mais simplement qu'il convient de rechercher les conditions structurales de tous les ordres, économiques, politiques, idéologiques, psychologiques, qui évitent de les renforcer, et permettent de travailler effectivement sur elles. 19. Nous voulons aussi nous interroger sur des pratiques apparemment très éloignées de notre utopie, et sur la portée de nos concepts en relation avec des situations plus traditionnelles d'animation. |