L'Animation des rencontres interculturelles |
| IV. Modification des formes et des sources de sécurité 20. Nous supposons que c'est avant tout le désir de sécurité, plutôt que le désir de pouvoir en tant que fin en soi, qui fait fonctionner dans de multiples variations la double relation de dépendance que nous avons décrite. Le contrat de dépendance n'est, dans sa part consciente comme dans sa part inconsciente, rien d'autre qu'un système de sécurité fonctionnant pour tous les "partis" concernés, à savoir : - les animateurs - les participants - les institutions (OFAJ, partenaires). 21. Si les relations de dépendance dans l'animation sont si difficiles à surmonter, c'est à cause de ces fonctions de sécurisation, qu'il nous faudra décrire plus précisément encore. Le simple fait de nier la dépendance crée uniquement une insécurité qui n'aide en rien. Par ailleurs, ce contrat de dépendance est un obstacle décisif à la découverte d'autres sources de sécurité. Mais éclaircissons d'abord cette relation dialectique (entre dépendance et sécurité) à l'aide d'un exemple à première vue déconcertant, mais qui n'est en fait pas si éloigné de notre propos, à savoir l'animation touristique. 22. Les formules modernes du tourisme organisé (comme par exemple les vacances en club) reposent à l'évidence sur des contrats de dépendance. Elles ont pour but d'offrir aux touristes un maximum d'expérience nouvelle, attrayante, exotique et étrangère à la vie quotidienne, tout en leur apportant un maximum de détente grâce à une sécurité matérielle et psychologique. Mais ces deux objectifs ne sont compatibles que si les touristes sont, dès leur arrivée dans les pays qu'ils "visitent", intérieurement et extérieurement enfermés dans de véritables ghettos c'est-à-dire s'ils n'ont aucune possibilité de rencontrer vraiment la vie et la civilisation étrangères, et si on ne leur en donne que des succédanés. Par le fait même qu'il élimine systématiquement les possibilités de faire l'expérience "négative et inquiétante" du contact avec une vie et une culture étrangères, le dispositif touristique parfait anéantit du même coup toute possibilité de faire des expériences réelles et positives. Par exemple : seul celui qui osera, intérieurement et extérieurement, s'évader du ghetto touristique pourra faire l'expérience de l'hospitalité -expérience qui est elle-même une source de sécurité, mais d'une qualité fondamentalement différente de celle offerte par le dispositif touristique. Seul celui qui aura auparavant fait l'expérience de l'insécurité -par ex. une expérience où il aura été en situation d'avoir besoin de l'hospitalité des autres mais que, ne pouvant l'acheter, il aura dû assumer le risque de ne pas être invité- pourra faire l'expérience de cette nouvelle forme de sécurité qu'est l'hospitalité. 23. Le contrat de dépendance a pour les participants à des rencontres internationales de jeunes un effet semblable de "mise en ghetto", avec son double aspect de protection et d'entrave à toute expérience nouvelle. Tant qu'ils partent de l'idée, formulée ou pas, selon laquelle le succès ou l'échec d'une rencontre dépend des structures mises en place par les organisateurs et les animateurs (et dont ceux-ci sont responsables), les participants sont à l'abri : - de la nécessité de découvrir le sens qu'a pour chacun d'eux personnellement la participation à la rencontre ; - des conflits qui en résultent avec d'autres participants ; - de la peur de ne pouvoir s'imposer, de ne pas être acceptés ; - du risque de devoir s'imputer à eux-mêmes la pauvreté de l'expérience et l'ennui qu'ils ressentent et de ne pas trouver de boucs émissaires (jusqu'au temps qu'il fait) qui pourraient être rendus responsables de cet état de choses... 24. Plus il y a d'éléments étrangers dans une rencontre (langues, habitudes, convictions politiques différentes, cadre inhabituel, etc.), plus le besoin de protection est grand. Tant que la peur de ces éléments domine une rencontre, le manque de sûreté dans le comportement personnel s'accroît et, avec lui, le besoin de se refermer, de se rabattre sur des sous-groupes familiers, d'être dépendant d'un programme, d'un arrangement communs, etc., ce qui neutralise les conflits. 25. Il serait fatal d'ignorer de telles peurs ou même de les dénoncer comme étant une faiblesse. Elles peuvent au contraire devenir un élément important de la rencontre si elles sont acceptées et communicables. Le danger de la sécurité garantie à l'avance par des contrats de dépendance réside dans le fait qu'elle empêche d'une part de tels besoins de devenir conscients et d'être exprimés et qu'elle ferme d'autre part l'accès à d'autres sources souvent meilleures de sécurité : - la sécurité qui naît de l'expérience de pouvoir défendre une position et un mode de vie personnels sans devoir masquer leur failles et leurs contradictions ; - la sécurité d'être accepté par d'autres personnes qui sont différentes et pensent différemment ; - la sécurité de pouvoir se mouvoir par ses propres moyens sur un territoire étranger et dans une langue étrangère ; - la sécurité de pouvoir supporter des conflits avec des institutions, etc. 26. Nous sommes d'avis que les animateurs ne peuvent aider les participants à parvenir à cette nouvelle forme de sécurité en cherchant à leur donner un sentiment de sécurité (ou au contraire, le sentiment d'une insécurité soi-disant féconde sur le plan pédagogique), mais uniquement en faisant pour eux-mêmes l'épreuve du risque qu'ils exigent des participants. Le risque consiste à sortir du rôle professionnel, dans lequel ils s'enferment eux-mêmes avec le concours des participants ainsi que des institutions organisatrices. 27. Le contrat de dépendance, qui attribue aux animateurs un tel rôle, leur apporte différentes garanties : - il leur permet de régler leur action sur les normes et les valeurs de leur domaine spécifique de communication : normes de la culture universitaire, idées directrices pédagogiques et politiques, règles professionnelles, modèles de recherche ; - il apporte une garantie vis-à-vis des autorités responsables en légitimant l'activité des animateurs comme un travail "sérieux" ou une recherche "sérieuse". On peut dire d'une façon plus générale qu'il est beaucoup plus facile de faire comprendre à des personnes non averties ce que font ou devraient faire les animateurs, si on met en évidence ce que leurs activités ont de spécifique par rapport à celles des participants, autrement dit, si on décrit les contenus des contrats de dépendance ; - il légitime la rémunération des animateurs, qui est en soi une importante source de sécurité ; - il permet aux animateurs de se retrancher, en face de provocations désagréables de la part des participants, derrière des rôle formels et, en même temps, il permet de faire croire qu'un tel retranchement ne se produit que dans l'intérêt bien compris des participants ; - il protège les animateurs de conflits intérieurs et de doutes quant à leur propre spontanéité, leur capacité de communiquer, leur stabilité idéologique, etc. 28. Mais cette sécurité fondée sur la dépendance bloque en même temps pour les animateurs eux-mêmes toutes les sources alternatives de sécurité qui ont été énumérées plus haut (voir 23) pour les participants. Cela signifie d'autre part que les animateurs ne sont pas en mesure (par peur d'entrer en conflit avec leur rôle, quelle qu'en soit la définition) de vivre eux-mêmes ce qu'ils attendent des participants. Leurs objectifs, qui sont par exemple de - s'ouvrir à des normes, à des modes de vie étrangers ; - d'apprendre à régler des conflits ; - de faire la lumière sur leurs positions, leurs intérêts, leurs désirs propres, etc. entrent en contradiction avec leur comportement. L'insuccès qui en résulte pour le travail (par ex. par la résistance passive des participants) fait perdre, à son tour, leur assurance aux animateurs et les entraîne à chercher leur salut dans des arrangements pédagogiques encore meilleurs : c'est un cercle vicieux. 29. Les institutions responsables, elles aussi, ont des besoins de sécurité dont la pression s'exerce par un renforcement et un prolongement des contrats de dépendance. Ces besoins s'expriment dans l'introduction de possibilités de contrôle à différents niveaux : - au niveau de l'utilisation adéquate des fonds et de la possibilité de calculer le risque en matière financière et en matière d'assurance ; - au niveau de normes et de valeurs (règles morales, normes politiques) dont la transgression pourrait menacer une institution dans sa légitimité face à d'autres institutions ; - au niveau du contrôle des résultats en fonction d'objectifs que les institutions se sont fixés (par ex. entente franco-allemande, intégration européenne, etc.). Un tel contrôle est exercé avant tout en tant que contrôle de personnes individuellement responsables (organisateurs, animateurs). Pour que ces responsables puissent être contrôlables, il faut qu'ils contrôlent de leur côté les effets de leur travail, c'est-à-dire qu'ils exercent un contrôle sur les participants en utilisant des contrats de dépendance. 30. Plus de tels besoins de protection et de légitimation se manifestent, plus il devient difficile aussi pour les institutions d'accéder à de nouvelles sources de sécurité et de légitimation. Cela vaut par exemple pour le champ d'activité de l'OFAJ. La plus importante de ces sources serait que les jeunes allemands et français considèrent l'OFAJ et ses partenaires comme "leurs" institutions et soient prêts, le cas échéant, à les défendre. L'absence d'une telle attitude (de la part des jeunes) constitue la faiblesse déterminante pour la légitimation de la plupart des institutions qui travaillent en faveur des jeunes, et en particulier de l'OFAJ. La bureaucratisation du travail avec la jeunesse (ainsi que ce qui y correspond quant au contenu, à savoir le fait que ce travail prend des formes scolaires, d'une part et touristiques, d'autre part) est certainement une conséquence, mais tout autant une cause de cette carence. Voilà encore un cercle vicieux : parce que la responsabilité du succès du travail reste soumise à un contrôle individuel ou bureaucratique, "la préparation, l'exécution et l'exploitation" par les jeunes eux-mêmes (Directives de l'OFAJ 2.1.) n'existent le plus souvent que sur le papier. 31. Si l'on veut échapper à ce cercle vicieux, il est fondamental que la responsabilité collective soit reconnue par les institutions, tant sur le plan financier de la "politique des subventions" que sur le plan de l'organisation et des contenus. Cela conduit sans aucun doute à des conflits, oblige les appareils bureaucratiques à sortir de leurs retranchements. Mais comment surmonter autrement le fossé qui existe dans la revendication démocratique et la réalité administrée, le travail international avec la jeunesse ? |