L'Animation des rencontres interculturelles |
| V. Déspécialisation 32. L'une des difficultés pour faire comprendre cette conception de l'animation réside certainement dans le fait qu'elle essaie systématiquement de saper un principe qui est profondément enraciné dans les structures de notre vie quotidienne et, de ce fait, en nous-mêmes : il s'agit du principe de la spécialisation et de la séparation nette des différents domaines de la vie. Le travail est une chose -comme cela a déjà été dit-, les loisirs en sont une autre (ils sont surtout le fait de ne pas travailler). Apprendre à l'école est une chose, se consacrer à ce qui vous intéresse personnellement en est une autre. Le travail que j'accomplis à l'école, dans ma profession est une chose, ce qu'il m'apporte personnellement, ce qu'il me coûte est inscrit à un tout autre compte. D'autres séparations constituent la texture de ce système : la séparation de la vie politique, de la vie publique et du domaine privé, la séparation de la réflexion cognitive et de l'expression affective de soi, la séparation de la réflexion et de l'action. 33. Conformément à cette structure, toutes les méthodes professionnelles de l'animation reposent sur une spécialisation, même si les lignes de séparation sont en partie tracées différemment. Elles pointent un domaine de l'expérience humaine en négligeant consciemment d'autres domaines. Ainsi y a-t-il des méthodes d'expression corporelle et des méthodes didactiques destinées à transmettre des connaissances, des méthodes visant à stimuler le jeu et l'activité créatrice, et des méthodes de développement de l'organisation, des méthodes d'analyse des processus de groupe, et des méthodes d'analyse institutionnelle et politique, sans liens entre elles. La conséquence de cette spécialisation est que, dans la vie de chaque groupe, certaines dimensions de l'expérience et de l'expression de soi sont étouffées, ce que l'on justifie en disant qu'ainsi seulement un travail effectif est possible dans telle ou telle dimension choisie. 34. La forme la plus connue de cet étouffement est celle qui est exercée pour favoriser un travail intellectuel et cérébral. Pour accomplir un tel travail, il est soi-disant recommandé de rester assis sur une chaise, de réduire au minimum les possibilités de s'exprimer avec son corps et par le jeu, de se garder des émotions. Nous avons fait l'expérience contraire : c'est justement cette discipline prétendument nécessaire qui rend stériles les discussions intellectuelles et en fait le théâtre de luttes d'influence cachées alors qu'inversement ce que l'on considère comme des perturbations donne des impulsions fécondes et montre vraiment ce qui, pour les participants, est réellement en jeu dans le débat et ce qui ne l'est pas. 35. Mais la spécialisation dans d'autres domaines peut tout autant mener à la stérilité : - Dans l'expérience de soi que permet la dynamique de groupe, il arrive souvent que "l'éclaircissement des relations" se détache en tant que fin en soi du contexte de la vie sur lequel il faudrait faire plus de lumière. - La spécialisation dans l'expression corporelle mène fréquemment à des rites d'exhibition, à la reproduction de poses théâtrales en tant que fin en soi alors que les dimensions politiques ou l'étude de problèmes d'autorité restent exclus. - La spécialisation dans le domaine de l'autogestion de la vie collective conduit souvent à fétichiser les problèmes d'organisation, et ce fétichisme ne laisse plus de place à la question de savoir quels besoins doit respectivement servir chaque forme d'organisation. 36. Les arguments que nous exposons ici ne visent pas les expériences que l'on peut faire dans toutes ces directions ni non plus le fait qu'à différents moments de la vie de groupe on met particulièrement l'accent sur l'un de ces domaines, quoique ce qui est "opportun et nécessaire" pour un groupe puisse très bien et ait même à notre avis le droit d'être différent de ce qui l'est pour des individus particuliers au sein du groupe. Nous croyons qu'un groupe devient d'autant plus vivant que ces domaines s'interpénètrent davantage et que cela n'est pas gêné par une discipline extérieure. 37. Aux spécialisations que nous avons nommées jusqu'ici vient s'en ajouter une autre "transversale", qui est très importante, dans les programmes expérimentaux de l'OFAJ entre autres, et qui mène souvent à des luttes, sources de frustration, entre des camps séparés. Nous pensons à la spécialisation ou à la division qui opposent ceux qui considèrent le travail sur des thèmes, des problèmes, des questions pédagogiques, comme le "travail proprement dit" et ceux qui considèrent la vie en commun de ce groupe et ses conditions mêmes (organisation de l'hébergement, repas, gestion des fonds, utilisation du temps, "temps intermédiaires", cadre, relations personnelles) comme le champ d'expérience et d'apprentissage déterminant du groupe. Les uns ne voient dans ceci que des conditions marginales agréables ou ennuyeuses, souvent des obstacles qui empêchent de passer au "travail proprement dit", alors que les autres semblent croire que ce qui est vécu est aussitôt compris et assimilé comme une expérience. Sont selon nous féconds et facteurs de progrès tous les mouvements de la vie de groupe qui réunissent et éclairent réciproquement ces deux aspects : l'observation avec recul d'objets se trouvant "à l'extérieur" et l'implication directe dans le processus de la vie commune dans toutes ses dimensions. 38. Le fait de surmonter la séparation qui existe entre le travail sur des structures institutionnelles et politiques d'une part et l'étude de relations psychoaffectives entre les individus et les groupes d'autre part est un autre aspect de cette déspécialisation. En effet, nous pensons que structures institutionnelles et structures affectives sont intiment liées et constituent ce que nous appelons un système socio-mental. Ces deux domaines se recoupent dans les individus eux-mêmes qui, comme cela a été dit dans le groupe d'innovation, sont impliqués aussi bien en tant que "représentants" qu'en tant que "personnes". En tant que représentants, ce sont des Français, des Allemands, des délégués d'organisations de jeunes, des étudiants, des élèves, des apprentis, des chômeurs, des syndicalistes, des chrétiens, etc., qui veulent vivre, connaître, apprendre, apprécier tout ce qui est en rapport avec cette existence représentative, institutionnelle, politique (même si ce qu'ils veulent, c'est fuir tout ce qui la leur rappelle). Mais ils sont en même temps mêlés directement, "ici et maintenant", en tant que personnes à un processus qu'ils peuvent nier pour eux-mêmes, qu'ils peuvent déclarer insignifiant, mais auquel ils ne peuvent se soustraire. Nous pensons que l'on apprend à penser en même temps l'individuel et le politique là où l'expérience consciente du "que m'arrive-t-il ici et maintenant" se heurte à ce "quelque chose" que j'ai attendu et que j'attends, en tant que "représentant", d'une rencontre avec d'autres représentants. Ce sont de tels points qui font comprendre ce qui est en jeu pour des individus qui veulent changer les structures institutionnelles et politiques dans lesquelles ils vivent et ce qui n'est pas en jeu. 39. Pour conclure ce chapitre, nous remarquerons ici : la déspécialisation de l'animation est, entre autres, difficile parce qu'elle rend difficiles la définition et la classification de ce qui se passe. Il n'est pas facile de comprendre, à l'aide de schémas de pensée pédagogiques, ce qu'apprend quelqu'un qui apprend à vivre dans des situations ouvertes. |