Retour Texte de travail

Réflexions à propos d'une formation des animateurs et des responsables des rencontres
PROMOUVOIR LES APRENTISSAGES INTERCULTURELS


IX. QUELQUES THEMES - ELEMENTS D'UNE PRATIQUE DE FORMATION DANS LE DOMAINE DE L'APPRENTISSAGE INTERCULTUREL


11. La fonction et le rôle des formateurs et des animateurs dans un contexte interculturel

Pour les animateurs comme pour les formateurs, se pose un problème de rôle directement lié aux buts d'une démarche interculturelle. Celui-ci est décrit ci-après de façon exemplaire.

Dans un cadre national, les animateurs et les enseignants contribuent à la socialisation des jeunes conformément à des modèles comporte-mentaux ancrés dans la culture nationale. Par exemple, cela va de l'importance donnée au groupe dans l'apprentissage social, à ce que doit être un groupe satisfaisant, en passant par les différents modes de „gestion" du pouvoir selon les groupes les plus divers (y compris les groupes d'élèves dans les classes scolaires). Or, sans vouloir entrer dans une analyse plus poussée, on est obligé de constater qu'Alle-mands et Français n'ont pas les mêmes traditions, le groupe étant à l'évidence pour les jeunes un lieu d'apprentissage social beaucoup plus important en Allemagne qu'en France. Dans ce contexte, les Allemands sont plus familiarisés avec le „groupe" en tant que structure de travail et avec des formes qui, pour eux bien sûr, vont de soi.

Ce qui est vrai des pratiques d'animation et d'enseignement l'est natu-rellement tout autant des pratiques de formation. Les formateurs ont eux aussi intégré des conceptions différentes quant à l'importance du groupe dans un processus de formation. Ils ont aussi des représenta-tions et des attentes quant au comportement des autres formateurs et des stagiaires et elles ne se recouvrent que rarement avec celles de leurs collègues d'autres pays. Un stage de formation binational ou tri-national animé par une équipe bi ou trinationale, sera donc nécessai-rement un lieu où ces différentes conceptions et pratiques se heurteront les unes aux autres.

Les participants de chaque groupe national attendent que tous les for-mateurs se comportent comme des formateurs de leur propre nationa-lité, les formateurs attendent que tous les participants se comportent comme des participants de leur propre nationalité, et les formateurs entre eux attendent que leurs collègues de nationalité différente se comportent comme leurs collègues habituels.

Cependant, et cette méconnaissance s'observe souvent lors des réu-nions de préparation, au moment de la discussion des orientations générales et du déroulement d'un programme, il n'est que rarement question de ces conceptions différentes ni d'ailleurs de l'importance réelle accordée aux décisions prises en commun ou aux modalités de leur révision. Ce qui, dans la pratique de formation ou d'animation, amène des conflits fréquents qui ne facilitent la vie ni aux animateurs, ni aux stagiaires. Ne pas voir ces présupposés différents peut amener des difficultés considérables au moment de la réalisation des rencon-tres.

Mais des formateurs qui veulent susciter un apprentissage interculturel et qui - y compris au niveau de leur rôle - se trouvent donc à l'interface entre deux ou plusieurs cultures n'ont pas à cacher ces difficultés. Il ne s'agit pas d'incapacité personnelle des uns ou des autres, mais bien de l'expression de cultures différentes. Chercher à les masquer ne ferait que retirer un élément essentiel à cette démarche d'apprentissage liant vécu et réflexion intellectuelle.

Ici intervient une autre difficulté : en règle générale, les participants sont prêts à suivre une démarche proposée par les animateurs et à leur accorder du pouvoir en se fiant à eux pour qu'ils agissent dans l'intérêt du groupe, pour qu'il „fonctionne bien". Or, dans des stages animés par des formateurs que les stagiaires ne connaissent pas encore, ces der-niers mettent facilement à l'épreuve les compétences en observant les attitudes et les comportements des formateurs pour les comparer à ceux auxquels ils sont habitués et susceptibles de leur procurer des sentiments de sécurité. Cependant, les signes de fiabilité et de compé-tence ne sont pas les mêmes selon les cultures.

Il n'est pas rare que les formateurs d'une autre culture déçoivent, insé-curisent ou provoquent certains participants qui ne reconnaissent pas les attitudes auxquelles ils sont habitués.

Ce qui précède ne veut pas dire que les stagiaires ne soient pas parfois déçus aussi par les formateurs de même nationalité qu'eux. Ceux-ci sont en général considérés par leur sous-groupe national comme leur représentant et porte-parole de leurs intérêts, et si certains formateurs et animateurs, marqués par leur pratique nationale, se conforment sans difficulté à ces attentes, d'autres au contraire vont presque jusqu'à nier leur appartenance nationale. Il est important de voir, et de le traduire dans les comportements, que chaque animateur est, en même temps, „responsable" d'un groupe national et partie prenante d'un projet commun dont la responsabilité est partagée. Sans cela il ne peut y avoir démarche interculturelle.

En effet, à défaut d'un travail de clarification de ce double rôle, l'insécu-risation générale qui s'ensuivra ne pourra que nuire à l'objectif qui est de promouvoir les apprentissages internationaux et interculturels : les participants ne seraient que peu motivés de s'ouvrir pour vivre de nou-velles expériences; bien au contraire, ils n'auraient pas d'autre choix que de se réfugier dans ce qu'ils connaissent le mieux, c'est-à-dire des comportements et des concepts propres à leur culture habituelle.

Il semble que la seule manière de limiter ce risque de confusion - dans les stages de formation d'animateurs et d'enseignants plus particuliè-rement - réside dans le choix de l'équipe d'animation, dans le choix de formateurs qui se sont déjà engagés très largement dans ce processus de réflexion vécue, propre à toute démarche interculturelle, et qui de ce fait pourront être en mesure de le mettre en lumière pour les partici-pants. Dans ce cas, la compétence des formateurs ne consiste pas d'abord à répondre à toutes les attentes „nationales", mais leurs compétences viendraient de leurs capacités à aider tous les partici-pants à mieux comprendre le pourquoi de leurs réactions.

Le rôle du formateur, c'est donc d'abord un rôle de médiateur culturel capable de rendre „lisibles" des conceptions et des comportements issus d'un contexte national, de les „traduire" dans des contextes cultu-rels différents.

A ces problèmes liés à leur double rôle, pour les formateurs et les ani-mateurs, s'ajoute aussi celui d'être confrontés à des attentes, des moti-vations différentes et, le cas échéant, divergentes des participants, voire même à celles de leurs parents ou bien encore à celles des orga-nisateurs institutionnels privés et publics.

En effet, et ceci est une difficulté supplémentaire, les critères habituels selon lesquels est mesuré „le succès" d'un échange ou d'un programme sont rarement ceux de l'apprentissage interculturel. Par exemple, le seul fait déjà que de nombreuses rencontres se déroulent pendant les congés n'est pas sans conséquences : elles sont évaluées plus ou moins en fonction des critères en vigueur pour avoir passé des „vacances sympathiques". Ce qui en soi est loin d'être critiquable. Mais ce qui veut dire - que nous le voulions ou non - que les échanges franco-allemands n'échappent pas à la loi du marché, même s'il s'agit d'un marché pédagogique, et les normes du tourisme des jeunes ont des effets sur la demande.

En tant qu'animateur, vouloir jouer les missionnaires de l'interculturel est vain lorsque l'on constate que les motivations et les intérêts des organisateurs et des jeunes sont totalement opposés à cette démarche. Le contexte national ne produit que rarement des motivations et des attitudes favorables aux relations interculturelles. Mais comme dans les programmes à orientation touristique, il y a aussi le désir de connaître l'étranger, lié à une certaine curiosité pour le différent, il s'y présente parfois aussi des situations favorables à des remarques ou à des infor-mations susceptibles d'éveiller l'attention d'un individu ou de petits groupes pour leur donner le goût et l'envie d'un travail plus approfondi.

Les animateurs d'échanges à orientation interculturelle marquée nous font souvent part de leur malaise : ils ont le sentiment d'un fossé infran-chissable entre les buts et la réalité du travail international et intercultu-rel.

Ce dilemme ne peut être résolu ni sur un plan individuel, ni sur celui de petits groupes isolés. En ceci nous rejoignons tous les domaines où notre capacité d'appréhension intellectuelle est infiniment supérieure à nos possibilités d'action. Le seul chemin possible, pour ne pas parler d'issue, est de donner une dimension socio-politique à son travail, en cherchant des articulations possibles avec des instances sociales, poli-tiques ou culturelles.

Retour page 11

Sommaire

suite: Remarque préliminaire