Retour Texte de travail

Réflexions à propos d'une formation des animateurs et des responsables des rencontres
PROMOUVOIR LES APRENTISSAGES INTERCULTURELS


IX. QUELQUES THEMES - ELEMENTS D'UNE PRATIQUE DE FORMATION DANS LE DOMAINE DE L'APPRENTISSAGE INTERCULTUREL


4. Préjugés

On a longtemps pensé que les groupes, ou d'une manière plus générale les systèmes sociaux, se définissaient à partir de ce qui était partagé, à partir de ce qui était commun à leurs membres : (idées, idéaux, valeurs, opinions, buts poursuivis, etc. (hypothèse identitaire). Actuellement, un certain nombre de sociologues font l'hypothèse que ce qui constitue les systèmes sociaux, ce sont d'abord leurs frontières, c'est-à-dire ce qui les différencie d'autres systèmes (hypothèse différentielle). Selon N. Luhmann, conserver les frontières, c'est aussi conserver les systèmes.

Une telle approche de la réalité sociale ne peut pas rester sans conséquence sur les échanges internationaux. S'il s'avère exact que la cohésion des groupes sociaux relève au moins autant de la capacité à dire ce qui les différencie des autres que des points communs partagés par leurs membres, il faudra repenser un certain nombre de concep-tions et de représentations familières, comme par exemple l'important chapitre des préjugés.

La "suppression des préjugés" continue à être l'un des buts les plus fréquemment cités dans la pédagogie des rencontres internationales de jeunes. En dehors du fait que ce n'est pas, de toute façon, en quelques jours, dans les rencontres de courte durée, qu'il est possible de faire disparaître des préjugés car ils sont constitutifs de la personnalité des uns ou des autres, il devient manifeste, dans l'hypothèse différentielle, que leur fonction est d'aider à l'auto-définition, à vivre sa propre identité à travers une séparation plus claire entre le moi et le non-moi.

Dans cette perspective, leur fonction serait alors moins de caractériser les autres que de se caractériser soi-même, nommer les différences réelles ou imaginaires est une manière de se dire soi-même dans sa réalité et dans sa subjectivité. Il semblerait alors qu'il serait beaucoup plus utile d'apprendre à vivre en acceptant l'existence de ces subjectivités que sont les préjugés, en apprenant à les décrypter et en les confrontant à ceux des autres, que de vouloir vainement les supprimer, ce qui permettrait, en tout état de cause, une attitude plus sereine, libre de culpabilisation réciproque. Pour éviter tout malentendu, il ne s'agit pas ici d'un plaidoyer pour "renforcer" les préjugés, mais pour les traiter, au niveau de leurs formes et de leurs contenus, chaque fois qu'ils se manifestent, car ils comportent très souvent une part de vérité dont il ne faudrait pas nier l'existence par le fait même d'en parler de façon trop globale. Mais les préjugés ont aussi comme fonction de masquer les réalités, et plus particulièrement celles qui se manifestent sous la forme de contradictions.

En aucun cas, le désir de vouloir "supprimer les préjugés" ne devrait conduire les participants à s'interdire toute généralisation dans leurs contacts avec les membres de cultures différentes, le fait de généraliser permettant de réduire la complexité de la réalité, de manière à pouvoir se confronter avec toutes les intersubjectivités en présence, au lieu de s'enfermer dans un subjectivisme total.

Pour mieux nous faire comprendre, nous voudrions préciser quelques notions. Une culture est un système inscrit dans un devenir historique qui s'autorégule et est régi par ses propres lois, fruits d'un travail collectif permanent d'essais et d'erreurs. Tout système vivant, toute culture vivante, se caractérise par l'équilibration permanente entre des forces de mouvement, de changement et des forces de résistance à ce changement, des forces de maintien strict des règles antérieures.

Cette continuité historique n'est plus assurée, ni si un système se défend contre toute influence extérieure, ni s'il n'existe que par ce qui lui est extérieur.

Dans la perspective d'une coopération et d'une "cohabitation" entre peuples différents, travailler sur ce que représentent, dans le concret et dans l'abstrait de nos consciences, les limites, les frontières, les marges, les passages, d'une manière générale sur ce qui à la fois donne une configuration aux systèmes et leur permet de se différencier des autres ou d'entrer en relation avec eux est d'une très grande importance, cette coopération et cette cohabitation nécessitant des "frontières" ni trop permissives ni trop fermées.

Un développement solidaire de plusieurs systèmes se doit de respecter ces "frontières". Ce qui signifie - les frontières "abstraites" n'étant pas visibles - que, lors des contacts entre les cultures, les rencontres se réalisent avec toute l'attention et les sensibilités nécessaires pour pouvoir explorer aussi les frontières. Et pour cela, il est important de tenir compte, en les thématisant, des désirs de plus grande proximité ou de plus grande distance des uns et des autres. Et ce aussi dans les rencontres de jeunes.

Une des difficultés auxquelles on est confronté vient du fait que ces "frontières" abstraites ne sont pas figées, mais qu'elles sont en négociation permanente, raison pour laquelle il faut veiller continuellement, avec beaucoup de soin, au déroulement des processus de communica-tion.

Retour page 11

Sommaire

suite: Remarque préliminaire