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Réflexions à propos d'une formation des animateurs et des responsables des rencontres |
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IX. QUELQUES THEMES - ELEMENTS D'UNE PRATIQUE DE FORMATION DANS LE DOMAINE DE L'APPRENTISSAGE INTERCULTUREL
8. La communication verbale Les problèmes linguistiques sont souvent cités comme le plus grand obstacle à la rencontre interculturelle. Ils représentent en tout cas un aspect central et très complexe de la rencontre : comment se connaître et se comprendre dans une situation plurilingue faite de différentes langues maternelles et de langues étrangères entre participants, qui, pour la plupart, sont monolingues et probablement le resteront ou qui tout au moins n'arriveront pas à maîtriser une autre langue assez bien pour s'y exprimer en profondeur. Il est cependant un constat que nous avons été amenés à faire (et nous ne sommes pas les seuls) : contrairement à ce qui est dit fréquemment, la qualité d'une rencontre est beaucoup moins souvent liée directement aux capacités linguistiques des participants. Il ne faut cependant pas en conclure que la connaissance d'autres langues soit considérée comme superflue - bien au contraire - ne serait-ce que parce que les auteurs savent eux-mêmes, pour avoir souvent exercé cette fonction, l'énergie que la traduction demande aux interprètes et l'effort de concentration qu'elle exige de part et d'autre. Ce constat doit plutôt mettre en lumière que, pour la compréhension réciproque, la manière d'aborder la communication verbale est apparemment encore plus importante que les capacités linguistiques des participants eux-mêmes. D'ailleurs, à quoi servent par exemple de bonnes connaissances d'une autre langue si le programme est conçu de manière à empêcher les participants d'entrer dans un échange de vues et d'informations, même s'ils en ont les capacités. Comment pourrait se concevoir un cadre facilitateur (et dont le coût se tiendrait dans une juste mesure) et donnant aux participants, au niveau de la langue du voisin, l'occasion à des échanges de vues aussi larges que possible ? Tout d'abord ceci : apprendre vraiment à se connaître, cela suppose que chacun puisse se présenter et s'expliquer aussi préci-sément, aussi complètement que possible. Ceux qui parlent une autre langue, savent d'expérience qu'ils sont obligés de se réduire d'abord à ce qu'ils sont capables d'exprimer dans celle-ci, et ensuite, même en la maîtrisant parfaitement - ou plutôt surtout lorsque c'est le cas - qu'ils ne diront jamais les mêmes choses de la même manière. Il serait possible de pallier en partie à ce problème en créant des situations qui permettent à chacun de parler sa langue maternelle. C'est dans cette mesure qu'il faudrait entraîner d'abord l'écoute, presque avant l'expression, dans l'apprentissage des langues appliqué aux situations de rencontre. L'idéal serait de pouvoir s'exprimer dans sa propre langue en se sachant compris, mais ce n'est pas souvent le cas et d'ailleurs il ne s'agit pas non plus de l'exiger, car l'O.F.A.J. s'adresse, à juste titre, à l'ensemble des jeunes des deux pays. Et les jeunes Français et Allemands ne parlent que rarement l'autre langue. Il est alors fréquent d'avoir recours à une autre langue étrangère supposée connue de tous - généralement l'anglais. Le résultat est que chacun se réduit à ce qu'il est capable d'exprimer dans cette langue, et il est rare que cela soit riche et nuancé... Face au manque de connaissances linguistiques, la solution adoptée d'habitude, c'est d'engager des interprètes. Mais là aussi, expériences faites, les inconvénients sont notables pour chacune des formes possibles de la traduction : la traduction simultanée repousse le problème de la communication verbale vers des "techniciens" extérieurs au groupe. Les participants et les animateurs sont dégagés de leur responsabilité au niveau de la communication et du souci de se faire comprendre : ils doivent l'être, puisqu'il y a des gens payés pour cela. C'est ainsi que se crée l'illusion de communiquer et de se comprendre, car il devient impossible de vérifier ce que l'interprète a compris vraiment, et, à plus forte raison, ce qu'il a pu en transmettre, sans vouloir mettre en cause ni sa bonne volonté ni ses quali-tés. De plus, dans des groupes binationaux, il arrive parfois qu'il n'y ait pas qu'un seul discours, mais que plusieurs se superposent ou se déroulent à la fois. Et très souvent, l'échange le plus intense se déroule entre les membres d'une même culture, car, d'une manière ou d'une autre, un discours étranger le restera, même s'il est traduit. L'implica-tion directe est plus forte lorsqu'il s'agit d'un discours issu de son propre univers culturel. Selon nos expériences, la traduction simultanée (n'oublions pas non plus les effets de l'appareillage technique) a pour effet de réduire l'attention qui serait nécessaire pour la prise en compte de ces phénomènes. Nous avons pu observer que ceux-ci sont davantage pris en considération quand on utilise ce qu'on appelle une traduction chuchotée, c'est-à-dire quand les interprètes sont dans le groupe au lieu d'être dans des cabines qui les isolent, et qu'ils chuchotent la traduction simultanée dans un micro. Leur présence physique dans le groupe est importante sur le plan symbolique car ils incorporent ainsi visiblement pour tous les problèmes posés par la compréhension. L'interprète peut aussi intervenir de façon plus manifeste : il lui est plus facile d'interrompre un locuteur si celui-ci parle trop vite ou si ce qu'il dit n'est pas clair, il peut plus facilement lui poser des questions pour vérifier s'il a bien compris. Enfin, il peut aussi prendre la parole pour donner son avis sur tel ou tel point et ainsi sortir de son rôle instrumental pour redevenir une personne - ce qui n'est pas sans importance si le malheureux a dû traduire toute une série de prises de parole avec lesquelles il était en désaccord complet - phénomène auquel on ne pense que peu et qui est plus fréquent que ce que l'on pourrait croire. Un autre pas dans la direction de ne plus vouloir "masquer" et manquer la traduction, en la réduisant à une opération purement technique, mais de la considérer comme inhérente à la rencontre, c'est de prévoir une traduction consécutive - traduction paragraphe par paragraphe du discours original - et, en même temps, en la "déprofessionnalisant" en quelque sorte par l'utilisation des compétences du plus grand nombre pour se la partager le plus possible. Les avantages de ce type de traduction, tant par sa qualité que par sa forme plus directe, compensent largement les pertes de temps dues à la succession, dans plusieurs langues, du même message. Dans un tel dispositif, plusieurs personnes peuvent s'aider mutuellement, par exemple lorsqu'il s'agit de traduire une intervention aussi fidèlement que possible avec toutes les nuances ou de trouver des termes techniques bien précis. Le locuteur peut aussi comparer la traduction avec son message original et apporter éventuellement des compléments nécessaires à sa compréhension dans une autre langue. Et au moins, il est plus facile de lui poser des questions, de lui demander des précisions ou de le faire répéter ce qu'il a dit, ce qui compense largement cette "fameuse perte de temps". D'autant plus que travailler sur la manière originale, inhérente à chaque langue (tenant aux concepts, à la syntaxe et à la structuration du discours), de dire un même message est une manière irremplaçable d'appréhender les cultures véhiculées par ces langues. Un certain nombre d'organisateurs proposent aux responsables des échanges des programmes de formation comportant des éléments pédagogiques et linguistiques. Cette formation est destinée à faire acquérir les compétences nécessaires pour exercer les fonctions d'interprète dans les rencontres franco-allemandes, compte tenu de leur spécificité. Il s'agit ici des animateurs-interprètes qui, sur le plan pédagogique et matériel, prennent en charge des fonctions d'animation et qui doivent faciliter les processus de communication verbale. Ils sont ainsi en mesure de voir les problèmes de traduction dans le contexte général de la rencontre, au lieu de les considérer uniquement sur un plan technique. Si malgré tout une traduction simultanée est jugée nécessaire, essentiellement pour des raisons de durée, la discussion qui suit devrait, elle au moins, être traduite en consécutif. Il n'est pas rare que, par moments, la discussion dans une des langues "s'emballe" et que toute traduction, simultanée ou consécutive, devienne impossible, voire qu'elle soit même empêchée s'il s'agit de consécutif. Cela signifie que, dans l'un des groupes nationaux, il est alors primordial de clarifier les positions entre soi et de se mettre d'accord, la plupart du temps, sur une intervention ou sur une proposition. Dans ce cas, il est important que les autres sachent alors faire preuve de patience sans les interrompre pour attendre la fin de cette phase. Une synthèse après accalmie aidera mieux à comprendre les enjeux que des bribes de traduction, la synthèse permettant de restituer la discussion dans son ensemble. Dans ce contexte se situe aussi une forme de travail qui souvent n'est pas considérée sous cet angle, c'est-à-dire le travail en groupes nationaux, ou en groupes linguistiques. Ces (sous-) groupes peuvent avoir une fonction importante dans l'appropriation d'informations données, car ils permettent des discussions dans la langue maternelle ou dans une autre langue bien maîtrisée en tenant compte des aspects les plus divers tels qu'ils sont perçus par les participants, y compris l'expression de leurs sentiments et opinions. Mais ce qui est peut-être encore plus important, ils peuvent aussi aider à mettre en ordre des informations destinées à un autre groupe national. Le meilleur interprète ne peut faire une traduction intelligible d'un message initial confus et incohérent, ce qui arrive souvent lorsqu'il s'agit de traiter des thèmes difficiles. Dans ce cas, les débats sont facilités lorsqu'ils se font après qu'aient été clarifiées, dans un groupe national, les différentes positions. C'est souvent le contact avec l'autre qui fait ressortir les nombreuses lacunes dans les connaissances, par exemple sur son propre pays. D'une manière plus générale, en ce qui concerne les langues et en particulier celle de l'autre pays, il serait utile de développer une sorte de "culture de la communication verbale" adaptée aux exigences des échanges internationaux. Les débuts peuvent en être modestes : dans des discussions avec traduction consécutive, lorsque par exemple une intervention française est traduite en allemand, les Français ont, pendant ce temps, la possibilité de réfléchir sur une nouvelle intervention qu'ils pourraient introduire dès que l'interprète aura terminé. Mais ce n'est qu'à ce moment-là que les Allemands pourront commencer à réfléchir. Un élément modeste de cette "culture de communication" pourrait être de ne pas répliquer immédiatement et de laisser aux autres le temps nécessaire pour "digérer" l'information. Dans ce sens, apprendre à "parler" sa propre langue et à l'utiliser de cette manière, c'est peut-être l'une des contributions les plus importantes aux communications internationales et interculturelles. Cependant, la langue n'est pas seulement le véhicule pour transmettre des éléments d'une culture, elle est elle-même co-fondatrice de cette culture et l'expression de la structuration des modes de pensée. On ne peut plus l'ignorer quand on s'aperçoit du nombre de concepts ou de cheminements différents de la pensée, qui ne peuvent se traduire dans aucune autre langue. Pour conclure quelques remarques générales à propos des problèmes liés à la connaissance et aux compréhensions réciproques : ce ne sont pas toujours les différentes langues parlées dans un groupe qui font obstacle à la compréhension. En lui-même, le seul fait de communiquer dans une seule langue ne suffit pas pour contribuer à améliorer les relations. Le manque de connaissances linguistiques peut aussi avoir l'avantage d'éviter aux participants de se rapprocher de manière trop hâtive et trop irréfléchie. C'est aussi un moyen de ne pas être confronté trop brutalement avec la non-compréhension profonde qui caractérise parfois les communications entre interlocuteurs qui parlent la même langue ou avec l'absence de désir de se comprendre de ces mêmes interlocuteurs. Dans ce sens, il est très important de ne pas trop "idéaliser" les connaissances des langues et leur utilisation, de ne pas confondre le fait de les perfectionner avec le travail spécifique qui est nécessaire pour comprendre une autre culture et les membres de cette culture. Et on constate en effet que souvent, ce n'est que lorsque de bonnes connaissances linguistiques permettent vraiment de comprendre l'autre que les différences et les conflits se font jour et, dans ce cas, il arrive aussi fréquemment que les participants aient du mal à vivre ces situations. Il est évident qu'il ne s'agit pas ici d'un plaidoyer pour pratiquer une sorte de "mutisme" et pour éviter des conflits : c'est une autre façon de redire à quel point la manière d'utiliser les langues peut être aussi déterminante que les connaissances linguistiques en elles-mêmes. Comment faire pour que les monolingues ne soient plus considérés - ce qui est encore souvent le cas - comme s'ils étaient les "handicapés" des échanges internationaux ? Les chances en seront plus grandes s'il devient possible d'élargir l'horizon, qui limite encore aujourd'hui les rencontres, au delà du psycho-affectif ("se faire des amis"), du relation-nel entre les personnes et des contacts dans les petits groupes. Sans négliger tous ces aspects d'une rencontre, c'est un travail de formation plus global qu'il faut promouvoir. En plus des expériences personnelles, une formation à la cohabitation interculturelle suppose aussi l'appropriation de connaissances et de savoirs à partir d'ouvrages, de films, etc. qui sont forcément produits dans la langue maternelle ou qui ont été traduits dans celle-ci. Comme il convient de ne pas exclure de larges parts de la population des processus d'apprentissages interculturels, une part importante du travail devrait pouvoir se réaliser en utiliwsant les langues maternelles respectives, et, à ce moment-là, les monolingues aussi pourront occuper leur place à part entière. |