| IV - Le fait national
1) Description Tout d'abord nous avons observé que les groupes étaient moins réticents à travailler en groupes linguistiques 7) qu'en groupes nationaux. Les refus proviennent d'ailleurs des groupes allemands fédéraux, plutôt que des Français. Lentement, nous l'avons signalé, une prise de conscience se fait jour au travers du "reproche" de la domination d'une langue sur l'autre où nous trouvions la marque d'une liaison dans l'esprit du groupe entre la langue et le mode de pensée forgé par l'Etat. Le caractère national ou étatique est ainsi révélé par la contrainte qui est souvent faite aux locuteurs dialectaux de s'exprimer dans une langue académique comprise par tous. Au-delà de la rationalisation qui consiste à penser qu'il faut que le maximum de participants entendent un discours particulier, nous y voyons un effet de la normalisation étatique. Aucune raison supérieure ne pourrait accréditer la thèse selon laquelle plus on veut communiquer à des échelles géopolitiques et linguistiques éloignées de soi, plus on doit se renier. S'il y a deux chaînes parlées distinctes, ne faut-il pas apprendre à l'accepter dans toutes ses conséquences sans empêcher, sous prétexte que la rencontre est et doit être franco-allemande, c'est-à-dire que Français et Allemands ne se quittent pas un instant durant le séjour, la formation de sous-groupes, quels qu'ils soient, s'ils sont plus aptes à la coopération ? S'il est encore souvent vrai (malgré diverses "libérations", "décentralisations" et "privatisations") que la "télévision c'est la voix de la France" (G. Pompidou), on saisit bien pourquoi il est important de repérer qui parle, qui est le sujet de l'énonciation. Or, la rencontre est celle qui se tient dans deux langues nationales ou étatiques, rencontre voulue, favorisée par deux Etats. Les directives de l' O.F.A.J. insistent sur la connaissance de l'autre pays. Il n'est cependant pas interdit de penser que la rencontre puisse servir à l'appropriation de son patrimoine national par le contact qui nous aide à en saisir les particularités. A la place de ce non-dit, nous voyons l'importance attribuée aux préjugés. Nous pensons que cette mise en avant des préjugés sert avant tout à masquer le problème de l'identité nationale. Malgré les dénégations des uns et des autres, on saisit qu'elle est en phase de recherche actuellement. Parce qu'elle était occultée en R.F.A., affichée en R.D.A., elle est maintenant affirmée avec moins de complexe, du moins dans ses rapports internationaux, du côté allemand, et elle reste largement surévaluée du côté français. Toutes les fragilités que nous avons relevées dans le précèdent chapitre -communication selon Buber, allégations psychologiques ou morales - se trouvent immanquablement du côté républicain fédéral. Force est pour nous de penser que c'est là une des surdéterminations décisives de toutes les rencontres et de leurs difficultés. Cette composante nationale/étatique se repère par des projections massives et réciproques qui apparaissent à travers nos recherches comme le premier (et souvent le seul) mode d'explication des clivages, des problèmes rencontrés et qui se soldent le plus souvent par un non-dit massif entre Français et Allemands et parfois par un blocage. A côté de l'explication en termes nationaux, on rencontre encore des explications d'ordre psychologique ou moral. Ces modes d'explication sont tautologiques, ils se mordent la queue ; le phénomène est perçu en fonction de son mode d'explication, on n'en sort pas. Si un travail interculturel suppose un travail sur sa propre identité, que de programmes uniquement axés sur la découverte des autres seraient à modifier ! De quelles projections s'agit-il dans les projets tels que ceux que nous avons vécus ? Il semblerait que les Allemands représentent les forces de contrôle social et les Français celles du changement. Les Allemands sont porteurs d'une volonté communicative devant mener au consensus. Ils utilisent un discours qualifié par les Français de "langue de bois" par son adhésion inconditionnelle à la forme étatique républicaine fédérale, sauf rares exceptions qui sont alors presque exclues de la citoyenneté allemande par leurs concitoyens. Il ne s'agit, bien entendu, pas de pétitions générales sur les Allemands et les Français, mais de constats concernant les groupes dans lesquels nous avons travaillé. Les Allemands taxent les Français d'inconsistance. Celle-ci consisterait en la légèreté des débats, la disgression permanente, le discours par la litote (c'est-à-dire faire entendre le plus en disant le moins), les raisonnements par l'absurde (c'est-à-dire celui qui consiste à reprendre la proposition d'un autre, de la pousser jusqu'à ses limites ; ce qui entraîne la démonstration de l'inanité du propos). Dans ce cas précis, ce qui est le plus reproché, c'est l'utilisation du discours de l'"adversaire" -à son insu- et non pas dans une joute oratoire, un conflit de face à face, à la loyale. L'ensemble de ces traits sont catalogués dans le reproche majeur de "Unverbindlichkeit" ("qui n'engage, n'oblige à rien"), c'est-à-dire un jugement moral. La marque de rejet la plus répandue consiste dans le fait de taxer de "théorique", d'"abstrait", le discours de l'autre, ce qui signifie bien que le discours ne passe pas, que les destinataires ne peuvent se l'approprier, lui donner un sens. Si les Français sont porteurs de changement social, c'est au titre de leur comportement et de leurs discours hétéronomes (discours qui s'affiche comme capable d'autonomie), de leur "légèreté", de leur "individualisme" ; leur tradition historique veut que, depuis la Révolution française de 1789, la France se sente investie d'une mission salvatrice, libératrice, même si le message a été véhiculé par les armées de Napoléon (!). Pourtant les Français rejettent toute atteinte au mythe de l'unité nationale, tout particulièrement lorsque les Allemands les interpellent sur les "collaborateurs". Ils ont un rapport curieux à leur identité nationale, à la fois surévalué et râleur. Cette notion d'Etat-Nation, née en France, est encore aujourd'hui porteuse des espoirs des Français qui s'y reconnaissent au point de ne plus devoir s'ouvrir au monde extérieur. Un exemple relativement récent : la reprise des essais nucléaires dans le Pacifique ne concerne que la France. Un certain nationalisme, à la limite obtus et chauvin, interpelle les Allemands qui, eux, se réapproprient consciemment et lentement le concept de nation tout en rejetant le nationalisme et sont à la recherche d'un concept d'unité nationale acceptable par leurs partenaires. Dans la phase de projections massives et de paralysie réciproque s'opposent en définitive les deux consciences nationales les plus opposées d'Europe, celle qui se surévalue le plus et celle qui est la plus tronquée. Un rideau de fumée psychologique entoure la réalité de la communication binationale et permet de dénier, de refouler le fait national : le renversement du modèle duel symbiotique à la Buber décrit plus haut permettrait d'inclure un tiers, quel qu'il soit, et pourrait permettre un travail réel de rencontre. Nous serions alors loin des discours idéologiques et moralisateurs sur les préjugés, tarte à la crème des échanges, mais dans l'interpellation identitaire, dans l'appropriation consciente et critique de notre patrimoine respectif, seule voie possible pour construire notre histoire et notre futur communs. C'est à ce prix que la paralysie réciproque pourrait être levée, qu'une différenciation plus fine des composantes individuelles, sociales, idéologiques de nos vies pourrait être tentée, que des paroles impliquées et plurielles pourraient être entendues. En particulier, le politique et le poétique 8), si fortement absents des rencontres. Le travail sur les préjugés consiste, en effet, à mettre au jour des idées reçues que chacun de nous véhicule sur les autres et sur soi, puis à mettre ces idées à l'épreuve de l'expérience, afin de les faire disparaître, ou, le cas échéant, de faire apparaître les parts de réalité et d'irréalité non subjectives qu'elles peuvent contenir. "Non, en effet, tous les Français ne sont pas aussi sales qu'on le dit puisque j'en ai rencontré qui se lavent tous les jours." Cette constatation peut aussi s'énoncer ainsi : "En effet, les Français sont sales parce que mon voisin de chambre n'a pas encore pris de douche depuis notre arrivée." Cette disparition des préjugés est donc tout à fait aléatoire. Elle ne se réalise pas par le simple fait d'une mise en présence et d'une vie commune. Généralement un préjugé en chasse un autre, c'est-à-dire que la généralisation entendue par ouï-dire est remplacée par une généralisation concourant de l'expérience et, cette fois, comme elle tient compte de ce qu'on nomme la "réalité" telle qu'on l'a vécue, il faudra une autre "réalité" bien plus forte pour dégager le préjugé acquis par l'expérience. La faiblesse de ce travail sur les préjugés est qu'il évite trop souvent à la personne qui l'entreprend un questionnement sur sa propre manière de vivre, son propre rapport à la propreté pour le cas qui nous occupe. Si dans cette chambre les deux voisins étaient amenés à se dire leur rapport à la propreté, ainsi que leur rapport à bien d'autres questions de leur vie quotidienne, chacun pourrait à la fois mieux se connaître lui-même et se rendre compte de l'aune à laquelle il mesure non consciemment les autres et de toute la relativité de ses choix. S'ils pouvaient relier la question de la propreté avec celles de la ponctualité, des habitudes culinaires, de prises de décisions et d'autres relations sociales, la relation aux adultes, à l'autre sexe, à la sphère dite privée ou publique, etc., sa propre culture et celle de l'autre apparaîtraient non plus en termes de plus ou moins, mais comme deux totalités où il ne serait plus possible de dire : "j'aime la cuisine française mais pas tel ou tel autre aspect", pour se rendre compte qu'on en dit plus long sur soi que sur la France. Le déplacement, le voyage, le contact avec d'autres cultures ne devraient-ils pas, avant tout, permettre d'être à l'écoute de potentialités que chacun a en soi et qu'il n'a pas, jusqu'à présent, pu actualiser dans sa vie quotidienne et qui correspondent à sa sensibilité, à sa personnalité profonde au-delà de la socialisation qu'il a subie ? En repérant ces "correspondances" profondes, en travaillant consciemment ces "répulsions", on arrive, pensons-nous, à un meilleur résultat en matière d'ouverture internationale. C'est en ce sens que les discours sur les préjugés ou des réflexions superficielles les concernant ont pour effet de masquer le travail identitaire. Si l'on donne un sens historique à ces projections massives (changement social/forces de contrôle par exemple), il nous semble qu'elles sont fondées sur des rapports franco-allemands du XIXe siècle : l'ère des nationalités. D'un côté, l'Etat prussien, de l'autre l'Etat français révolutionnaire (1791). D'un côté, l'Allemand ordonné, discipliné et fort ; de l'autre, le Français rebelle, indiscipliné et jobard. La perception que chacun a de son histoire nationale et de celle de l'autre semble très sélective (au sens de mémoire sélective). Du côté français, les moments de reprise en main et de concentration du pouvoir (Napoléon 1er, Napoléon III), de même pour les Allemands, les moments de bouleversements sociaux (1848 - 1917 - résistance au nazisme) sont l'objet d'une amnésie. Au moment de la constitution du sujet national allemand au XIXe siècle, on en est en France à une phase de révolution socialiste (1848 et surtout la Commune). Le conflit interne affaiblit momentanément l'Etat français qui perd l'Alsace et la Lorraine. Cette guerre favorise la constitution de l'Etat allemand. L'Etat français règle ses contradictions avec les Communards et vise à récupérer ses territoires perdus, en mobilisant les Français sur le mythe républicain dans la tradition de la Révolution Française vue par Thiers, Jules Ferry... Ce même mythe fondateur a permis de mobiliser les Français pendant l'occupation de 1940. Si l'Allemagne réunifiée est ce qu'elle est aujourd'hui, elle doit son développement séparé en deux Etats distincts à son passé nazi interprété par chacun des Etats allemands de façon opposée. Toutes les nations européennes étaient alors sous l'emprise d'une contradiction socialisme-capitalisme. Si le nazisme est une résolution régressive 9) de cette contradiction, ne peut-on pas voir dans le boulangisme dans la période du procès Dreyfus, des tentations du même ordre auxquelles la France n'a échappé que grâce à la construction coloniale ? A la régression par le nazisme, correspond une régression par le stalinisme. Cette double régression conduit à une partition de l'Allemagne. En Allemagne, depuis 1989, nous constatons une double lésion spatiale (R.F.A. R.D.A.) et temporelle (refus de s'approprier globalement son passé). Si le problème de la contradiction capitalisme/socialisme pouvait sembler résolu d'abord par la partition des deux Allemagnes, en France, c'est dans le cadre d'une unité nationale qu'il s'exprimait. Aujourd'hui la "victoire" du capitalisme génère partout un brouillage des représentations et un bouleversement des repères. Le recours à un imaginaire politique fondé sur celui des nationalités du XIXe siècle ne rend pas compte des développements historiques à partir de la Première Guerre mondiale. Et encore moins des derniers développements internationaux (Est-Ouest, Nord-Sud). Une volonté européenne largement partagée ne commencera réellement à se constituer que lorsque l'on situera l'Europe dans les relations mondiales et que l'on acceptera de travailler les contradictions propres à cette fin du XXe siècle. La chute du communisme renforce l'amnésie et l'a-historicité. De plus, il est intéressant de voir par quels mécanismes le fait national est mis en avant dans ces groupes, comme dans la plupart des groupes franco-allemands, soit pour l'affirmer, soit pour le dénigrer. Au début d'un tel projet, la dimension nationale est complètement niée, puis elle émerge au sens des nationalités du XIXe siècle. Elle est mise en avant afin de clore immédiatement le débat au lieu d'être le point de départ d'un travail sur les identités. Le fait national est alors utilisé comme une justification. Il apparaît sous deux modes différents : en France, il se présente encore fréquemment au premier degré, sans détours ni complexes ; en ex-R.F.A., il est véhiculé par des assertions plus indirectes, telles que croyance en la réalisation de l'Etat de droit, de l'exportation du modèle allemand et de son efficacité Ces justifications réciproques se heurtent et se paralysent. Toute une série de comportements politiques allemands fédéraux issus de la guerre de 1939-45 par rapport à l'Etat, à la souveraineté nationale, au communisme, sont porteurs de la double lésion allemande qui semble peser d'un poids si considérable dans les échanges franco-allemands, qu'elle s'impose comme modèle d'a-historicité et de perte d'identité. En particulier, nous avons rencontré des positions de la R.F.A. de l'époque d'Adenauer, mais pas celle de ses successeurs. Tout se passe comme si, par exemple, l'ouverture à l'Est, datant de 1970, n'était pas du tout dans le champ de conscience des groupes dont nous parlons. Depuis la réunification nous avons eu à travailler avec des groupes des nouveaux Länder qui développent de nouvelles postures idéologiques différenciées selon les personnes -de la nostalgie à l'opportunisme les plus accomplis- et donc un rapport très contradictoire et brisé avec l'histoire allemande et son actualité. La chute du mur de Berlin a été vécue, en Allemagne, comme la véritable fin de la Deuxième Guerre mondiale, comme une forme d'absolution : la partition aurait été le prix à payer pour les crimes de la période nazie ou pour avoir tout simplement perdu la guerre. Secondairement, la fin de la partition a été vécue comme une libération pour certains, comme une désillusion de plus pour d'autres. En tout état de cause, il s'agit d'une nouvelle donne (die Wende) pour l'Allemagne réunifiée. Elle va amener la construction d'une nouvelle version d'une identité allemande moins complexée mais fort complexe. Dans les rencontres, un consensus semble se dégager chez les jeunes, celui de ne prendre en considération que ce qu'ils ont vécu eux-mêmes sans référence aux interprétations du passé. Une nouvelle année zéro en somme dont le symbole le plus fort pourrait être la République de Berlin, la capitale retrouvée. Un nouveau nationalisme tente de tourner la page et s'autorise à s'exprimer publiquement. Avec les jeunes des nouveaux Länder la RFA et la RDA sont constamment présentes dans les rencontres dans un jeu de colin-maillard. Des réactions ont souvent deux séries de causes : ce qu'on doit penser et ce qu'on doit faire d'une part et ce qu'on peut dire et ce qu'on ne peut pas dire. Cette amnésie curieusement partagée est-elle la cause de ce manque d'intérêt, de curiosité élémentaire des uns pour les autres, que nous avons constaté tout au long des projets ? Dans la perspective du projet pédagogique de l'OFAJ, une curiosité réciproque est supposée pouvoir contribuer à la dynamique des rencontres. C'est à partir de ce présupposé que les équipes d'animation procèdent au choix des programmes et les structurent : découverte du pays dans ses divers aspects, participation à la vie locale, activités communes et temps d'échanges sous des formes variées. Or dans un programme de recherche-action le dispositif permet aux participants d'articuler eux-mêmes leurs intérêts et de les négocier dans le groupe. Dans un tel cadre, il est très rare d'entendre se formuler des demandes d'explications aux membres du groupe partenaire sur un événement d'actualité, sur un trait culturel non compris de l'autre pays. En revanche il n'est pas rare de se poser des questions sur son propre pays et de discuter des questions internes. Le fait que cela se passe avec les partenaires n'enlève rien au fait qu'on est centré sur soi. En d'autres termes si l'on La plus grande découverte n'est pas celle de l'autre mais ce que la rencontre fait découvrir de soi face à l'autre.
|