Arbeitstexte de travail

Les cultures d'entreprise et le management interculturel

Jacques Demorgon, maître de conférences aux
Universités de Bordeaux, Reims, Paris VIII et Compiègne

Sommaire

Deuxième partie :
L'adaptation et l'histoire à l'origine des cultures


Nous avons, dans notre première partie, traité de problématiques interculturelles qui posaient à certaines entreprises des problèmes particuliers, limités, ponctuels.

Nous allons maintenant, dans notre seconde partie, rencontrer des problématiques interculturelles d'un autre ordre de grandeur. Elles vont concerner l'ensemble des entreprises et l'ensemble des pays. La qualification d'interculturelles pour ces problématiques est loin d'être acquise. Nous allons voir qu'il y va d'une compréhension en profondeur de la mondialisation. Nous devrons pour y parvenir introduire de nouvelles approches des cultures et de l'interculturel parfois déjà précédemment juste évoquées.



I. La possibilité nouvelle d'une triple perception : positive, négative, et neutre de la conduite culturelle.

Cette triple perception (possible seulement dans certaines conditions favorables !) est la première donnée encourageante présente dans l'oeuvre de Hall. Il est évidemment plus facile de seulement mettre en évidence la vision souvent positive que chacun a de sa culture et la vision souvent négative qu'il a de la culture de l'autre. On peut dépasser ce stade si l'on se rend compte que la vision positive et la vision négative ne se réfèrent pas aux mêmes situations et aux mêmes circonstances. En référant ces visions opposées à ces situations différentes, on peut comprendre comment s'engendre tantôt un préjugé positif, tantôt un préjugé négatif. Les préjugés et les stéréotypes ne sont plus donnés dans l'absolu mais en référence aux situations et aux relations singulières qui les produisent. Tout cela peut dès lors donner lieu à des observations précises et situées.

Prenons à cet égard l'exemple d'un terrain précis, celui des entreprises internationales de l'Allemagne et de la France. Dans l'enquête étendue et approfondie conduite sous la direction de J. Pateau (1994), on voit très bien comment les simplifications, les stéréotypes et les préjugés s'engendrent à partir des problématiques générales, proposées par Hall. Le manager allemand "monochrone" et "contexte strict" apparaît forcément plus sérieux dans son travail et communiquant mieux avec autrui que le Français mais son comportement apparaît aussi en même temps plus "méthodique", plus "rigoureux", plus "réglé", et ainsi voire même "fermé". Entre les activités, il mettra en oeuvre davantage de séparation, voire de cloisonnement, davantage de répartition et d'organisation. Le manager français "polychrone" peut apparaître, en particulier à nombre d'Allemands, comme étant "désordonné", "superficiel" et d'autant plus "prétentieux". Sa communication à "contexte large" est très souvent allusive. C'est à travers elle qu'il prend pour autrui cette assurance, cette satisfaction qui paraissent excessives. Alors que lui, croit trop facilement pouvoir partager une complicité, une connivence il apparaît comme égocentrique, snob et même arrogant.

On réalise ainsi une grande conquête mentale. Au lieu d'une sempiternelle et vaine lutte contre les préjugés, on dispose d'une saisie des faits complexes. Elle ouvre sur la possibilité d'une intuition de ce qui peut alimenter tout un ensemble varié de préjugés, du préjugé négatif au préjugé positif. Chaque conduite culturelle, allemande ou française, comporte des avantages et des inconvénients. Il ne s'agit nullement de s'abandonner à une symétrie fallacieuse pour renvoyer dos à dos les cultures. Bien au contraire, car les avantages et les inconvénients sont à référer à des situations réelles, à des problèmes et à des adaptations qui relèvent de circonstances et de domaines différents.

Dans ces conditions de complexité ouverte, un grand nombre de conduites culturelles -qu'elles soient les nôtres ou celles des autres- reprennent un intérêt humain, et si l'on peut dire au meilleur sens du mot au moins provisoirement "neutres". Nous soulignons par ce terme que ces conduites sont pour ceux qui le veulent, des expériences ouvertes d'abord en suspens de jugement. Les acteurs, certes toujours engagés, partiaux et partiels, mais en recherche aussi d'erreur et de vérité, auront à en faire l'évaluation comme positive en ceci, négative en cela. L'interculturel ouvre ainsi sur la pluralité des expériences humaines avec leurs incertitudes, leurs enjeux, leurs espoirs.



II. A la source des cultures : la régulation complémentariste et la diversité "adaptative" des réponses

Pour nombre de situations fondamentales, les cultures humaines peuvent être référées à des problématiques antagonistes. Des directions opposées et complémentaires s'offrent à elles leur facilitant ainsi une adaptation changeante à un milieu changeant. Toutefois, les cultures, c'est leur sens, s'efforcent de garder le bénéfice des réponses plusieurs fois trouvées, retrouvées et reprises. Du coup, ces réponses interfèrent en anticipant, parfois à tort, les réponses nouvelles toujours à trouver.

Cette possibilité de relier -en fonction des circonstances- trois perceptions, positive, négative et neutre d'une même conduite culturelle, Hall nous en montre le fondement. Celui-ci se trouve dans la régulation adaptative complémentariste que nous allons exposer. Disons d'abord que si les cultures font des choix diversement orientés, elles les font toutefois en référence à des problématiques fondamentales souvent contradictoires auxquelles elles cherchent toutes à s'adapter mais dans le contexte spécifique, géohistorique, qui est le leur.


1. La régulation "adaptative" complémentariste

Si Hall atteint une plus grande "objectivité" dans la description des conduites culturelles, c'est parce qu'il a réussi à les situer dans une généralité de dynamique "adaptative".
Il le montre, très clairement, en ce qui concerne la régulation complémentariste de la communication. La communication "à contexte strict" est judicieuse quand notre interlocuteur n'a pas les mêmes contextes de référence que nous. Il arrive dans une ville inconnue de lui et qui est la nôtre, nous devons être très explicite pour lui permettre de circuler dans cette ville.

Mais si nous parlons à un ami d'enfance qui, depuis sa naissance, habite le même quartier que nous, la communication adaptée devra être à "contexte large" et donc implicite et allusive car notre ami d'enfance connaît ce quartier aussi bien que nous. La communication -à contexte strict ou à contexte large- n'est donc pas d'abord une affaire de culture allemande ou française, c'est tout simplement une problématique humaine générale d'adaptation de la communication entre des interlocuteurs différents ou semblables.

Hall mettait ainsi à jour, dans la conduite humaine, ce que nous appelons aujourd'hui la régulation adaptative complémentariste. Celle-ci traite en discontinu (chaque fois nouvelle) et en continu (un ensemble d'expériences) la complexité contradictoire de telles ou telles situations et la complexité conséquente de telles ou telles réponses. Ainsi, se centrer sur une tâche unique ou se décentrer sur plusieurs tâches, ce n'est pas être déjà spécifiquement un "monochrone" allemand ou un "polychrone" français. C'est tout simplement, par exemple dans une situation incertaine, d'abord l'évaluer : suis-je dans des conditions qui me permettent une centration sur une tâche exclusive ou dans une situation qui requiert une surveillance alentour ? C'est la situation elle-même qui peut m'obliger à osciller entre attitude monochrone et attitude polychrone. C'est de nouveau là une problématique humaine d'adaptation tout à fait générale. Dans chaque circonstance, je devrai trouver un équilibre nouveau et le meilleur possible entre la centration et la décentration de mon attention.


2. Généralité des problématiques humaines, "ponctualité" des stratégies et singularité des réponses culturelles

Nous posons ainsi une circularité fondatrice de l'adaptation : elle opère entre des problématiques humaines communes, des situations particulières contradictoires et des stratégies (acquises et à inventer) qui y répondent par un ajustement complémentariste entre les directions d'action opposées (se centrer - se décentrer).

L'être humain n'est pas enfermé dans sa culture. Il garde les caractéristiques d'un fonctionnement humain lui permettant justement d'être, si nécessaire, en accord ou en conflit avec sa propre culture et, par là même, de la maintenir, de la modifier ou de la faire largement évoluer.

Hall ouvre ainsi une perspective mondiale sur les cultures. Les humains davantage "monochrones" et "contexte strict" se rencontrent plus au nord de l'Europe et en Amérique du Nord. Les humains davantage "polychrones" et "contexte large" se rencontrent plus dans le sud de l'Europe et de l'Amérique. Cela laisse ouverte la question de savoir pourquoi. La réponse n'est certainement pas à chercher du côté de la géographie mais plutôt du côté de l'histoire. D'autant plus que les Japonais, au nord de l'Asie, sont plutôt "contexte large". Il faudra nous souvenir de cette interrogation qui va nous obliger à nous référer à l'histoire pour vraiment comprendre les cultures.


3. Orientations différentes de conception des C.V. japonais, français, américains.

Nous donnons maintenant un exemple simple emprunté au travail de Maud Tixier. Les cultures américaine, française et japonaise ne font pas les mêmes choix en ce qui concerne la conception du curriculum vitae. Dans cette étude sur la diversité des "C.V." d'embauche, selon les cultures, M. Tixier (1987) se réfère à plusieurs modèles synchroniques. Et d'abord, à l'opposition entre des formations dites de généralistes et des formations dites de spécialistes. C'est ainsi que les firmes japonaises sont très peu favorables aux spécialistes. Il n'existe pas, ou du moins rarement, "au Japon, de description de caractéristiques "de poste" rigides, en tout cas au niveau individuel. Le système se caractérisant par sa flexibilité, il faut que le recruté soit également capable de s'adapter à des tâches variées au cours de sa carrière. De plus, le choix du poste occupé n'est en général pas laissé à la discrétion du postulant mais presque toujours imposé par la firme qui recrute".

Les Français sont particulièrement partagés entre les deux sortes de formations. Ils trouvent en général que les Américains sont hyper-spécialisés.

Une seconde opposition, reliée à la précédente, porte "sur formation initiale et expérience de terrain". On a une différence radicale entre Japonais et Américains. Les premiers privilégient la formation initiale, la précisent dès son début et la détaillent dans leur C.V. alors qu'ils exposent de façon très limitée, leur expérience de terrain. Les Américains n'exposent leur formation qu'à partir de l'enseignement supérieur, et sont extrêmement précis et détaillés en ce qui concerne l'expérience professionnelle. "Ils font apparaître des résultats concrets en particulier économiques : chiffres d'affaires, profits, parts de marché conquises, réductions obtenues par eux des divers coûts."



III. Au delà de Hall, le recours à l'histoire. Secteurs d'activité et courants culturels historiques : une autre histoire.

Lu rapidement, Hall pouvait donner l'impression d'en rester à une méthode comparative-descriptive en ce qui concerne l'étude des cultures. Nous venons de voir qu'il dépasse cette méthode. En articulant humanité et culture (problématiques générales et choix singuliers), ainsi que culture et adaptation (les réponses trouvées et les réponses nouvelles), il redonne, grâce à ces deux interactions liées, un grand dynamisme aux études culturelles et interculturelles.

Les êtres humains cherchent plus ou moins à s'adapter à leurs environnements externes et internes. S'ils ont le sentiment d'y parvenir selon certaines modalités, ils sélectionnent ces modalités, ils les conservent, les réutilisent, les transmettent. Elles deviennent pour eux des stratégies culturelles qui simplifient leur recherche de stratégies adaptatives. Mais pour autant la direction de problématisation, déjà présente au départ de toute stratégie, n'est pas oubliée.

Une conclusion fondamentale s'impose. Toutes les cultures humaines sont ainsi nécessairement -et en même temps- différentes et semblables. Elles sont différentes par maintes réponses spécifiques qu'elles ont découvertes ou inventées. Les inventions des diverses cultures constituent de ce fait un trésor de possibilités et de réalisations effectivement éprouvées qui, comme telles, intéressent toujours nos recherches adaptatives actuelles.

Mais ces apports de Hall mettent aussi clairement en évidence ses manques concernant son absence quasi-totale de recours aux sources historiques à l'origine des conduites culturelles. Il y a en effet nécessité de rechercher, dans la suite des stratégies historiques, à la fois libres et contraintes, cette source des réponses culturelles. Elles ont été découvertes ou inventées au long des siècles puis infirmées, confirmées ou modifiées. Entre les problématiques humaines générales et les réponses culturelles singulières, on trouvera les hommes en acte au cours de leur histoire. La connaissance des conditions dans lesquelles ils ont inventé leurs stratégies nous permettra de comprendre et d'expliquer en profondeur les choix qu'ils ont faits de telle ou telle réponse culturelle ; choix qu'ils ont pu maintenir ou modifier ensuite.

Nous allons esquisser maintenant les apports fondamentaux que les études interculturelles doivent savoir trouver à partir des recherches historiques. Il convient de voir à l'oeuvre les acteurs humains dans quatre grands secteurs d'activité. D'abord les secteurs dont la hiérarchie décroissante du religieux au politique et à l'économique a été démontrée par Dumézil comme représentative des sociétés et des cultures indo-européennes. Ensuite, un quatrième secteur, celui de l'information entendue au sens le plus général. Originellement ce secteur était particulièrement mêlé aux trois autres ou s'autonomisait déjà dans la technique et l'art. Par les référents culturels que face aux contraintes, leurs stratégies mobilisent ou inventent, les acteurs sociaux sont diversement produits et producteurs dans ces quatre secteurs. Conflits, alliances, coopérations, luttes entraînent des changements dans la place et l'organisation des quatre grands secteurs.

Cette première dynamique est ouverte mais par période, elle peut aussi se refermer en partie, aboutissant à de grandes formes sociétales et culturelles qui se mettent plus ou moins en place. Trois d'entre elles ont émergé : "communautaires", "royales-impériales", "nationales-marchandes". Une quatrième, "informationnelle-mondiale", est en genèse .

Après leur période dominante, ces grandes formes sociétales deviennent des courants culturels historiques. Les acteurs qui, diversement, s'y réfèrent, entrent en interaction souvent violemment dans les phases de transition et même au-delà. Ces interactions de courants culturels historiques, elles aussi concurrentielles, constituent la seconde dynamique à prendre en compte pour l'étude de la genèse des sociétés et des cultures. Nulle vision de phases culturelles linéairement successives ! La réalité est plus proche d'une série d'enchevêtrements. Les courants culturels historiques sont constitués puis modifiés par les nouveaux jeux conflictuels ou coopératifs des acteurs des grands secteurs d'activité humaine. Une double dynamique est ainsi à l'oeuvre.

Dans la genèse des cultures il n'y a donc pas d'un côté le politique ou l'économique et de l'autre le culturel. Toute stratégie politique ou économique, par exemple, comporte, nécessairement, une dimension de culture que, par ailleurs elle contribue à modifier, à enrichir. Pour une part, elle est produite par de la culture et pour une autre, elle est productrice de culture. Les cultures sont vivantes parce que ce sont les vivants qui les produisent. De là leur diversité que nous comprendrons mieux en nous référant à la dynamique d'ensemble précédemment présentée.



IV Histoire et singularité des cultures nationales
Courants historiques, secteurs d'activité et acteurs en Allemagne et en France

Au début de l'ère chrétienne, à travers toutes sortes d'expressions concrètes variables, on peut dire, de façon synthétique, que deux grands courants culturels historiques sont à l'oeuvre en Europe d'abord plus juxtaposés et affrontés qu'enchevêtrés. Par exemple, pour se limiter ici à deux pays, en Allemagne, particulièrement au nord et à l'est, des cultures communautaires se protègent victorieusement des cultures impériales, romaines puis catholiques qui l'emportent largement en France. Il en résulte une orientation qui fluctuera mais se maintiendra plutôt vers la diversité sociétale en Allemagne et vers l'unité sociétale en France.

Au cours du second millénaire européen, le jeu des acteurs des grands secteurs d'activité va changer. Souvent les rois et les groupements singuliers qui les entourent vont être obligés de jouer un jeu complexe entre les principales classes ou couches sociales. Ils devront tantôt avantager l'aristocratie, tantôt les villes libres, tantôt le peuple. Les acteurs du secteur économique tenteront de profiter davantage de ces fluctuations politiques. Ils parviendront à conjoindre leurs stratégies économiques avec des stratégies politiques et même des stratégies religieuses. Ces interactions et ces associations évolueront et varieront considérablement d'un pays à l'autre.

L'importance cruciale de la Réforme est à situer dans cette perspective. Elle conforte la diversité politique de l'Allemagne, en l'accompagnant d'une diversité religieuse. Elle maintient les perspectives politiques décentralisées, elle renforce l'autorité intériorisée à travers la vie dans des collectifs de proximité.

Dans la querelle connue concernant la portée des travaux de Weber, la méthode que nous illustrons permet de montrer clairement les renforcements entre orientations des courants culturels historiques et orientations des secteurs d'activités. Par exemple, les cultures communautaires ne sont pas défavorables au secteur de l'économique comme le sont les cultures royales-impériales qui veulent le contrôler. C'est sur cette base que les activités économiques ont toujours été mieux considérées en Allemagne. A partir de là, Weber n'a pas tort d'indiquer que certains des protestantismes, sur la base de l'angoisse qui résulte de la croyance en la prédestination, conduisent à mettre en oeuvre à un très haut niveau l'investissement "vertueux" dans tous les secteurs d'activité et spécialement dans l'économique en plein développement. L'économique se trouve désormais à égalité avec le religieux et le politique. C'est Dieu seul qui est au dessus. A l'inverse en France, les acteurs du religieux et du politique davantage associés maintiennent un fort contrôle sur les acteurs des activités économiques.

Précisons que nous avons largement développé tout cela dans des travaux antérieurs (Demorgon, 1996, 1997). Il nous faut éviter en résumant trop de donner l'impression d'explications linéaires, alors que la méthode des genèses culturelles historiques a justement pour but de rendre compte de la complexité des cultures. Par exemple, la Réforme entraîne l'Allemagne plus avant dans la diversité en y incluant le religieux (catholicisme et protestantismes) mais par la traduction de la Bible en un dialecte principal elle produit une certaine compensation en direction de l'unité. Les cultures sont ainsi produites à travers une complexe genèse faite tantôt de renforcements, tantôt de compensations (Demorgon et Lipiansky, à paraître en 1998).

 

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