Arbeitstexte de travail

Aperçu sur les tensions entre traditions éducatives nationales
et pédagogie des rencontres interculturelles à l'exemple de :
QUELQUES CENTRES DE VACANCES FRANCAIS

Dany Robert DUFOUR


Sommaire


Remarques préliminaires


Dans notre projet, nous ne pouvions pas ne pas étudier, dans un premier temps, le centre lui-même, l'institution même des centres de vacances, pourquoi ils existent ? Comment ils fonctionnent ? A quoi ils servent ? Qu'y font les jeunes ? Et, dans un deuxième temps, nous ne pouvions pas ne pas étudier ce qui s'y passe quand il y a des rencontres d'un type particulier que sont les rencontres internationales.

Mais avant cela, se posait une question de méthode comment faire pour étudier ces rencontres dans les centres de vacances ? Deux types d'études me semblaient possibles dans ce style de recherche. Je pourrais appeler la première l'étude documentaire qui, comme son nom l'indique, comporte un travail à partir de documents. Dans une telle étude, on cherche à connaître les actes de fondations des centres, les arguments qui ont précédé à leur naissance, à en suivre l'évolution, à relier leur fondation et leur évolution aux autres scènes : nationales, politiques, aux contextes idéologiques, sociaux, culturels, à l'histoire internationale. Pour ma part, j'ai choisi comme méthode d'enquête une recherche sur le terrain, monographique, qualitative, en privilégiant ce qui se passe dans les centres de vacances, pour voir comment les différents acteurs y vivent. J'ai donc dû visiter des centres, y séjourner.

Il est clair que la réalité des centres ne se donne pas à voir spontanément à un individu présenté comme chercheur. "Qui est-il ? Pourquoi vient-il ?" "N'est-il pas ici pour voir si nous sommes conformes à ce qu'on attend de nous ?" Telles peuvent être les questions que se posent les "observés", organisateurs, directeurs, moniteurs, jeunes.

Dès lors, il n'est pas du tout évident pour un chercheur d'observer. Il n'observe que ce qu'on veut bien lui donner à voir. Cependant, ce qui est donné à voir varie d'un centre à l'autre et c'est pourquoi les informations obtenues se complètent assez largement pour pouvoir dire qu'elles se basent sur un champ suffisamment représentatif.

Ce texte s'appuie sur les "observations" effectuées les années passées en centres de vacances (quelques observations sont relatées dans la deuxième partie de cette contribution); à cette matière, il faudrait ajouter toutes les réunions avec les organisateurs et directeurs, avec les moniteurs des C.E.M.E.A. surtout, faites dans le cadre de cette recherche.

 

1ère partie : le système des centres de vacances

1. Le centre de vacances est un lieu de ségrégation

Ségrégation ne veut pas toujours dire apartheid et toutes ses connotations anti-humanistes ou simplement inhumaines. Dire que le centre de vacances s'institue d'une ségrégation signifie ceci : les centres de vacances sont créés pour accueillir pendant un laps de temps donné une fraction de population qu'on met ainsi à part : des adolescents.

Michel Foucault s'est fait le théoricien des institutions en traçant leur généalogie et leur économie. Tout ce qui nous semble naturel - que les fous soient enfermés, que les jeunes puissent se retrouver en centres de vacances - est une construction historique. A la base de cette construction, des corps et des forces sont pris comme objets par des discours. Il resterait pour les centres de vacances à en faire l'analytique : rencontre vraisemblable d'un discours sanitaire et pédagogique sur la jeunesse ("l'éducation" et "la santé par le plein air" au XIXe siècle, cf. le livre de P. A. Rey-Herme : les colonies de vacances en France) et d'un discours plus récent sur les vacances.

On trouverait en légitimation de la séparation une justification sociale : dans certaines couches défavorisées de population, les enfants, les adolescents ne peuvent partir en vacances; ils doivent avoir droit à l'épanouissement, aux loisirs, aux vacances, comme les autres.

On touche là quelque chose de très sérieux. Le centre de vacances a permis à beaucoup de jeunes, comme on disait, de "voir la mer"; il permet encore à beaucoup d'adolescents de "changer de cadre, s'initier à des activités" qui leur étaient interdites de par leurs coûts ou parce que connotées comme quelque chose qui n'est pas pour eux.

Le problème est que cet argument s'appuie sur une justification d'ordre psycho-génétique faisant référence à un ou des (1) stades de développement cognitifs et surtout affectifs spéciaux à une classe d'âge : les 12-18 ans.

Même si, au fond, cette justification moderne (il n'y a guère qu'un siècle, on était adulte beaucoup plus tôt) pouvait avoir quelque consistance - ce dont je ne suis pas sûr (2)- on peut se demander en quoi légitime-t-elle le fait de la séparation. Ces jeunes sont différents, soit admettons-le même, mais pourquoi les séparer, pourquoi ne pas les placer en situation de réciprocité (j'insiste sur réciprocité, car s'il y a contact évidemment entre adolescents et adultes en centre, il n'y a pas relation de réciprocité, mais relation de demande/réponse, je vais y venir) avec d'autres, des adultes, des vieux, alors qu'ils en sont déjà séparés, on pourrait dire intimement séparés à l'école (le seul lien avec les adultes est d'ordre pédagogique, ça ne va pas toujours très bien), dans la famille (ça ne va pas toujours mieux), où ils ne voient les adultes que comme des papas/mamans.

Je souligne pour les pédagogues que certains courants de pédagogie active se sont précisément institués pour s'opposer -entre autres- à la séparation par classe d'âge.

Premier élément de ségrégation donc : la séparation, ce qui nous induit au second : le regroupement.

Cet aspect de regroupement est fortement dénoté dans le terme même de centre de vacances.

On sépare une classe d'un ensemble, puis on la regroupe. De la même façon que les hôpitaux accueillent une classe de population, des malades; que les hôpitaux psychiatriques accueillent des "fous"; que des asiles accueillent des vieux; l'école, des jeunes; la prison, des délinquants.

Il est de fait que -comme j'ai pu le voir dans ma tournée des centres de vacances (et pour autant que je sache à propos de ceux que je n'ai pas vus)-, le centre de vacances est d'abord, très majoritairement, un lieu fixe, non itinérant, ce ne sont pas les excursions qui en changent la nature, elles la confirment plutôt. Dans des cas marginaux, mais tout à fait intéressants, on a affaire à un centre itinérant (qui ne se caractérise pas par l'unicité du lieu). Cela veut dire que dans la majorité des cas, le centre met en jeu des infrastructures matérielles lourdes, où doivent se gérer un espace, des masses spatiales, des architectures, une circulation de personnes; or, dans la plus grande partie de ces cas majoritaires, cet espace n'est pas spécifiquement l'espace du centre de vacances (ce qui économiquement se comprend); le centre de vacances s'installe dans des locaux qui sont ceux d'autres institutions : école, foyer, centre de handicapés, centres sociaux... Ce qui a des conséquences sur le centre de vacances, puisqu'en ces lieux sont imprimés, dans l'architectonique même, la finalité, "la façon d'être" de ces institutions : elles ne sont pas des finalités de vacances, elles sont des finalités de travail ou de réadaptation, elles ne sont pas destinées à la mise en contact. Autrement dit, si en ces lieux, les murs ont parfois des oreilles, quelquefois des yeux, à coup sûr, ils ont une mémoire, un inconscient pas très freudien certes, plutôt fruste, assez structuré pour que ne s'y oublie pas la prégnance de ce à quoi on les a destinés.

Itinérance (3) ou fixité : lieu ou non-lieu pour la séparation, c'est un débat dont on retrouve la trace dans la généalogie des centres. De la même façon qu'à l'origine de l'école publique, on trouve plusieurs conceptions de la classe (mutuelle ou simultanée) où finalement l'une en vient à exclure à peu près complètement l'autre; à l'origine du centre, il n'était parfois pas question du tout de... centre.

Je ne peux résister ici au plaisir de citer longuement des fragments de la péroraison du citoyen Portiez, député de l'Oise, devant la Convention le 20 Messidor II (4):
" ... Par les voyages, les idées s'agrandissent, les aperçus se multiplient, les préjugés se détruisent... Il serait à désirer que toute l'éducation fut en action... A Dieu ne plaise, j'ai l'absurde désir de rendre notre école ambulante.
Citoyens, vous apprécierez quelle possibilité il y aurait à ce que, dans les beaux jours, une école tout entière se portât dans la campagne et là, tantôt à l'abri d'une roche escarpée, tantôt dans l'épaisseur d'un bois, quelquefois dans la profondeur d'une vallée, reçut sous les yeux immédiats de l'Etre Suprême, des leçons de vertu et d'amour de la patrie ... ... Que des jeunes gens, choisis par leurs camarades... partent sous la conduite d'un instituteur. Le but du voyage sera d'aller voir un port de mer, une grande cité, une campagne réputée pour sa fertilité... Il me semble voir ces voyageurs, le sac sur le dos, gravissant les monts, franchissant les fossés, bravant l'inclémence de l'air, égayer la route par des chants patriotiques, jouir déjà du plaisir qu'ils auront à leur retour à raconter ce qu'ils auront vu et à embellir leur récit de naïves réflexions... Pendant la route, nos jeunes gens ont été frappés du spectacle de la nature, reproduit à leurs yeux sous des aspects différents ... Ces champs sont stériles parce que le paysan paresseux n'y pousse pas le soc de la charrue. Le propriétaire plus diligent reçoit la récompense de son travail dans les moissons dorées. Vous éveillerez dans vos élèves le goût des sciences, des arts, du beau et surtout de la science rurale, vous leur inspirerez le désir d'apprendre, car ils en auront ressenti la nécessité...
En les accoutumant à marcher la nuit dans les forêts et à affronter l'influence de toutes les températures, vous fortifierez leur corps contre l'attaque de toutes les maladies, leur esprit contre l'emprise des préjugés... dans l'âge de l'effervescence, ils fuiront les honteuses jouissances qui dégradent les facultés de l'homme et préparent sourdement la ruine des familles. Dans tous les lieux de leur passage, les voyageurs auront interrogé l'opinion publique, dans les spectacles, les sociétés populaires ... Ce sentiment d'indépendance se développe dans un degré éminent par l'habitude des voyages ...
Je laisse aux lumières du Comité d'Instruction Publique le soin de préciser les moyens d'exécution des voyages..."

Le voyage avait originairement le mérite -ce beau texte rétro en témoigne- avant les montages idéologiques dont il a été l'objet, de séparer pour faire fusionner au monde et non pas de séparer en mettant à l'écart (5).

 

1) On raffine parfois la spécificité de la notion de classe d'âge 12-18 ans en la subdivisant en groupe de pré-adolescents (12-15 ans) et groupe d'adolescents (15-18 ans). retour
 
2) On peut reconnaître chez le jeune enfant des stades de développement sensori-moteur, cognitifs (référence à l'épistémologie piagétienne). Il est beaucoup plus difficile de justifier théoriquement "l'adolescence". Tout ce que j'y vois est d'ordre non pas psychologique, même pas sociologique, mais sociographique : référence à une variable indépendante continue, l'âge, qu'on manipule de telle sorte qu'on la transforme en variable discrète. Il arrive bien sûr que mise en relation avec des variables dépendantes, on obtienne des corrélations significatives, mais la question reste : si cela atteste quelque chose d'une réalité psychologique de la classe d'âge 12-18 ans, c'est au prix d'un paralogisme, on a glissé l'hypothèse comme conclusion en passant de prémisses psychologistes des résultats sociologistes. retour
 
3) J'entends par itinérance, non pas principalement l’itinérance géographique qui se rapprocherait du scoutisme, mais surtout l’itinérance sociale, socio-géographique, celle qui met en contact avec le monde, avec la société civile. retour
 
4) Cité par Rey-Hérme, op cité. retour
 
5) Je me demande si la notion de "randonnée" ou de "découverte du milieu", telle qu'on la trouve à l'oeuvre dans un courant d'animation proche des C.E.M.E.A. n'est pas un écho -qu'on a loisir de trouver théoriquement trop assourdi et pratiquement plutôt rétréci dans la durée des sessions au moins de cette volonté originaire de diviser pour mettre en contact contre l'autre, je dirais -pour faire bref- de diviser pour régner.

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