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Aperçu sur les tensions entre traditions éducatives nationales |
Dany Robert DUFOUR
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Le centre regroupait des garçons et des filles français et allemands. Je suis arrivé à dessein juste avant l'installation du groupe de jeunes Allemands afin de voir comment -hors des consignes des moniteurs- se regrouperaient les jeunes. Je voudrais relever tout de suite ce qui est apparu par différence avec le centre dans les Vosges : la topographie du centre, son organisation spatiale. Non pas que sa situation en proximité de forêt landaise et au bord de l'Océan suscite des phénomènes de tropismes (immédiatement sensibles chez les jeunes Allemands) qui le range à part (le lac de Gérardmer, la montagne vosgienne ont un charme, il est vrai, moins valorisé dans l'imaginaire touristique), mais plutôt s'y développe un rapport à l'espace particulier. Ce centre visité dans les Vosges, c'est, en temps ouvrable, une école, construction de l'entre-deux-guerres; le poids des institutions de renfermement s'y devine, habituel. Le centre, ex-future-école, est bordé d'une part d'un ruisseau encaissé et d'une colline abrupte, d'autre part d'une route à moyenne circulation longeant une voie de chemin de fer. Le centre en Gironde est réellement une oeuvre de son directeur et de son équipe, ensemble de constructions basses, blanches, séparées entre elles (cuisines, bureau, bloc sanitaire, bar-dancing-bibliothèque, salle de réunion) réalisées au fil des ans. Dans cet espace ouvert, l'encadrement peu renouvelé d'année en année se donne à voir comme fixé à son projet, comme animant un espace conquis sur des sables. Ce rapport de l'équipe à l'espace n'est pas sans effet sur l'ordre relationnel et institutionnel propre à ce centre. J'ai participé aux différentes activités avec les jeunes de façon à repérer par ce procédé d'attention "flottante" quelques caractéristiques de ce centre. Le bar et la discothèque où se déroulèrent quelques fêtes dansantes furent des lieux d'échange particulièrement importants; s'y concentrent en effet dans ce "lieu public" de l'espace privé du centre des mécanismes favorisant ou interdisant la rencontre fort subtils, dissimulés à leur porteur de telle sorte que s'engendre cette méconnaissance instituée qui fait les jeunes se rencontrer dans l'oubli même de ce qui rend leur re-connaissance impossible.
La construction théorique de cette logique de la reconnaissance -qui, en fin de compte, impose à la rencontre son caractère réussi ou manqué- peut y puiser toute une série d'indicateurs entrant dans la formation de l'habitus et du groupe. Le rapport des jeunes aux mythes de l'époque -musique transculturelle, "route", voyage, frontières territoriales ou de la conscience- où tous semblent baigner en un égal bonheur, s'y révèle beaucoup plus complexe qu'il n'y parait. Le poids des pensées instituées parfois contradictoires entre elles subsiste fortement derrière des énoncés péremptoires. J'ai pu au cours de mon séjour proposer deux réunions,, l'une aux moniteurs, l'autre aux jeunes avec chacune leurs dispositifs propres.
Réunion avec les moniteurs Cette réunion animée de façon non directive était apparemment centrée sur une tâche : que pensent les moniteurs de cette question : "le rôle des centres de vacances dans les rencontres franco-allemandes" ? Je rendrai compte, par quelques remarques, des dispositifs de cette réunion très curieuse qui a semblé se dérouler en enfilant les malentendus:
La réunion avec les jeunes J'avais annoncé aux jeunes que je ferais une réunion où participeraient ceux qui le désiraient. Il y aurait dans cette réunion des jeux. J'avais profité de la division du réfectoire en deux tentes séparées pour annoncer à cette réunion deux contenus légèrement différents sur un même thème sybillin : "14-18". Je dus me rendre compte que la communication entre jeunes n'était guère intense puisqu'il ne me fut posé aucune question sur mes annonces différentes. Peut-être que l'acte d'annoncer "es autorité" réalisé par un adulte suffisait à susciter l'attente et la passivité sur la suite... Je rappelais au début de la réunion (trente jeunes environ) que tous étaient venus parler sur un thème : "14-18"; je dis ensuite que je n'interviendrais plus jusqu'à nouvel ordre. Le groupe de jeunes Français s'amusa beaucoup à triturer dans tous les sens la connotation guerrière de 14-18 pendant que les jeunes Allemands les observaient avec un sentiment d'anxiété partagé par le moniteur allemand présent, assez manifestement moins provoqué semble-t-il par le thème que par l'aspect informel, "pas très sérieux" ou déroutant de cette réunion. Les différences ou réactions créées par ce dispositif ne firent que se renforcer aboutissant à une situation paradoxale : plus le groupe de jeunes Français se passionnait au jeu' plus le groupe de jeunes Allemands à part un ou deux se tenait à distance. J'annonçais enfin, sentencieux et feignant la mauvaise foi, que j'avais mal compris ce qui venait de se dire puisque je n'avais pensé, en disant 14-18, qu'à les désigner eux, la classe d'âge 14-18 ans. De ce maniement de l'ambivalence sémantique des énoncés s'échappa un effet de connaissance renforçant les différences observées : les jeunes Français se centrèrent sur ce thème accompagnés de quelques jeunes Allemands, pendant que le gros de ce groupe se détachait un peu plus encore. Je proposais ensuite un jeu de rôles où un jeune Français jouerait un jeune Allemand rencontrant un jeune Français joué par un jeune Allemand. Mais les jeunes Allemands pourtant à nouveau intéressés n'osèrent pas se lancer en cette exploration. La réunion se termina par une série de jeux de rôles réalisés par les jeunes Français mettant en valeur un côté manifestement dramatique de leur vie de jeunes d'où il résulta cette double interrogation :
Une rencontre avec "trois déviantes" du centre me permit d'affiner ces questions. Elles vivaient ce centre sur le souvenir d'un séjour datant d'un an en un autre centre de vacances ayant été totalement inencadré semble-t-il. Cet inencadrement, ce centre sans activités instituées, sans temps plein, leur est resté comme une chance inouïe d'ouverture au monde, de prise en charge de soi et de son corps. Mais elles n'ont pu dans ce centre en Gironde et avant dans leur famille et au lycée, que re-susciter cette idée de liberté en un repli un peu compulsif sur ce passé rationalisé de bonheur -bonheur perdu- et s'enfoncer en des tensions et des conflits parfois vifs. Les jeunes ayant passé en centres de vacances vivent-ils le retour dans leurs institutions d'origine respectives en ré-investissant sur l'idée d'une liberté perdue, emblème idéal et en tant que tel comme manque, forclos -un possible invraisemblable ? |