Arbeitstexte de travail

EVALUATION DES RENCONTRES INTERNATIONALES

Jacques Demorgon, maître de conférences, Université de Reims

Sommaire

 

 

Les rencontres internationales et interculturelles : pour une évaluation des processus effectivement mis en œuvre.

Sommaire

1. Une fausse piste : prétendre évaluer "la rencontre" sans définir ce qui s'y fait. Un vrai chemin pour la rencontre et son évaluation : du simple "contact" aux coopérations définies.

2. D'une vision idéologique simpliste à une vision scientifique complexe des processus mis en Ïuvre lors d'une rencontre. Exemple : Dynamique de la relation entre ouverture et fermeture.

3. Des rencontres avec... ou sans... "l'altérité"

4. Bases théoriques pour des évaluations de rencontres

5. Opérationaliser les fonctionnements adaptatifs des conduites pour évaluer leur mise en Ïuvre dans les rencontres.

 

1. Une fausse piste :
prétendre évaluer "la rencontre" sans définir ce qui s'y fait. Un vrai chemin pour la rencontre et son évaluation : du simple "contact" aux coopérations définies.

Juger avant d'avoir vu, avant de connaître, telle est la signification classique de la notion de préjugé. Mais on sait maintenant que le fait de voir, de connaître, de se rencontrer peut renforcer les préjugés déjà présents, voire en créer d'autres.

De nombreuses études expérimentales en psychologie sociale ont été faites sur ces questions. Les premières remontent à G.W. Allport et datent des années 1950.

Ce n'est pas le contact en tant que tel qui obtient miraculeusement l'effacement des préjugés. Certaines sortes de contact peuvent y parvenir mais d'autres peuvent même renforcer les préjugés. Il importe en particulier de distinguer ici entre les différents niveaux humains où se situent les expériences.

Ainsi, les préjugés à l'égard d'une personne, d'un groupe peuvent disparaître à la fréquentation régulière de cette personne, mais les préjugés à l'égard des autres membres du groupe peuvent complémentairement se renforcer.

Un progrès dans la perception objective peut se manifester également en ce qui concerne la totalité d'un petit groupe et ne pas se répercuter pour autant sur l'ensemble des nationaux dont fait partie ce petit groupe.

Il importe aussi de réintégrer ces niveaux personnels et groupaux d'un point de vue macro-social. Nous voulons dire par là que les préjugés ne relèvent pas que des niveaux interpersonnels et intergroupaux. Ils sont liés au plan des stratégies internes à une nation, comme à celui des stratégies entre les nations ou les Etats. On a vu naguère, en France, se répandre soudain, en lieu et plan d'une vision critique fréquente, une idée très favorable aux conceptions et aux modalités pratiques de la formation à l'apprentissage dans l'entreprise allemande . A ce moment, on occultait des faits soulignés hier (l'Etat républicain garant de la neutralité de la formation du citoyen face aux entreprises privées). Et on en soulignait d'autres hier masqués (cet enseignement était trop généraliste et mal adapté aux besoins réels des entreprises).

L'idée que, dans certaines situations et conditions, le contact ne suffit pas à enrayer les préjugés et peut même les développer est davantage évoqué qu'autrefois. Ce n'est pas en raison d'une meilleure connaissance de quelques travaux expérimentaux . Si un certain public s'est saisi en hâte d'un résultat partiel pour le monter en épingle, c'était pour pousser l'idée qu'il vaut mieux que chacun reste chez soi si l'on veut éviter les préjugés. Toutefois, l'exploitation idéologique, par d'autres, d'un résultat scientifique partiel, ne doit pas nous conduire à ne rien tirer de ce résultat.

Le contact interculturel ne doit pas être pris comme un fait brut qui entraînerait, ipso facto, des conséquences bénéfiques (suppression des préjugés) ou maléfiques (leur renforcement). Il faut savoir quels contacts ont voulu programmer les responsables institutionnels. Et quels contacts ont réellement mis en Ïuvre les publics concernés.

Le contact n'est ni un moyen en soi, ni une fin en soi ; il est une donnée qui prend des sens différents en fonction des volontés profondes des uns et des autres. Ces volontés peuvent choisir des perspectives restrictives ou constructives.

Ce qui, dans une société, est indiqué, comme valeur ou non, par les diverses instances de jugements et d'opinions, officielles ou de prestige, est aussi susceptible d'avoir une influence sur les orientations de perception et d'appréciation au sein d'une autre nation voisine et influençable.

Mais surtout, on ne peut en rester aux aspects perceptifs et évaluatifs qui reposent sur des contacts en extériorité. Il faut en venir à la prise en compte de contacts beaucoup plus actifs entraînant des coopérations. Celles-ci permettent une compréhension plus affinée des autres en fonction des situations concrètement partagées.

Si certains aujourd'hui soutiennent que le contact peut développer les préjugés, ce n'est pas parce que c'est une idée plus objective, c'est bien au contraire une idée "stratégique" qui leur permet de conclure à la validité de solution de non contact. Le point de vue opposé est certes tout aussi stratégique.

Ce n'est donc pas le contact comme tel qui renforcera ou diminuera les préjugés, c'est ce qu'on souhaite faire, inconsciemment ou stratégiquement, du contact ou du non contact.

Entre les deux attitudes, on a même pu voir se former des positions visant à maintenir deux ensembles sociaux à l'abri de toute influence de l'un sur l'autre. L'ethnologie nous donne des exemples saisissants. On a même pu voir des stratégies commerciales entre deux groupes tribaux, se dérouler en tentant de supprimer tout contact, tellement le lieu et le moment de l'échange sont supposés présenter des risques lourds de violence.

Pour y parvenir, les solutions choisies peuvent être très contraignantes. Par exemple, les échangistes devront procéder dans le silence absolu. A l'extrême, ils n'entreront pas en contact. On connaît le cas de ces peuples dont l'un vient par la mer déposer ses produits sur la plage puis s'en retourne au large. Il revient ensuite rechercher les produits qu'entre temps, l'autre population est venue déposer en échange .

Ce serait un peu facile d'imaginer que tout cela est depuis longtemps périmé dans les contacts commerciaux internationaux d'aujourd'hui. Certes, on se rencontre, le contact a généralement lieu plus facilement mais il n'installe pas pour autant la compréhension. Est-ce qu'on se parle vraiment ? Et si l'on se parle, est-ce que l'on s'écoute vraiment ?

Nous disposons, grâce aux enquêtes, faites sur le terrain de nombreux exemples soulignant les faiblesses de ces communications. Ainsi, la filiale française d'une grande firme chimique allemande - qui a pour client une grande firme française d'automobiles - ne saura pas entendre l'argumentation de celle-ci lui demandant de modifier sa peinture. Ce problème aurait cependant pu passer pour technique et donc justiciable d'un accord objectif facile. Mais pour cette firme allemande, son produit est d'une telle qualité qu'il est impensable de vouloir le lui faire modifier.

Travailler pour les entreprises, à vaincre ici les préjugés issus de chaque culture nationale, est une tâche toute nouvelle et difficile, dont peu ont encore pris conscience. Même si les études dans cette direction commencent à voir le jour .

Il y a tout un travail à faire pour donner aux contacts un sens favorable au départ et un travail plus grand encore pour que ce sens demeure favorable à l'avenir. La vraie question est donc, à chaque fois : quels processus sont effectivement mis en Ïuvre ? Pour quoi faire ? Et comment le sont-ils ?

 

2. D'une vision idéologique simpliste à une vision scientifique complexe des processus mis en oeuvre lors d'une rencontre.
Exemple : Dynamique de la relation entre ouverture et fermeture.

Il conviendrait de ne pas se précipiter d'une position idéologique (dire que la rencontre renforce les préjugés) à la position opposée (dire qu'elle les diminue). Le point important qui se dégage est justement que la rencontre, selon ce qui s'y déroule, peut parvenir aussi bien au premier des résultats qu'au second. La question est, dès lors : Comment concevoir la rencontre pour qu'elle puisse obtenir les résultats que nous souhaitons ? A savoir une meilleure compréhension, par et pour de meilleures coopérations.

Cela indique qu'il ne saurait y avoir de sens à faire l'évaluation d'une rencontre sans avoir au préalable défini les finalités (supposées ou proposées) et les processus en conséquence mis en oeuvre.

Le but est-il avant tout de supprimer ou de réduire les préjugés ? Et pourquoi pas alors même en restant chacun chez soi, à l'abri derrière ses frontières renforcées ?

Il convient de ne pas se précipiter à répondre non. On se laisse trop facilement emporter par l'idéalisation des bonnes relations souhaitables entre personnes et groupes, indépendamment des appartenances ethniques ou nationales.

Il est évident que, pendant la rencontre, chacun doit pouvoir exprimer ses caractéristiques personnelles. La rencontre ne doit donc pas mettre en cause les identités individuelles ou collectives qui sont aussi "en rencontre", à travers ces expressions personnelles. Elle ne peut pas davantage mettre entre parenthèses les émotions et les sentiments liés aux chocs interculturels. Même si toute cette affectivité première est susceptible de "nourrir" des préjugés anciens ou d'en susciter de nouveaux.

Quelles que soient les retombées négatives, possibles ou réelles d'une rencontre la conclusion dernière ne peut pas être de supprimer toute rencontre.

Si nous le disons, c'est parce qu'aujourd'hui encore, les tendances ségrégationnistes ou simplement isolationnistes, restent extrêmement fortes, ici et là. A savoir qu'elles prennent leur origine dans un fonctionnement humain profondément naturel. Tout pôle d'existence, - personnel, institutionnel, régional, national -, est nécessairement conduit à équilibrer son ouverture et sa fermeture à son environnement.

Si une rencontre aboutit à un renforcement des préjugés, ce renforcement n'est-il pas en fait le symptôme d'un déficit dans la possibilité de recourir à une certaine fermeture nécessaire, à ce moment là ?

Une évaluation simpliste des rencontres aurait pu poser le problème en termes de positivité de l'ouverture et de la négativité de la fermeture : une rencontre réussie serait celle dont les gens ressortent en étant plus ouverts. C'est clair, c'est simple et on entend souvent cette proposition : "Vaincre les préjugés, s'ouvrir à la connaissance de l'autre". Ceux qui pensent ainsi oublient la moitié du problème. En effet, ce qu'ils dénoncent comme fermeture est tout autant nécessaire et fonde même la base sur laquelle peut se produire l'ouverture. Il s'agit là de deux orientations opposées tout aussi nécessaire l'une que l'autre à notre adaptation. Les biologistes en ont donné de nombreux exemples, très saisissants, comme c'est le cas de A. Bourguignon dans "L'homme imprévu".

Abandonnons ce préjugé qui valorise l'ouverture et dévalorise la fermeture alors qu'elles n'ont leur véritable sens que l'une par l'autre. C'est plutôt leur interdépendance qu'il conviendrait de définir et d'évaluer.

Evaluer sans définir la complexité de l'adaptation, c'est n'évaluer que des choses caricaturales, tronquées, fausses. A quoi bon aligner des personnes sur une ligne de départ, pour les juger sur une ligne d'arrivée, à partir de produits tels que l'ouverture à l'autre, alors que cette ouverture si elle n'est pas reliée à sa garantie de fermeture n'est en fait qu'une apparence. Au delà de son expression et même de sa mise en Ïuvre dans la rencontre, elle pourra ensuite être démentie dans les faits, hors du milieu privilégié de la rencontre. Il faudrait donc plutôt se soucier d'une évaluation des processus d'équilibration par lesquels au cours de la rencontre les personnes sont parvenues à s'adapter entre de multiples fermetures et de multiples ouvertures. Et par quels processus d'apprentissages elles y sont parvenues ? Grâce à quels adjuvants, quelles facilitations ?

Là encore il n'y a pas l'ouverture en général ou la fermeture en général mais leurs diverses régulations dans les différents secteurs d'activité et de représentation mis en oeuvre lors de la rencontre.

L'inventivité des solutions des uns et des autres, la résurgence des échecs ici ou là, tel est l'intéressant et profond travail d'évaluation qui mérite de nous préoccuper.

 

3. Des rencontres avec... ou sans... "l'altérité"

Une autre façon de voir les choses est donc nécessaire.

La rencontre, volontaire ou involontaire, de bonne ou de mauvaise qualité (?), fait désormais partie du destin commun des êtres humains en cette phase de mondialisation. Il ne s'agit donc pas d'évaluer si la rencontre volontaire est souhaitable ou non, bénéfique ou non. Il faut au contraire travailler à sa transformation positive de façon à ce qu'elle puisse être utile aux rencontres involontaires qui se produisent de toute façon.

Si les préjugés sont renforcés par telle rencontre particulière, c'est que ce type de rencontre est à revoir et non la rencontre en général à supprimer.

Les préjugés ne sont pas renforcés parce que l'on a jugé après la rencontre (post-jugé). Mais, au contraire, parce que l'on a continué à ne pas pouvoir bien juger (méjugé), malgré la rencontre. Mais pourquoi est-ce en fin de compte si difficile ? Pourquoi ces préjugés qui devraient être "démontés" par la rencontre ne le sont pas ? On ne voit pas assez que, dès notre socialisation, nous sommes déjà, incidieusement ou directement, orientés vers une pensée positive ou négative concernant tel pays, telle nationalité, tel type de groupe, tel type de personnes. Mais ce qui fut alors construit, au cours de cette socialisation, ne peut être assimilé au seul préjugé. Car celui-ci opère aussi au titre d'une certaine classification au plan cognitif ; au titre d'une certaine identification ou contre-identification, au double plan cognitif et affectif. On veut supprimer un préjugé sans voir qu'il est intimement et profondément tissé dans la base opératoire et dans la base énergétique ou affective de nos représentations de nous-mêmes et de l'autre. Défaire ce tissage et le refaire autrement n'est pas une petite affaire qui relèverait d'une courte influence reçue lors d'une rencontre occasionnelle. En maintenant son préjugé, la personne sait confusément que ce n'est que secondairement lui qu'elle maintient. Principalement ce qu'il lui faut conserver, c'est la capacité opératoire qui s'est formée aussi à l'occasion de ce préjugé, capacité opératoire qui ne sait pas qu'elle peut s'en déprendre sans se perdre si elle est capable d'élire d'autres contenus. Faire perdre à quelqu'un son préjugé, c'est une belle intention, encore faut-il ne pas lui faire perdre en même temps ses repères de classification et d'identification qui soutiennent son organisation du monde et son estime de lui.

L'erreur commise à la base résulte de l'adhésion fréquente du sens commun à une conception empirique de la connaissance et de l'action. D'après cette conception, il suffirait de rencontrer l'autre, de facto, en chair et en os, pour qu'aussitôt le préjugé à son égard soit révolu. Il n'en est rien puisque l'autre n'est pas un simple donné perçu mais une réalité construite à travers la construction de notre propre personnalité culturelle, ethnique et nationale.

Dès lors la rencontre "véritable", celle qui mérite seule ce nom, est la rencontre de l'altérité. Et cette rencontre-là ne peut se faire qu'à partir de certains changements dans notre fonctionnement habituel. Trois niveaux de changement peuvent être distingués.

D'une part nous devons passer par l'acceptation de moments d'incompréhension concernant certaines conduites des autres. Ensuite, nous devons prendre conscience de nos propres particularités de conduite et du fait qu'elles nous définissent, nous aussi, comme un autre et non comme l'être universel que nous pensons être. Et ces particularités qui sont nôtres, il nous faut être à même de les percevoir, en tant qu'elles sont, à ce moment là, incompréhensibles pour les autres.

La rencontre véritable ne peut avoir lieu que comme rencontre d'une double altérité fondamentale.

 

4. Bases théoriques pour des évaluations de rencontres

On se référera à quatre perspectives.

  • D'abord la perspective des trois niveaux d'apprentissage tels que les a présentés l'Américain Gregory Bateson, théoricien de la communication systématique et fondateur de l'école californienne de Palo Alto.
  • Ensuite la perspective des deux processus antagonistes qui permettent notre fonctionnement adaptatif tels que les a définis le psychologue suisse Jean Piaget.
  • Plus avant dans le présent texte nous emprunterons à l'analyse transactionnelle d'Eric Berne et à ses quatre positions fondamentales d'existence.
  • Enfin dans un second texte accompagnant celui-ci nous développerons plus en détail "les objectifs et les méthodes d'évaluation de la communication dans la rencontre franco-allemande."

 

1) Les trois niveaux d'apprentissage de Bateson, l'évaluation d'une rencontre internationale ne saurait les confondre.

Au premier niveau, on a un simple déconditionnement et reconditionnement des ressentis, des pratiques, des conduites de fait mais non encore de leurs références de base. On trouvait l'autre dépourvu d'attrait, inquiétant ou même antipathique. Les activités conduites avec lui pendant la rencontre nous le font maintenant trouver intéressant, rassurant, sympathique.

Au second niveau d'apprentissage, ce sont les bases de référence de nos conduites et de nos jugements qui sont maintenant reconsidérées. Par exemple, comme nous l'avons vu précédemment, au lieu de valoriser naïvement l'ouverture, nous savons qu'elle doit toujours être couplée à la fermeture dans des équilibres complexes. Dès lors nous ne regardons plus la fermeture en nous ou chez les autres de façon purement péjorative.

Au troisième niveau d'apprentissage, les structures mêmes de notre construction personnelle sont reprises en compte et remises en cause.

Notre rapport au monde, à l'autre et à nous-mêmes en est changé. Par exemple, un tel apprentissage peut nous conduire à ne plus vivre désormais dans une limitation de notre existence à notre région, à notre nation, sans référence aux autres et à leurs cultures. Il ne s'agira pas d'un simple ajout d'intérêt et de connaissance mais d'une référence devenue permanente à des caractéristiques et à des fonctionnements différents des nôtres.

Un deuxième exemple, plus simple et plus fréquent. Des stagiaires - dans ces rencontres qui font partie de cycles de formation-recherche, c'est-à-dire qui bénéficient d'une périodicité dans la durée, - ont évolué sur un point qui n'est qu'en apparence facile. Ils sont parvenus à vivre en familiarité continue avec l'incompréhension, dans des secteurs où ils avaient d'abord besoin de l'éviter à tout prix, sans perdre pour autant le désir de son éventuelle résolution.

Dans les rencontres internationales et interculturelles cela peut éventuellement se produire dans les rencontres expérimentales de formation-recherche qui s'étendent sur une longue durée périodisée.

Les conditions actuelles de l'évolution internationale rendent ces phénomènes plus fréquents qu'autrefois.

L'exemple actuellement le plus impressionnant est celui des Allemands de l'ex-RDA, confrontés à un bouleversement entier de leurs principales structures personnelles habituelles. Hier, on comprenait plus souvent ce troisième niveau d'apprentissage en référence au domaine des crises spirituelles et des conversions religieuses.

 

2) Après cette référence à Bateson, regardons maintenant du côté des formulations piagétiennes sur l'adaptation.

Celle-ci ne peut se faire que par le fonctionnement des deux processus inverses que sont l'accommodation et l'assimilation.

A travers l'accommodation, je suis modifié par le monde extérieur qui m'impose sa structure. Je m'accommode à lui. Ainsi ma pupille sera contrainte à la fermeture ou à l'ouverture en fonction de l'intensité de la lumière ambiante.

Par l'assimilation, je modifie le monde extérieur en fonction de mes propres structures. Je l'assimile à moi. Ainsi des aliments que j'ingère et qui vont constituer ma propre matière et ma propre énergie.

Nous donnons ici le sens objectif de ce mot "assimilation", objectif dans la mesure où il est emprunté à la physiologie et où il a été repris dans le même sens par Piaget pour être appliqué à la psychologie. Mais on sait qu'en sociologie de l'immigration où les idéologies sont fortement marquées, ce mot reçoit une acception péjorative. On lui substitue le mot "intégration". On augmente par là la confusion des notions. En effet, si intégration veut dire assimilation de l'autre à notre culture, ayons la franchise du mot assimilation. Si intégration veut dire intégration de deux cultures alors les exemples en sont rares.

Nous voyons ici ces processus assimilateurs et accomodateurs, à leur base. Ils sont les mêmes à des niveaux supérieurs de complexité. Comme c'est justement le cas lors d'une rencontre avec des participants d'une autre nationalité et d'une autre culture.

Une rencontre met nécessairement en oeuvre une gestion plus ou moins équilibrée de l'accommodation (modification de soi sous l'influence de l'autre) et de l'assimilation (modification de l'autre sous l'influence de soi), par rapport à tel ou tel des secteurs de perception et d'action qui ont pu être vécus au cours de la rencontre. L'observation et l'analyse d'une telle gestion pourraient faire l'objet d'évaluations diverses "éclairantes" et formatives.

Nous l'avons déjà souligné : contrairement au préjugé empiriste, le fait de la rencontre ne peut pas impliquer par lui seul que désormais l'on va bien juger les personnes rencontrées. Les interactions lors d'une rencontre sont vécues comme de simples moments interpersonnels occasionnels. Le projet de connaître l'autre et de se connaître soi-même jusqu'aux racines culturelles ne peut être qu'un projet rare, libre, difficile à partager. Couramment, au contraire, l'anxiété, due à l'ignorance de l'autre, n'est pas surmontée. Les personnes sont actives mais l'autre peut être un obstacle à leurs projets. Elles vont mettre en jeu dans leurs conduites des aspects cognitifs et affectifs. Mais cela au hasard et dans le désordre du vécu. Ce qui conduira, selon les cas, à des conjonctions, des coopérations ou des divergences et des conflits.

Les deux modèles de référence, classiques, que nous avons rappelés (batesonien et piagétien) tiennent justement compte de tous ces aspects des activités des personnes en rencontre. Il ne s'agit pas ici d'évaluer simplement si elles ont été actives ou non du point de vue des thèmes abordés ou des tâches ou jeux proposés mais si elles l'ont été (et comment ?) par rapport au fait de la double altérité (celle de l'autre et la leur propre). Ce travail à partir de l'altérité implique l'action proprement dite mais aussi les désirs, les affects et tout autant la volonté de connaissance.

L'intelligence est particulièrement requise dans la pratique de l'échange international et interculturel. Encore faut-il qu'elle puisse bénéficier de certaines données d'information d'une réelle culture critique mais aussi d'un éveil de l'imagination. Elle ne peut être remplacée par la perception et l'habitude, encore moins par le conditionnement. Même si cela peut apparaître comme un programme plus facile.

 

5. Opérationaliser les fonctionnements adaptatifs des conduites pour évaluer leur mise en oeuvre dans les rencontres.

Une évaluation de processus évolutifs ne devrait pas être conçue comme une évaluation de résultats attendus. On n'évalue ni des personnes, ni des résultats mais des conduites. Celles-ci sont constituées sur la base de processus antagonistes que nous devons connaître, tels que "ouverture-fermeture", "unité-diversité", "accomodation-assimilation", "instant-durée", "changement-continuité", etc.

Nous pourrions alors relier 1) l'histoire de l'expérience personnelle qui va de la mémoire anecdotique à la mémoire sémantique. 2) la théorisation qui tient compte des phénomènes de répétition et de complexité des situations et des conduites, non seulement au plan interpersonnel de la rencontre mais encore au plan sociologique de son environnement.

Dès lors la rencontre serait productrice de jugements de réalité et de jugements de valeur, engendrés par les co-actions, les co-opérations des personnes à l'oeuvre dans leurs environnements externes et internes, en partie partagés.

Elle ne peut pas être évaluée indépendamment de certaines équilibrations que des personnes recherchent ensemble.

L'évaluation de la rencontre doit porter sur la richesse et la cohérence de ces fonctionnements. Ce sont eux, ainsi améliorés, qui permettront à d'autres rencontres internationales et interculturelles de devenir plus facilement dynamiques et fructueuses.

Les évaluations devraient ainsi partir clairement des couples d'opposés qui sont à la base des différences dans la gestion des difficultés.

En voici quelques-uns sur lesquels il faudrait revenir en détail : Fermeture/-ouverture - action/-connaissance - ressemblance/ différence - anxiété/-certitude - valorisation/-dévalorisation - stabilité/-changement - continuité/-discontinuité, etc.

C'est dans ces couples d'opposés et dans leur gestion que l'on trouvera les racines affectives et opératoires de la résurgence nécessairement continuelle des préjugés.

Ainsi, la constitution identitaire des personnes requiert la gestion de directions opposées telles que l'identification contre l'autre, l'identification à soi-même, l'identification dans un "nous". Des faiblesses dans les deux dernières identifications citées constitueront un déficit identitaire. Celui-ci tentera de se combler par un renforcement de l'identification contre l'autre. Pour une telle constitution personnelle, il sera difficile d'y échapper car il n'y aura pas nécessairement d'autres possibilités de réassurance contre l'anxiété.

Comme on le voit, les processus identificatoires peuvent aboutir à différentes gestions de la valorisation et de la dévalorisation.

Un exemple connu et fort utilisé dans divers secteurs, éducatifs, professionnels, est celui, proposé par Eric Berne, de la valorisation de soi associée ou dissociée à la valorisation des autres.

Quatre solutions ont été retenues par Berne :

1. Valorisation des autres et dévalorisation de soi : sentiment voire complexe d'infériorité.

2. Dévalorisation des autres et valorisation de soi : sentiment voire complexe de supériorité.

3. Double dévalorisation de soi et des autres : "pessimisme".

4. Double valorisation de soi et des autres : "optimisme".

Ces valorisations et dévalorisations qui ont pour fonction de conforter l'assurance identitaire utilisent des groupes d'appartenance et des groupes de référence plus souvent valorisés et des groupes opposés plus souvent dévalorisés. Stéréotypes, préjugés voire xénophobies risquent toujours d'être déterminés par les déficits identitaires entraînant la dévalorisation des autres.

Il importe de souligner que ces classifications affectives ne pourraient pas être faites si les bases intellectuelles, logiques de la raison humaine ne le permettaient pas.

Or une classification est une opération conventionnelle, toujours relative. Elle consiste à réunir des êtres, par ailleurs différents, sous l'angle d'au moins une de leurs ressemblances. Dans le code de la route on parlera de véhicules pour évoquer des engins fort différents. Ils sont cependant réunis ensemble sous ce terme, en référence au fonctionnement réglé de la circulation.

La relation asymétrique ou "série" consiste à ordonner des êtres, par ailleurs ressemblants, sous l'angle d'une dimension dans laquelle ils diffèrent. Des camions ou des bateaux pourront être ordonnés selon leur tonnage.

Mais classer, c'est ainsi mettre à part, isoler, souligner une caractéristique sensée convenir, par exemple, à un ensemble de personnes. La "catégorisation" est comme une sorte de ségrégation mentale. La "sériation", de son côté, dans la mesure où elle ordonne aussi bien des personnes, en fonction d'une dimension, constitue les unes comme supérieures, les autres comme inférieures. Les données cognitives comme les données affectives permettent toutes sortes de jeux sur les différences et les ressemblances. Mais les joueurs ne voient et n'utilisent qu'une partie des combinaisons de ressemblances et de différences. Et ces représentations, qui sont les leurs, ils les tiennent trop souvent pour l'ensemble de la réalité. Cela parce que le travail intellectuel, logique, est alors subordonné dans sa plus grande part au service de l'affectivité identitaire.

La lutte contre les préjugés est une entreprise multiple, complexe, difficile. Elle met en jeu toute une série de plans sociaux : religieux, politique, économique. Mais aussi toute une série de plans individuels. Nous l'avons vu, on traite trop souvent les préjugés soit comme de simples erreurs de connaissance, soit comme de simples résistances affectives. Il faudrait au contraire insister sur l'interdépendance des plans cognitifs et affectifs, entre eux et avec le plan de l'imagination et des valeurs. On ne se rend pas assez compte du fait qu'enlever des préjugés, c'est en même temps enlever de la catégorisation, de la caractérisation. C'est bousculer l'organisation mentale et affective de quelqu'un.

On tente souvent avec les meilleures intentions morales et pédagogiques, de mobiliser une affectivité de l'amour contre une affectivité de la haine. On tente de mobiliser une information dite objective, complète contre une information partiale et partielle. Mais ce que l'on veut remplacer joue plusieurs rôles. On néglige la nécessité de mettre en place les substitutions indispensables.

La solidarité de l'affectif, du cognitif et de l'imaginatif exigerait que l'on puisse évaluer dans les rencontres comment peuvent être favorisées des évolutions permettant l'accès à de nouvelles catégorisations quand les catégorisations habituelles sont mises en cause. On sait bien à quel point chacun se contente si souvent de catégorisations pauvres comme "les bons et les mauvais", même si cela n'est pas dit ainsi. Parfois les catégories employées sont même vulgaires. On critique souvent les généralisations telles que celles de Hall désignant les Allemands comme plus monochrones et les Français comme plus polychrones . Sans doute, ces caractérisations ne sont que descriptives. Mais elles sont de toute manière bien supérieures aux caractérisations issues des mauvaises humeurs ordinaires.

L'évaluation des rencontres internationales et interculturelles ne peut donc pas être effectuée dans les simples termes d'une lutte gagnante ou perdante, contre les préjugés.

Elle ne peut l'être, positivement, qu'en termes de stratégies évolutives essayées par les participants. Ce sont ces essais, repris et développés, qui vont déterminer les rencontres dynamiques et fructueuses.

Les évaluateurs devraient tenter : 1) de modéliser les différents essais des participants. 2) d'établir quels problèmes ils parviennent ou non à résoudre.

Ce sont ces essais, modélisés, qui, redonnés aux uns et aux autres, communiqueraient à tous un élargissement des problématiques et des solutions. Cet élargissement serait le seul gage d'un accès à la complexité caractéristique des besoins individuels et sociaux, dans ce domaine nouveau de l'interculturalité.

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