POUR LE DEVELOPPEMENT D'UNE COMPETENCE INTERCULTURELLE EN EUROPE.
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V. COMMENT PASSER A DES FORMATIONS INTERCULTURELLES ELARGIES ET APPROFONDIES ? Nous venons d'évoquer tout un ensemble de formations interculturelles. Plusieurs déjà mettent en oeuvre des réflexions sur leurs pratiques sinon des recherches plus systématiques sur les objectifs et les moyens des apprentissages interculturels. Le groupe de travail voudrait accompagner et prolonger ces tentatives d'élargissement et d'approfondissement. L'élargissement peut résulter du développement de la mondialisation en cours. Il impliquera de nombreux secteurs, éducatif, économique, diplomatique, militaire, où se manifestent de plus en plus des situations interculturelles. L'approfondissement ne sera obtenu qu'en traversant d'abord certains groupes de difficultés fondamentales que nous avons commencé à rencontrer. 1) Tout d'abord, il faut dépasser le dilemme : cultures nationales, culture européenne. 2) Ensuite, il faut souligner que des formations interculturelles approfondies ne sauraient être constituées comme un simple corps de connaissances et de pratiques apprises. Elles mettront nécessairement en jeu des projets à la fois existentiels et institutionnels. Elles associeront souci de la connaissance objective et désir d'engagement subjectif. 3) Elles relieront l'ensemble des niveaux de l'individuel et du social, à travers les problèmes et les phénomènes identitaires. Elles traiteront des relations interrégionales dans l'ensemble national et des relations internationales dans les ensembles continentaux. Elles feront donc travailler l'espace entre le scientifique et le politique. 4) Enfin, ces formations interculturelles élargies doivent être en mesure de continuer à se renouveler, à s'approfondir, en s'appuyant sur de nouvelles orientations de recherche mettant en oeuvre une épistémologie plus rigoureuse et plus féconde. Ces formations et leurs recherches devront en effet articuler, équilibrer la prise en compte des ressemblances et des différences dans la comparaison interculturelle. Elles y parviendront par une association constante des trois opérations fondamentales de la pensée : généraliser, particulariser, singulariser. Cette association sera mise en oeuvre pour comprendre la genèse culturelle comme système en devenir toujours en partie problématique. Et cela, en premier lieu, entre les possibilités humaines fondamentales, adaptatives ou non, et les orientations culturelles qui donnent déjà des réponses, mais plus ou moins satisfaisantes. D'où des dynamiques diversement poursuivies entre le passé et le présent, entre les secteurs des activités humaines, entre les niveaux de l'organisation sociétale et les multiples stratégies qu'ils impliquent.
1. Dépasser le dilemme cultures nationales, culture européenne. Comme toujours, lorsque les situations sont complexes, ce sont les solutions de facilité qui se présentent d'abord. C'est ainsi que l'on a vu s'affirmer une tendance à vouloir que le développement d'une culture européenne puisse effacer la multiplicité des problèmes résultant des différences régionales et nationales. Cette tendance a suscité des réserves et même des hostilités profondes. L'européanisation a été vue tantôt comme idéalisation utopique, tantôt comme uniformisation technocratique. Dans les deux cas, c'était faire bon marché des adhésions populaires à des identités régionales et nationales. Celles-ci se sont présentées comme des références fondamentales qui ne pouvaient pas facilement donner lieu à des harmonisations secondaires. La troisième solution s'est alors un peu mécaniquement imposée comme une sorte de collage juxtaposant les positions précédentes. A côté des références culturelles régionales et nationales réactualisées, on maintient systématiquement une référence à une culture européenne supposée présente et active. Le groupe de recherche et de réflexion a trouvé souhaitable de prendre position contre de telles simplifications et généralisations. Il faut dépasser l'opposition cultures nationales, culture européenne, et le faire autrement qu'à travers la mécanique de la juxtaposition. Une quatrième voie plus féconde est heureusement à l'oeuvre mais de façon encore trop marginale. Elle cherche à permettre, par de multiples canaux et dans de multiples situations, un développement de contacts et d'échanges approfondis et prolongés. Elle cherche à favoriser par là des possibilités d'évolutions et d'innovations culturelles. Ces évolutions ne sont ni le calque d'un nouveau modèle culturel européen ni le décalque des cultures nationales. Dans cette optique, le groupe s'est interrogé sur la mise en place d'un diplôme européen spécialement adapté aux programmes internationaux d'échanges de jeunes. Cette mise en place peut sembler réalisable car les organisateurs de tels programmes n'ont pas à se battre avec une tradition semblable à celle (importance propre et autonomie relative) dont disposent d'autres institutions éducatives comme les universités. Mais ces organisateurs dépendent, au plan financier, des programmes décidés par les instances publiques et communautaires. Ils sont de ce fait tributaires des institutions qui travaillent en faveur d'une intégration européenne, intégration qui, on le sait -quand on parle du déficit démocratique- est trop unilatéralement pilotée du haut de la pyramide des décideurs. Ainsi les moyens financiers européens pourraient conduire à imposer des règlements pour un diplôme commun en triomphant de dimensions précieuses, d'origines nationales, régionales, institutionnelles, professionnelles. On peut en effet s'interroger sur l'utilité d'une homogénéisation. On peut trouver au moins trois raisons d'être réservé à l'égard de cette volonté de régulation par le haut au détriment d'un développement, à la base, d'évolutions et de modèles pluralistes dans ces formations d'animateurs de programmes internationaux de rencontres. a) Les expériences pratiques recueillies au cours de ces programmes, depuis une vingtaine d'années, montrent que le travail dans ce domaine est plus efficace lorsque l'identité et le profil professionnel des animateurs sont marqués par leur culture nationale respective que lorsqu'ils le sont par l'idée d'une intégration européenne dont la conception déjà serait jugée acquise. Les meilleurs animateurs, ici, ne sont pas de simples aiguil-leurs de la communication mais des individus curieux, eux aussi, de sonder les spécificités, voire les limites de leur culture face à celles des autres cultures. b) Une centralisation, par exemple supranationale, des formations pourrait certes contribuer à harmoniser (homogénéiser) et à canaliser la diversité des organisations et des formes données aux programmes des rencontres. Mais on risquerait ainsi de réduire le nombre des médiateurs culturels qualifiés. On peut supposer que les personnes et les formes particulières et/ou inhabituelles de conduite -ne s'accordant pas avec certains critères établis dans l'abstraction d'une conception centralisatrice- seraient vite éliminées. Alors que les autres s'adapteraient encore davantage aux directives officielles. Il en irait de même pour les contenus des programmes. Ceux-ci devraient se soumettre à des obstacles nouveaux pour être reconnus comme projets dignes d'une subvention. Un tel processus risquerait de se solder par une formalisation des contenus et par un écart grandissant entre les objectifs visés et la vie des populations. c) On pourrait dire en faveur d'une régulation centralisée de la formation des animateurs par un système de diplômes européens qu'elle pourrait être un pas important vers une professionnalisation de l'encadrement des rencontres internationales. Mais cela pourrait conduire à constituer une classe de spécialistes. Diverses institutions du secteur éducatif et du secteur de la formation pourraient ainsi renvoyer l'échange international aux spécialistes réputés compétents. Dès lors, ces institutions (écoles, universités, établissements de formation des adultes, de formation professionnelle, associations d'éducation populaire...) pourraient se dispenser de chercher à intégrer, dans tous leurs secteurs d'activités, la dimension européenne et interculturelle. Elles se dispenseraient de créer les qualifications, les formes d'échanges nécessaires pour réaliser cette intégration. Elles pourraient se contenter de maintenir un vague contact avec ce secteur spécialisé de la rencontre internationale.
2. Au-delà de la simple comparabilité de diplômes européens. Pour une formation à la connaissance et à la pratique des différences et des ressemblances : européennes, régionales, nationales. Le groupe de recherche et de réflexion pose qu'en ce qui concerne l'ensemble des secteurs éducatifs et de formation, une régulation centralisée des formations et de leurs sanctions ne sera pas en mesure de faire avancer l'européanisation au sens souhaitable précisé ci-dessus. Seuls l'incitation, le soutien et la multiplicité des contacts, des échanges et des accords intersectoriels, à tous les niveaux, peuvent permettre d'atteindre ce but. Cependant de grands efforts restent à faire pour améliorer la qualification des personnels affectés au travail interculturel. Mais ces efforts devront être accomplis en respectant toutes les dynamiques spécifiques qui partent des bases culturelles régionales et nationales, en direction des nouvelles évolutions européennes. Les formations, ici, devront être conçues comme des processus interactifs et non comme des impositions exclusives : que ce soit celles des particularités nationales ou celles d'une prétendue généralité européenne. En ce sens, il est indispensable de poser et de résoudre le problème de la comparabilité dans une perspective dynamique et non pas statique et mécanique. Seule, nous le verrons ci-dessous, la formation à la connaissance et à la pratique des différences et des ressemblances européennes, régionales, nationales, peut nous permettre d'y parvenir. En considérant la situation européenne, en tant que réalité historique et culturelle, on peut dire que l'Europe, comme le monde dans son ensemble, sont constitués par une diversité de peuples qui cohabitent et communiquent dans son espace, même s'ils le font plus ou moins facilement selon les lieux et les époques. Malgré tous les conflits historiques résultant de cette diversité, l'histoire européenne est aussi, à certaines époques et pour certaines composantes, marquée par l'échange productif et l'estime réciproque entre nations en partie différentes par leur culture. Les diplômes européens devraient pouvoir contribuer à valoriser ces différences et ressemblances européennes, régionales et nationales, tout en prenant acte du nouvel horizon d'un vivre ensemble profondément interdépendant. Cette problématique en appelle une autre : Il s'agirait en effet de savoir si l'européanisation des diplômes se fait essentiellement en faveur d'une plus grande égalité des chances ou si l'on souhaite seulement donner aux professionnels la possibilité de s'installer dans le pays européen de leur choix ? En revanche, tout cela se présente sous un tout autre angle dès lors qu'on souhaite un rapprochement à grande échelle des individus dans la considération, au besoin évolutive, des différences culturelles des groupes et des sociétés. Dans ce cas, le problème-clé reste bien celui du traitement cultivé des dynamiques régionales, nationales, européennes des différences et des ressemblances. En comprenant bien par là que les divergences stratégiques d'intérêt et de conception en font pleinement partie.
3. Des formations interculturelles interactives entre : individuel et social, existentiel et institutionnel, souci objectif et projet subjectif, scientifique et politique. Des formations interculturelles approfondies ne peuvent se dispenser d'aborder la difficile question du rôle que les connaissances concernant les cultures peuvent avoir sur les conduites interculturelles effectives. Dans la phase actuelle de mondialisation, la connaissance des cultures se développe. Mais une amélioration quantitative ne saurait suffire. C'est la forme même de cette connaissance qui peut désormais changer et cela en trois sens au moins. D'abord, les cultures ne sont plus connues, comme souvent autrefois, seulement par des personnes spécialisées, à travers des études monographiques. Aujourd'hui les cultures sont référées constamment les unes aux autres. Ensuite, elles ne sont plus connues comme de simples productions du passé mais tout autant comme productions actuelles. Enfin, de ce fait, elles sont connues comme affrontées à des situations souvent difficiles qui peuvent être résolues ou non et de façon plus ou moins adaptée ou inadaptée, voire tragique. En ce sens, les cultures sont des systèmes de stratégies liés aux différents secteurs : religieux, politique, économique, et aux différents niveaux sociaux. Une culture est de façon permanente en jeu dans ses acculturations, ses déculturations, ses reculturations. Elle est en jeu à tous les niveaux où elle est produite à travers des individus, des groupes, des institutions : de l'intrapersonnel à l'international. En passant par l'intergroupal, l'interinstitutionnel, l'interrégional. On comprend que dans cette optique les formations interculturelles approfondies doivent conjoindre et non pas opposer deux sortes de capacités. D'une part des capacités de distanciation indispensables à la constitution d'une certaine ampleur et d'une certaine objectivité dans l'observation et l'analyse. D'autre part, des capacités d'implication qui sont indispensables à la prise en compte de la profonde dimension subjective des faits culturels et interculturels. Délaisser l'une de ces deux perspectives reviendrait à mutiler ces formations de façon considérable. En effet, c'est leur conjonction qui est formatrice. Cette distanciation et cette implication sont à conjoindre à tous les niveaux qui vont de l'individuel au social et que nous avons rappelés. Des formations à l'interculturel, approfondies, doivent ainsi développer une distanciation qui s'enracine dans l'esprit scientifique et une implication qui va de l'existentiel personnel au géopolitique. A cet égard, il est important de repartir d'un certain nombre de rencontres internationales exploratoires et expérimentales qui se sont développées avec le concours de l'OFAJ, depuis une vingtaine d'années. Quand on évoque les missions de cette institution, on pense presque exclusivement à des rencontres de jeunes Français et Allemands occupés par les apprentissages linguistiques, les échanges scolaires et professionnels, les jeux, le sport, la connaissance de l'autre pays et leurs liens amicaux. Dans la réalité, les missions de l'institution se développent à de multiples niveaux : le niveau des groupes de jeunes, celui des équipes d'animation, celui des institutions partenaires. Celui des références régionales et nationales. En ce sens, les missions de l'institution représentent une sorte de laboratoire particulier de ce qui se passe actuellement en Europe, d'une façon assez généralisée. En effet, on se rencontre actuellement en Europe entre personnes appartenant à des pays et à des cultures différentes. Cela est quotidien. Pour des négociations politiques, diplomatiques, industrielles, commerciales ou scientifiques, philosophiques, religieuses, esthétiques. Mais ces rencontres ont presque toujours des buts contraignants et précis qui ne laissent que peu de temps pour une rencontre plus approfondie des personnes à travers leurs spécificités culturelles régionales et nationales. C'est seulement s'il y a des difficultés que l'on devient plus attentif. Et, généralement pour les attribuer à des caractéristiques seulement personnelles. Peu de chances dans ces conditions de parvenir à travailler avec les différences culturelles comme avec des ressources. Certaines rencontres, soutenues par l'OFAJ, ont pu, dans des conditions spécifiques, permettre des ouvertures sur le côté existentiel de l'expérience interculturelle, c'est-à-dire en particulier sur le passage du choc et de l'incompréhension à la constitution d'un lien interpersonnel de réciprocité réflexive et pratique. Il y a là un champ expérimental à partir duquel des données ont été collectées. Ces données sont largement susceptibles d'anticiper nombre de problèmes qui se produisent déjà dans le vaste champ des rencontres de toute sorte. Jusqu'ici, ces problèmes, on les écarte faute de pouvoir mieux les traiter. Mais tout ceci étant dit, et pour capitale et inaliénable que soit cette dimension d'épreuve interpersonnelle, elle ne saurait bien évidemment tenir lieu de l'ensemble des problèmes interculturels ni de l'ensemble des terrains où ils se manifestent. Le niveau interpersonnel est de toute façon conduit à se référer aux niveaux plus englobants, institutionnels et nationaux. Les événements géopolitiques, par exemple : l'effondrement de l'ex-U.R.S.S., la guerre du Golfe, les immigrations, l'effondrement de l'ex-Yougoslavie, sont des références obligées et des références qui peuvent être effectuées différemment. Par exemple, pour des Allemands et des Français, les immigrations prioritairement considérées ne sont pas les mêmes. Dans diverses actions internationales, les participations militaires allemandes et françaises ne sont pas non plus les mêmes. On n'aurait garde ici d'oublier que l'Office franco-allemand pour la Jeunesse est une institution qui doit peut-être une part de sa naissance à l'échec d'une tentative en 1962 de constituer la C.E.D. (Communauté Européenne de Défense) et cela à presque vingt ans de la fin de la deuxième guerre mondiale. Les différentes missions de l'institution peuvent apparaître dans leurs réalisations pratiques comme se situant aux niveaux interpersonnel et intergroupal. Au plan des objectifs fondateurs, ces missions restent bien de réparation du passé et de promotion d'un autre avenir dans l'ordre géo-politique, européen et mondial. C'est en ce sens que ces missions sont exemplaires pour la mise en place de formations interculturelles approfondies. De telles formations doivent lier l'existentiel de la rencontre qui commence à quelques-uns et la politique qui concerne des millions d'hommes. Quels sont les chemins de l'une à l'autre ? Quels moyens sont déjà disponibles ou devront être créés pour que ces questions ne soient pas absentes des éventuels cursus de formations interculturelles ? Pour résumer et concrétiser tout cela, on peut répertorier plusieurs objectifs qui devraient être, implicitement ou explicitement, présents dans les actions de formation. Les voici : 1) une visée pragmatique d'adaptation à des contextes étrangers grâce à l'acquisition de compétences et de savoirs nouveaux élaborés à travers l'expérience de la rencontre ou du séjour dans un autre pays. Cette visée correspond à l'existence de besoins et de demandes sociales entraînées par la multiplication des échanges, l'essor du tourisme, le commerce international, l'immigration, etc. ; 2) une visée éthique tendant à une tolérance et à une compréhension de la différence, à une lutte contre les diverses manifestations de discrimination, de xénophobie et de racisme ; 3) une visée esthétique d'enrichissement de nos références artistiques, d'accès à d'autres oeuvres de civilisation : littératures, musiques, arts plastiques, danses, cuisines, etc. ; 4) une visée psychosociologique correspondant à une réflexion et à une expérience personnelle concernant le rapport à l'identité culturelle et l'implication de chacun dans cette identité. La relation à d'autres identités peut amener une meilleure connaissance et compréhension de soi et de l'autre ; 5) une visée anthropologique de connaissance des cultures comme systèmes complexes, évolutifs et changeants, d'habitudes, d'opinions, de valeurs, de créations partagées par des personnes qui s'en trouvent assez profondément liées et identifiées ensemble ; 6) une visée de critique, politique, sociale, économique prenant en compte les phénomènes d'aliénation et de déracinement des êtres humains, les phénomènes occasionnés par la mobilité accrue, la technicité et la bureaucratisation dans nos sociétés ; 7) une visée politique de rapprochement entre les peuples, de promotion d'un esprit de coopération, de traitement des conflits afin d'éviter les violences et les guerres et de parvenir à construire un ordre européen et mondial plus juste, plus solidaire, plus démocratique ; 8) une visée prospective tournée vers la constitution d'un monde où les réalités opposées ne sont pas systématiquement prises comme bases de camps en lutte entre eux, mais comme bases d'une explication, d'une compréhension, d'une recherche de solutions. L'apparence positive ou négative des réalités opposées fait alors l'objet d'une problématisation. Celle-ci suspend moins les stratégies rivales qu'elle ne contribue à les informer d'une complexité difficile à percevoir sur le moment même. Ces objectifs (et il y en aurait certainement d'autres à envisager) peuvent se conjuguer, mais il est important, dans une démarche d'analyse de les distinguer. Dans les actions de formation, ces objectifs restent souvent implicites et confondus et il importe de les mettre en évidence pour dégager deux fonctionnements interculturels essentiels : celui des stratégies et celui des disciplines. Ainsi, le social et le politique ont des visées d'efficacité à court terme qui ne sont souvent pas compatibles avec les exigences de l'éthique qui sont à la fois immédiates et comme quasi-intemporelles ; ou avec les exigences du prophétique qui se veut à très long terme. Ainsi, les préoccupations de connaissance et de scientificité ne s'accordent pas non plus facilement avec les préoccupations de l'action qu'elle soit plus éthique ou plus politique. Il y a là une interculturalité stratégique au niveau des options des acteurs sociaux. Comme il y a, au plan de la culture réfléchie, une interculturalité des disciplines. Bien des discours sur l'interculturel sont volontiers normatifs, énonçant "ce qu'il faudrait faire" plutôt que décrivant "ce qui est". Une tension existe certes entre les faits interculturels et les idéaux d'interculturalité. Les premiers composent un univers d'une diversification extrême puisqu'ils peuvent aller des coopérations multiples au génocide. Les seconds peuvent au contraire se présenter comme relativement simplistes, énonçant de grandes valeurs générales, sans indiquer dans le détail la manière de les réaliser. C'est seulement si cette tension est prise en compte qu'elle peut conduire les idéaux interculturels à la mise en oeuvre de dispositifs de dynamisation des coopérations et des inventions interculturelles.
4. Conjoindre les trois opérations : généraliser, particulariser, singulariser. La quantité et la profondeur des diversités culturelles sont telles que la perspective de l'interculturalité peut apparaître comme une tâche infinie, comme une tâche impossible, comme un mensonge à soi-même et aux autres, comme un leurre et une tromperie. Ou encore comme un simple effet de mode qui pourrait bien cacher, sous un prétendu intérêt pour les cultures, la réduction effective des diversités culturelles par des forces et des pouvoirs économiques, culturels et politiques dominants. Mais en même temps, peut-on abandonner tout effort pour penser et vivre l'interculturalité dans un monde, où de toute façon, les situations de pluriculturalité se multiplient et sont en question ? Pour que ces questions difficiles puissent ne pas être éludées, dans la perspective de formations interculturelles approfondies, nous allons rencontrer un impératif. Il importe de conjoindre les trois opérations fondamentales : généraliser, particulariser, singulariser. a) généraliser : établir des caractéristiques communes de domaines par ailleurs différents, autorisant, de ce fait, des adaptations semblables. La généralisation est une opération inévitable dans le processus adaptatif de la vie et de la pensée humaines. Mais la généralisation peut être tout aussi bien porteuse de vérités que porteuse d'erreurs. Elle ne détient pas en elle-même son propre critère de vérité. Celui-ci se trouve dans les réussites adaptatives ou les échecs adaptatifs qu'elle entraîne. Cette adaptation se poursuivant sans cesse, la généralisation est conduite à se reprendre aussi sans cesse et à chercher son amélioration. Le devenir des religions, des philosophies et des sciences le montre bien. Dans le domaine de formations interculturelles approfondies, il importe donc d'apprendre quand et comment il faut plus ou moins généraliser ou non. Le primat de la généralisation nourrit les sentiments unanimistes. "Nous sommes tous des frères (de malheur ou de bonheur)", "Nous sommes tous semblables (ou nous allons le devenir)" ! Et, sur ces nobles sentiments, on finit par appuyer des contraintes à le devenir. On peut donc aisément abuser de la généralisation. Mais toutefois nous ne reprocherons pas à Norbert Elias de publier un ouvrage sous le titre "Les Allemands". Cela ne nous empêchera pas de savoir qu'à un moindre niveau de généralisation, nous pourrons dire "les Bavarois". Cela consiste à dire qu'il faut trouver des niveaux bien différents de généralisation en fonction des domaines et des situations. Je pourrai dire des "lévriers" mais aussi des "chiens" mais encore des "carnivores", parler de niveaux de généralisation c'est donc en même temps sous-entendre des niveaux de particularisation. b) particulariser : établir les différenciations requises par les adaptations les plus ajustées, les plus affinées. La particularisation est aussi une opération inévitable dans le processus adaptatif de la vie et de la pensée humaine. Elle est requise chaque fois que nous devons affiner ce processus adaptatif. Le primat de la particularisation nous plonge dans un univers où la différence entre en dérive sans fin et nous laisse dans un morcellement extrême : différences nationales, régionales, groupales, sexuelles, personnelles, innées ou acquises, se traversent et se cumulent. Rien ne peut ressembler à quoi que ce soit d'autre : la base minimale de ressemblance nécessaire pour échanger fait dès lors défaut. La communication, la compréhension deviennent impossibles. Les difficultés de la particularisation tiennent à ce que son mouvement peut se développer sans limite. On trouvera toujours une particularité supplémentaire. Deux feuilles d'un même arbre pourront être considérées comme encore très différentes. Telles parties de leurs dentelures le seront aussi. C'est sur la base de ce mouvement que, dans le domaine des différences culturelles, les objections pourront toujours être faites, indéfiniment, contre toute généralisation. Ce mouvement de la pensée est tout à fait légitime. Mais pas plus que le mouvement inverse. Nous pouvons particulariser, nous pouvons généraliser. Mais quel est alors l'intérêt de ces mouvements en sens inverse ? Il est de nous appuyer sur eux pour parvenir au meilleur ajustement possible requis par l'articulation de nos projets aux situations réelles. Nous devons ainsi produire des compositions différentes de généralisation et de particularisation pour nous adapter au mieux. Mais si les situations et les projets des uns sont très différents des situations et des projets des autres, les uns et les autres ne constitueront pas leur pensée et leur action aux mêmes niveaux de généralisation et de particularisation. Sur cette base, les malentendus, les polémiques, les conflits pourront se développer. Chacun, de son point de vue, pourra légitimement dénoncer, par exemple, des généralisations abusives qui rapprochent des êtres ou des objets trop différents, trop éloignés. A l'opposé, chacun pourra tout aussi bien dénoncer celui qui particularise : "il ne voit pas plus loin que le bout de son nez", "il coupe les cheveux en quatre", "il cherche la petite bête". c) Généraliser et particulariser pour mieux singulariser. On aura donc bien compris que, dans ce domaine des cultures, nous sommes affrontés à la nécessité d'établir des niveaux différents et des dosages différents de généralisation et de particularisation. L'un d'eux est particulièrement important. Il consiste à établir quelles ont été les grandes compositions culturelles historiques que l'humanité a pu produire dans son développement concret. De multiples conditions géographiques, relativement constantes (le relief) ou plus changeantes (les périodes chaudes ou glacières), ont accompagné l'expansion des hommes à la surface de la terre. Elles ont conduit à un certain isolement des sociétés humaines les unes à l'égard des autres. En répondant à des conditions différentes de situation et d'évolution, les cultures se sont ainsi assez profondément diversifiées. Mais elles le font aussi, de toute façon, à partir des conditions internes. En effet, la reproduction sexuée est à elle seule déjà productrice de différence et la reproduction sociale aussi. Et cela à l'intérieur d'une même société. C'est plus vrai encore dans nos sociétés informationnelles. Elles sont prises dans un cycle d'accélération de la production mutuelle d'aspects homogènes (dans les modes de vie communs) et d'aspects hétérogènes (dans les modes d'accès à l'information et au savoir). Tout cela produit en leur sein des différences profondes individuelles et collectives : mais surtout, à partir de là des écarts différentiels considérables avec nombre d'autres sociétés qui demeurent, elles, plus "traditionnelles". Une option étroitement évolutionniste n'ordonne ces différences que selon des perspectives de progrès. Une option plus compréhensive peut nous montrer que ces grandes compositions culturelles ont toutes élaboré des systèmes de valeurs, de connaissances et de conduites qui ne se sont pas purement et simplement succédés mais qui sont entrés entre eux dans des relations complexes d'associations ou d'oppositions, d'accommodations et d'assimilations. C'est ce qui rend notre société actuelle si complexe. Plusieurs auteurs s'accordent à distinguer, très globalement, au moins trois grandes compositions culturelles historiques. D'abord les cultures communautaires qui convenaient à des micro-sociétés constamment affrontées à leurs environnements proches, même si ceux-ci pouvaient changer du fait de leur nomadisme. Elles emportaient avec elles l'ensemble de leurs références fondamentales constituées comme un corps sacré de mythes et de rites, de règles et d'interdits. Ensuite, des cultures qui convenaient à des macro-sociétés qui se sont formées en réunissant, sous un même pouvoir, un certain nombre de tribus et de micro-sociétés avec leur territoire. Selon les circonstances ce sont diverses sortes d'empire ou de royaume qui se sont constituées. Du fait de leur étendue, considérée à cette époque, elles ne pouvaient trouver leur unité que dans la personne unique d'un souverain : Grand Prêtre, Roi, Empereur. Ces vastes unifications, fragiles, momentanées, cherchaient à se constituer aussi mentalement, spirituellement, à travers de grandes unifications religieuses conduisant des hiérarchies des polythéismes aux unifications des monothéismes. Enfin, selon divers historiens et sociologues (F. Braudel, I. Wallerstein) des cultures marchandes-nationales, de diverses sortes aussi, se sont constituées, inaugurant l'ère du capitalisme et du primat de l'économique. Elles ont tissé des liens commerciaux, plus analytiques que synthétiques, plus abstraits que concrets, plus généraux que particuliers. Ces cultures sont parvenues à un seuil supérieur de pouvoir d'expansion et de domination (séductrices ou non) à partir de leurs caractéristiques globales et particulières, sans cependant pouvoir effacer des dimensions historiques antérieures qu'elles vont exploiter autrement. Elles transformeront les énergies et les structures des micro-états communautaires en énergies et structures de communautés urbaines marchandes, de villes franches commerciales. Elles transformeront les cultures "royales" et "impériales" vouées aux conquêtes territoriales en nations vouées aux rivalités économiques. Elles engendreront nos cultures industrielles, techno-scientifiques puis informationnelles actuelles. Les compositions culturelles antérieures, communautaires, royales ou impériales, ont résisté, en effet, et résistent partiellement encore à ces nouvelles compositions culturelles marchandes. Elles ont contribué à la genèse variée, laborieuse, conflictuelle de ces ensembles mixtes et souvent différents, finalement nommés "nations". Cette distinction entre trois grandes compositions culturelles peut constituer un champ de recherches susceptibles d'éclairer en profondeur la complexité des cultures nationales actuelles. d) singulariser : découvrir chaque culture nationale comme système complexe évolutif. La singularisation représente une opération plus complexe que la généralisation et la particularisation. Elle les conjoint. Malheureusement elle est souvent confondue avec la particularisation. La différence est pourtant considérable, particulier, on est à part. Singulier on est original mais sur le fond de références communes. Dans le domaine des cultures la confusion est tout aussi fréquente. Tel trait culturel peut être particulier mais une culture dans son ensemble est toujours singulière. Cela tient à ce qu'elle n'a pu se constituer que par un long travail reprenant des réponses antérieures sous la contrainte de situations nouvelles. Elle n'a pu se constituer qu'en croisant un très grand nombre de réponses dans différents secteurs (religieux, politique, économique, familial, technique, etc). Et qui plus est, elle les a croisés entre eux mais en les reliant aussi aux différents niveaux, de l'intersociétal à l'intrapersonnel, en passant par l'interpersonnel, l'intergroupal, l'interinstitutionnel, l'interrégional et l'intranational. Rien de plus simple que de dire qu'il n'y a pas "les" Allemands mais "des" Allemands puis de continuer : il n'y a pas "les" Bavarois mais "des" Bavarois, il n'y a pas "les" Munichois mais "des" Munichois. On pourra toujours continuer ainsi. En croisant toutes les différences d'âge, de sexe, de milieu socio-économique, d'éducation, d'instruction, de profession, il sera facile d'atteindre cet individu unique qui comme ensemble, comme totalité ne ressemble à aucun autre : l'individu singulier, la personne. C'est vrai au plan individuel mais ça l'est aussi au plan collectif. Ainsi, les cultures sont singulières dans la mesure où chacune a constitué une totalisation originelle tant par rapport à l'agencement des différents domaines, religieux, politique, économique, que par rapport aux liens qu'entretiennent les différents niveaux sociaux, tout cela à travers une histoire elle-même déjà singulière. Une culture en tant qu'elle est une totalisation singulière est irréductible aux autres. Mais toutes ont aussi entre elles des différences et des ressemblances qui relèvent de caractéristiques générales ou particulières. Prenons l'exemple des cultures allemande et française pour mieux montrer ce que nous voulons dire ici. L'une et l'autre cultures vont relever de grandes problématiques communes, par exemple elles ne pourront exister sans une certaine fermeture, une certaine unité. Mais à l'inverse, elles ne pourront exister sans une certaine ouverture, une certaine diversité. Mais elles vont justement au cours de l'histoire, se constituer comme cultures qui ne vont pas doser unité et diversité de la même façon. L'Allemagne se constituera sur la base d'un primat accordé à la diversité. Dès l'Empire romain, en un en deça et un au delà du "limes". Dès la Chrétienté entre des pays christianisés et d'autres non. Les micro-sociétés communautaires resteront plus longtemps actives et entraîneront l'Allemagne vers un morcellement politique. En partie contrebalancée par le Saint-Empire romain germanique, cette diversité politique résistera (les premiers protestants ce sont les Princes contre l'Empereur) et se renforcera en inventant le protestantisme, une religion plus diversifiée que le catholicisme. Mais trop de facteurs de diversification pourraient être mortels. La culture allemande va développer des correctifs : l'unité linguistique, l'art du consensus, des systèmes philosophiques comme le système hégélien capable d'unifier un maximum de diversités opposées. Du côté de la culture française des excès d'unification et de centralisation qui s'imposeront, auront leur correctif dans une forte culture d'opposition populaire que l'on ne retrouve évidemment pas en Allemagne où elle aurait aggravé la situation de forte diversification. Nous ne pouvons développer ici ce sujet. Nous voulions juste indiquer les perspectives dans lesquelles un travail sur les singularités culturelles devrait nous entraîner, corrigeant ainsi les énoncés généralisant et les constats particularisant. |